‹ L'art poetiqueChapitre 8 sur 37 · CHANT II · texte numérisé non relu

CHANT II

L'idylle, 1 à 10; et des défauts qu'il y faut craindre : l'emphase, 11 à 16, et la vulgarité, 17 à 24. — Les maîtres de l'idylle, 25 à 37. — L'élégie, 58 à Ai; et que le mérite principal en consiste dans la sincérité du sentiment, 45 à 57. — L'ode et ses diverses espèces, 58 à 72. — Du désordre lyrique, 73 à 81. — Digression sur le sonnet, 82 à 102. — L'épigramme, 103 à 105, et, à ce propos, de l'art de la bonne plaisanterie, 106 à 138 (Cf. chant I, 80 à 97). — Le rondeau, le madrigal, la ballade, 139 à 144. — La satire, et les maîtres du genre, 145 à 174. — Des limites de la satire, 175 à 180. — Le vaudeville, 181 à 190. — La chanson, 190 à la fin1.

Telle qu'une bergère, au plus beau jour de fête, De superbes rubis ne charge point sa tête, Et, sans mêler à l'or l'éclat des diamants, Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements : Telle, aimable en son air, mais humble dans son style, 5 Doit éclater sans pompe une élégante Idylle12. Son tour, simple et naïf, n'a rien de fastueux, Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux ; Il faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille, Et, jamais, de grands mots n'épouvante l'oreille. 10

Mais, souvent, dans ce style, un rimeur aux abois, Jette là, de dépit, la flûte et le hautbois, Et, follement pompeux, dans sa verve indiscrète, Au milieu d'une églogue entonne la trompette 5 : De peur de l'écouter, Pan fuit dans les roseaux, 15 Et les Nymphes, d'effroi, se cachent sous les eaux.

1. C'est dans ce chant que l'on reproche vivement à Boileau d'avoir omis Fa fable de La Fontaine.

2. Éclater sans pompe : doit-elle même éclater'? C'est une question que l'on pourrait poser.

Idylle, églogue, pastorale, bucolique, on a d'ailleurs inutilement essayé de •distinguer les uns des autres, par des nuances plus ou moins arbitrairement choisies, tous ces genres qui n'en font vraiment qu'un. Théocrite a fait des .Idylles, Virgile des Bucoliques, Ronsard

des Églogues, Racan des Bergeries, d'autres encore des Pastorales; et en réalité, sauf la différence du talent que le poète y a pu mettre, tout cela c'est la même chose.

3. On dit que ces vers seraient dirigés contre Ménage et Charpentier. En tout cas, Boileau n'a pas fait attention qu'un peu plus loin lui-même déclarait que 1 églogue n'est pas incapable de chanter quelquefois un consul :

Si canimus silvas, silvx sint consule [dignaï.

Au contraire cet autre *, abject en son langage,

Fait parler ses bergers comme on parle au village;

Ses vers plats et grossiers, dépouillés d'agrément,

Toujours baisent la terre, et rampent tristement; 20

On dirait que Ronsard, sur ses pipeaux rustiques,

Vient encor fredonner ses idylles gothiques,

Et changer, sans respect de l'oreille et du son,

Lycidas en Pierrot, et Philis en Toinon2.

Entre ces deux excès la route est difficile. 25 Suivez, pour la trouver, Théocrite et Virgile5; Que leurs tendres écrits, par les Grâces dictés, Ne quittent point vos mains, jour et nuit feuilletés. Seuls, dans leurs doctes4 vers, ils pourront vous apprendre Par quel art, sans bassesse un auteur peut descendre ; 30 Chanter Flore, les champs, Pomone, les vergers ; Au combat de la flûte animer deux bergers ; Des plaisirs de l'amour vanter la douce amorce ; Changer Narcisse en fleur, couvrir Daphné d'écorce ; Et par quel art encor 1 eglogue, quelquefois, 35 Rend dignes d'un consul la campagne et les bois. Telle est de ce poème, et la force, et la grâce.

D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace, La plaintive Élégie*, en longs habits de deuil, Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil ; 40 Elle peint des amants Ja joie et la tristesse ;

1 Cet autre, qui est cet autre ? C'est ce que les commentateurs se sont généralement abstenus de rechercher; et nous ne voyons pas, en effet, de qui Boileau pourrait parler ici. Sans doute ne se proposait-il que de ramener le nom de Ronsard.

2. Nous avons de Ronsard une demidouzaine d'Églogues dont les interlocuteurs se nomment en effet Aluyot et Fresnet; ou Bellot, Perrot et Michau; ou Carlin encore et Xandrin. Mais Boileau les avait-il lues? Il y eût trouvé d'élégantes et fidèles imitations de Théocrite ou de Virgile, comme celleci par exemple :

Un pêcheur est assis au bord d'un [gobelet

Qui, courbé, fait semblant de jeter un [filet

En la mer, pour pêcher, et de toute sa [force,

Et de mains, et de nerfs, et de veines, [s'efforce

De le tirer de l'eau. Ses muscles, grands [et gros,

S'enflent depuis son chef jusqu'au bas [de son dos ;

Tout le front lui dégoutte ; et bien qu'il [soit vieil homme Le labeur toutefois ses membres ne [consomme.

Ronsard. Églogue V.

3. Théocrite et Virgile sont en effet demeurés les maîtres de l'idylle, mais, aujourd'hui, nous pourrions joindre à leurs noms celui d'André Chénier, peut-être. Voyez, dans la Légende des Siècles, les pièces intitulées : le Groupe des Idylles.

4. Doctes est le mot juste. Comme celle d'André Chénier, que nous venons de nommer, la poésie de Virgile, et. de Théocrite est une poésie savante; — si savante, à vrai dire, qu'on pourrait quelquefois l'accuser d'artitice, et prouver la vérité de l'accusation.

5. On n'est pas d'accord sur l'étymologie ni par conséquent sur le sens premier du mot même d'Élégie ; mais qu'il ait d'abord été synonyme du mot Ojrjvo;, et qu'il ait, comme lui, signifié chant de deuil, lamentation funèbre, c'est ce qui parait probable, et c'est ce qui peut ici suffire.

ŒUVRES Dk BOILEAU.

Flatte, menace, irrite, apaise une maîtresse. Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux, C'est peu detre poète, il faut être amoureux.

Je hais ces vains auteurs, dont la Muse forcée 45 M'entretient de ses feux, toujours froide et glacée ; Qui s'affligent par art ; et, fous de sens rassis , S'érigent pour rimer en amoureux transis. Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines ; Ils ne savent jamais que se charger de chaînes ; 50 Que bénir leur martyre, adorer leur prison ; Et faire quereller les sens et la raison1. Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule Qu'Amour dictait les vers que soupirait Tibulle2 ; Ou que, du tendre Ovide animant les doux sons, 55 Il donnait de son art les charmantes leçons : Il faut que le cœur seul parle dans l'élégie. , L'Ode, avec plus d'éclat et non moins d'énergie3, Élevant jusqu'au ciel son vol ambitieux,

Entretient dans ses vers commerce avec les dieux ; GO

Aux athlètes dans Pise4 elle ouvre la barrière ;

Chante un vainqueur poudreux au bout de la carrière ;

Mène Achille sanglant aux bords du Simoïs ;

Ou fait fléchir l'Escaut sous le joug de Louis.

Tantôt, comme une abeille ardente à son ouvrage, 65

Elle s'en va de fleurs dépouiller le rivage :

Elle peint les festins, les danses et les ris ;

Vante un baiser cueilli sur les lèvres d'Iris,

Qui mollement résiste, et par un doux caprice,

Quelquefois le refuse, afin qu'on le ravisse. 70

Son style impétueux souvent marche au hasard :

1. Boileau lui-même, plus tard, dans sa Lettre à Monsieur Perrault, a loué les élégies de Voiture, de Sarrasin, et surtout celles de Mme de la Suze (Henriette de Coligny, comtesse de la Suze) comme étant d'un « agrément infini »

Mais il y en avait déjà dans notre langue de très supérieures, que Boileau pouvait connaître : ce sont celles de Ronsard, de Desportes, de Bertaut ; et nous, depuis lors, les Lamartine, les Hugo, les Musset nous en ont donné — comme le Lac, la Tristesse d'Olympia, la Nuit d'Octobre, etc. — qui laissent loin derrière elles celles même de Tibulle.

2. On a quelque droit d'être surpris de cet éloge d'Ovide et de son Art daimer sous la plume du sévère Boileau. A proprement parler, le «tendre»

Ovide, en son Art d'aimer, et ailleurs, n'est qu'un spirituel polisson.

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