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LE MUSÉE ET LA BIBLIOTHÈQUE

Les pliilosoplies sont des gens à idées et leurs idées, souvent incomprises et dédaignées de leurs contemporains, ont parfois des revanches lointaines et des floraisons tardives. C'est, paraît-il, à Descartes qu'il faut faire remonter la première pensée d'instruire les ouvriers par les oreilles et par les yeux. Il souhaitait qu'on hâtit de grandes salles pour chaque corps de métier, qu'on y annexât des salles plus petites où seraient rassemblés les instruments nécessaires à chaque profession et qu'on y attachât des profes^ scLirs capables de renseigner les ar tisans sur les procédés et outils relatifs aux diff'érentes industries.

Cette idée ne devait germer qu'à la fin du xviii® siècle ; car c'est alors seulement qu'elle rencontra un terrain favorable. C'était le temps où la vapeur était domestiquée, où l'ère des machines commençait. Diderot jetait dans V Encyclopédie ses descriptions si exactes et si vivantes des arts manuels. Rousseau voulait qu Emile ^ son élève idéal, sût manier le rabot et la varlope comme un vrai menuisier^ ]\/[me Pompadour faisait du dessin, de la gravure, im" primait elle-même des livres de luxe, encourageait la manufacture de Sèvres. Pour joujoux on donnait aux enfants dn duc d'Orléans, parmi lesquels était Louis-Philippe, le futur roi des Français, des ateliers en miniature où figuraient tous les outils du potier, du forgeron, du charpentier. On pouvait voir, à Trianon^ la reine de France

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battant le beurre de ses blanches mains, tandis que Louis XVI, à qui le métier de roi ne réussit guère, était infiniment plus habile et eût été sans doute beaucoup plus heureux dans l'état de serrurier. Un grand seigneur, comme le marquis de JoulTroy, mangeait sa fortune en essayant de faire mouvoir des bateaux par la vapeur ; les grandes dames se pressaient aux cours de sciences physiques et naturelles. La mécanique était à la mode. Vaucan son construisait des automates qui faisaient l'admiration des foules : un joueur de flûte, un sonneur de tambourin, un canard qui nageait, mangeait, digérait. Amusettes de savant ! Oui, mais amusettes qui allaient le mener à des découvertes sérieuses, à l'invention d'outils automatiques, à la création de navettes travaillant toutes seules. C'est ainsi qu'il imaginait un métier à tisser oû toutes les opérations faites jusqu'alors par la main humaine s'accomplissaient mécaniquement, oû l'étoffe se tramait, se brodait, se damassait, pour ainsi dire, d'elle-même. Les tisserands de Lyon, effrayés non sans raison, par une machine qui réduisait du même coup l'ouvrage et le nombre des ouvriers, avaient assez malmené l'inventeur : il se vengea en faisant tourner la manivelle de son engin par un âne, comme s'il voulait montrer que, grâce à lui^ une bête pouvait faire aussi bien que des hommes. Vaucanson n'était pas seulement un grand créateur, ce fut aussi un collectionneur de machines. Lorsqu'il mourut, il légua sa collection au roi, et le roi, c'était alors l'Etat. Lors de la Révolution, la nation prit naturellement la place du roi, et la collection de Vaucanson, grossie d'objets donnés par l'Académie des sciences ou confisqués sur les émigrés, fut le premier noyau du Musée, que la Convention institua le 19 vendémiaire an III (3 octobre 1794) et que le Directoire installa ici quatre ans plus tard.

MONUMENTS ET MANUFACTURES

Quant à la Bibliothèque (i), elle fut constituée par des livres venant d'Académies momentanément supprimées et de couvents définitivement désaffectés. De ses origines ecclésiastiques, elle a gardé surtout un missel enluminé de miniatures très délicates ; mais la plupart des ouvrages qu'elle possède se rapportent à l'histoire des sciences, de l'industrie, du mouvement économique. Enrichie par des dons et des achats annuels, elle compte aujourd'hui 5o.ooo volumes environ ; ouverte tous les jours, sauf le lundi, de 10 heures à 3 heures et de 7 heures à 10 heures du soir, elle attire de nombreux visiteurs, parce qu'elle est une des l'ares bibliothèques de Paris qui soient éclairées la nuit ; elle offre ainsi aux travailleurs, en un moment commode pour eux^ lumière, chaleur et recueillement.

Je voudrais bien maintenant vous donner un aperçu de ce que renferme le Musée (2). Mais comment faire? Quand je vous aurai dit qu'il couvre une surface de 7.5oo mètres carrés, qu'il contient plus de 20.000 objets, ces chiffres tout secs ne parleront pas beaucoup à votre imagination. Je préfère choisir dans la masse des objets entassés dans les galeries quelques échantillons qui vous feront pressentir l'intérêt de l'ensemble.

Je vous signalerai tout d'abord des pièces uniques qui peuvent passer pour des curiosités et même pour des reliques. C'est, par exemple, la marmite de Papin, âgée de deux cents ans et plus, aïeule vénérable des machines à vapeur, modeste et mystérieux engin d'où sont sortis, comme de la boîte de Pandore, tant de

(1) Bibliothécaire : M. Plaisant.

(2) Conservateur : M. Tresca.

biens et tant do maux. C'est la voiture à feu de Cugnot, qui, dès l'an 1770, trottait sur les routes ordinaires, traînait canons et caissons et préludait aux prouesses des automobiles. Ici vous rencontrez un miroir ardent qui appartint à Buffon ou la machine arithmétique qui fut construite par Pascal ; là le fameux pendule que Foucaut utilisa pour démontrer la rotation de la terre et dont le frère jumeau oscille à l'heure qu'il est au Panthéon ; ou bien les instruments dont LaYoisier,le créateur de la chimie, s'est servi pour décomposer Pair que nous respirons ; ailleurs des fantaisies de princes, le tour avec lequel le czar Pierre le Grand ou le roi Louis XVI s'exerçait dans l'art du tourneur. Aimez-vous mieux des documents d'au tre nature ? Je vous citerai la lettre dans laquelle l'Américain Fulton, en i8o3, présentait une esquisse de bateaux propres à remonter les rivières à l'aide de ce qu'on appelait alors une pompe à feu, Vous pourrez encore ouvrir les cartons où dorment les dessins de Vaucanson ; et tenez ! voulez-vous une preuve de Putilité que peut avoir l'exposition d'une invention ancienne ? C'est en voyant le métier de Vaucanson que Jacquard s'avisa de créer le sien ,qui allait révolutionner l'industrie lyorjinaise. Les inventeurs se passent de l'un à l'autre le flambeau de vie.

Mais outre ces pièces rares qui sont de véritables monuments historiques, il en est bien d'autres qui méritent l'attention. Quand vous traverserez les galeries où l'on a exposé ce qui concerne la métallurgie et le travail des mines, vous verrez dans les vitrines des machines dont leâ rouages sont mis à nu, dont la vie intérieure est étalée au grand jour ; oU dirait des cadavres dé machines hutopsiés, disséqués par dos chirurgiens. Ce sont tout simplement des

MONUMET^ÎTS ET MANUFACTURES

machines construites exprès pour la démonstration, des machines qui se racontent, en quelque sorte, elles-mêmes. De temps en temps elles sortent de leur cage vitrée et, transportées doucement dans une salle de cours, elles prennent, à la voix du professeur, une vie éphémère et révèlent les secrets de leur mouvement.

Autre spectacle qui n'est pas moins intéressant ! Vous plaît-il de connaître les transformations qu'une matière brute doit subir pour devenir un produit achevé? Regardez ce lingot de fer, qui forme un petit bloc rectangulaire ; le voici aplati, étiré, laminé, estampé ; il n'est plus reconnaissable. Il a déjà une forme qui fait pressentir ce qu'il sera. Encore quelques opérations ! Le morceau de fer est séparé en deux parties, découpé, trempé, poli, et vous avez sous les yeux une belle paire de ciseaux.

Vous pourrez étudier de même comment une invention — d'abord enfant et enfant chétive, malingre, inquiétante — devient peu à peu grande fdle. Vous examinerez ce qu'on peut appeler l'évolution de la charrue à travers les âges, et, en regardant les mille formes qu'elle a prises chez les différents peuples, vous mesurerez l'espace parcouru depuis les temps primitifs où elle n'était qu'une branche d'arbre recourbée maniée à bras d'homme jusqu'aux petits bijoux de précision et d'élégance qui fonctionnent à l'électricité dans les immenses plaines du Far West américain. Ou bien encore, si vous ne voulez pas remonter si haut, vous comparerez les diflerents appareils qui, depuis le jour où Edison conçut l'idée du téléphone en sentant vibrer sous ses doigts, au bruit de ses paroles, le fond de son chapeau haut de forme, ont esâayé de rëndre claires et commodes les communications téléphd^ riiqùës.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'il n'y a rien de plus instructif, j'oserai même dire de plus amusant, que de surprendre ainsi les tâtonnements, les hésitations, puis la démarche de plus en plus sûre d'une pensée pratique ; que d'assister, pour ainsi dire, à la naissance et au développement de ces merveilles industrielles que nous admirons autour de nous, sans savoir ce qu'elles ont coûté de patience et d'ingéniosité.

Mais il y en a trop pour que j'essaie de vous les décrire plus longuement. Il faut les voir et les revoir, non pas en courant, non pas à vol d'oiseau; non, si j'ai un conseil à Aous donner, c'est, chaque fois que vous viendrez ici faire une petite visite au Musée, de vous enfermer dans une spécialité, de regarder deux ou trois salles au plus. Nous ferons exception pour aujourd'hui seulement, où nous sommes forcés de nous borner à un rapide aperçu, qui n'est d'ailleurs destiné qu'à vous donner l'envie d'en voir davantage (i).

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