‹ L'art poetiqueChapitre 5 sur 37 · Pierre de Ronsard, né en 1524, mort en · texte numérisé non relu

Pierre de Ronsard, né en 1524, mort en

C'est ici l'un des jugements de Boileau qu'on lui a le plus et le plus justement reprochés. Non pas du tout qu'il y ait lieu d'inscrire Ronsard au nombre de nos premiers poètes, comme on le voudrait aujourd'hui, sans l'avoir peut-être assez étudié. Mais ses ambitions étaient généreuses ; et si nous ne lisons plus beaucoup sa Franciade, ni même ses Hymnes, comme encore si nous sommes arrêtés, pour diverses raisons, presque à chaque vers de ses Sonnets, on ne peut pas dire qu'il ait complètement échoue. Aussi bien, Malherbe, et Boileau lui-même, l'ont-ils suivi dans la voie qu'il avait essayé de frayer ; et la principale différence qu'on doive signaler entre eux et Ronsard est presque

moins celle de leur goût que celle de leur érudition, lui tout grec, italien aussi, et eux purement latins. Ce n'en est donc pas moins Ronsard qui a mis la poésie française à l'école de l'antiquité, et puisque le classicisme a consisté pour une bonne part en ce point, son pedantisme même a fait de lui le premier des classiques.

5. Lui non plus, Boileau n'est pas exact. La prodigieuse réputation de Ronsard lui a survécu jusque sous Louis XIII, et Malherbe même n'en a pas entièrement triomphé.

4. Philippe Desportes, abbé de Saint- Tiron, ne en 1546, mort en 1606 ; le moins « retenu » des poètes et des abbés, en quelque sens d'ailleurs que l'on prenne ce mot.

5. Jean Bertaut, évèque de Séez, ne en 1570, mort en 1611. On a de lui d'assez beaux vers ; — des vers d'amour qui font songer quelquefois à Musset, des vers pieux ou il y a quelque chose déjà de Lamartine ; — et de bien mauvaise prose.

Il est d'ailleurs inutile d'insister sur ce que cette revue rapide de l'histoire de la poésie, — ou plutôt de la versification française, — a d'insuffisant et d'erroné,

6. François de Malherbe, ne en 1555, mort en 1628. Consultez : Malherbe et la poésie française à la fin du xvi° siècle, par M. G. Allais, Paris, 1892, Thorin, et surtout la Doctrine de Malherbe, par M. F. Brunot, Paris, 1892, Masson.

Les stances avec grâce apprirent à tomber;

Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois ; et ce guide fidèle

Aax auteurs de ce temps sert encor de modèle1 140

Marchez donc sur ses pas ; aimez sa pureté ;

Et de son tour heureux imitez la clarté.

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,

ilon esprit aussitôt commence à se détendre,

Zt, de vos vains discours prompt à se détacher, 145

Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.

Il est certains esprits, dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées : Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser : 150 Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure ; Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément2.

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée 155 Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée. En vain, vous me frappez d'un son mélodieux Si le terme est impropre, ou le tour vicieux. Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme : 160 Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin, Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain3.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d'une folle vitesse : Un style si rapide, et qui court en rimant, 165 Marque moins trop d'esprit, que peu de jugement4. J'aime mieux un ruisseau, qui sur la molle arène 5,

1. Il convient de noter que dans cet éloge de Malherbe, Boileau ne célèbre uniquement que les qualités du versificateur et du grammairien.

2. On pourrait discuter longtemps sur ces vers fameux. Nous concevons en effet beaucoup plus de choses que nous n'en pouvons exprimer. Aussi est-ce une grande question de savoir si, en s'imposanf de ne rien exprimer que de parfaitement clair, la poésie ne se condamnerait pas à ne rien exprimer que d'un peu superficiel.

3. Il semble bien qu'il y ait là une légère contradiction, et qu'on ne puisse être à la fois un auteur divin et un méchant écrivain. Quelques commentateurs ont donc essayé d'expliquer la pensée de^ Boileau par une intention satirique, et pour eux un auteur divin

serait un poète chrétien, dans le genre de Desmarets de Saint -Sorlin, par exemple. Cette interprétation est un peu laborieuse. Mais la vérité est plus simple; et Boileau constate ici, sans le vouloir peut-être, ou sans le bien savoir, que ni la correction, ni la pureté, ni le style même, qui suffisent à faire un excellent écrivain, ne sont l'inspiration, laquelle seule est capable de faire un auteur divin.

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