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LES COURS ET CONFÉRENCES

Vous avez pu remarquer - — au cours de cette causerie — que la science et l'industrie sont partout associées dans les différents organismes du Conservatoire. Mais où cette alliance est le plus visible, c'est dans le dernier qu'il nous

MONUMENTS ET MANUFACTURES

reste à considérer, j'entends l'ensemble de son enseignement.

A l'origine, il était réduit au strict nécessaire. 11 n'y avait que des démonstrateurs chargés d'expliquer le fonctionnement des machines exposées ; il est vrai que parmi eux se trouvaient un des frères Montgolfier, dont le nom demeure attaché aux premières tentatives de navigation aérienne, et Conté, dont on a dit qu'il avait toutes les sciences dans la tête, et tous les arts dans la main, existait de plus une « petite école », d'une utilité très limitée ; car elle servit surtout à former des sous-officiers joour l'artillerie et le génie. C'était l'époque de Napoléon, grand consommateur de chair à canon, comme vous savez, et tout alors, à commencer par les écoles, prenait un caractère militaire. La petite école fournit pourtant des ingénieurs et de grands industriels, parmi lesquels un Dollfus de Mulhouse, un Schneider du Creusot.

Mais, en 18 19, on était revenu à des goûts plus pacifiaues et plus élevés, et un Décret royal ordonna ceci :

(( Article premier. — Il sera établi au Conservatoire des Arts et Métiers un enseigne'ment public et gratuit pour l'application des sciences aux arts industriels. »

Le même décret définit encore le Conservatoire (c une haute école d'application des connaissances scientifiques au commerce et à l'industrie )). On imprimait ainsi à l'enseignement du Conservatoire le double caractère qu'il n'a jamais perdu. Il ne doit pas être élémentaire ; car c'est une école supérieure. Il ne doit pas être non plus de théorie pure ; car il est destiné surtout aux ouvriers qui n'ont pas le temps de s'engager dans les vastes spéculations de la science.

Pour commencer j on instituait trois cours : l'un de

mécanique ; un autre de chimie appliquée aux arts ; le troisième d'économie industrielle.

Les trois cours réussirent à merveille. Ils attirèrent même des auditeurs inattendus. Jean-Baptiste Say était le titulaire de la chaire d'économie industrielle ; il prêchait de toute son éloquence le laissez faire, laissez passer, qui a été pour la bourgeoisie du xix^ siècle le dernier mot de la sagesse. Mais souvent orthodoxie varie. Ce qui allait devenir la cjuintessence du dogme économique était alors une doctrine révolutionnaire. Le gouvernement fit surveiller le professeur et la police de la Restauration prêta plus d'une fois une oreille attentive, sinon bienveillante, à des leçons qui n'étaient point faites pour elle(i).

Je ne puis pas (et je le regrette) suivre pas à pas l'histoire de cet enseignement; je ne puis pas même vous citer tous les noms glorieux qui Pont illustré. Vous rencontrerez, en bronze ou en marbre, dans les cours et les galeries du Conservatoire, les principaux savants qui s'y sont distingués et dont il serait trop long de vous conter les titres et les travaux.

Il me suffira de vous dire que chacun des trois cours primitifs s'est développé, à la manière d'vme plante qui se multiplie par le pied, qui talle, comme on dit en langage technique, qui s'entoure ainsi d'un cercle de rejetons ; et par suite, dans la masse touffue des vingt chaires et des deux cours qui existent aujourd'hui, on peut aisément reconnaître trois groupes correspondant aux trois tiges originelles.

C'est, d'une part, le groupe des branches qui se ratta-

(i) Je tiens l'anecdote de mon collègue, M. André Liesse.

MONU-AIENTS ET MANUFACTURES

chent à la géométrie, à la physique, à la mécanique ; c'est, en second lieu, l'infinie variété des applications de la chimie,, non seulement à la nature inanimée, mais à la nature organique, vivante, par exemple à l'agriculture. Heureux les professeurs de ces deux ordres de sciences. Messieurs ! Ils ont pour varier leur enseignement la ressource des expériences à opérer, des machines à mettre en branle, des projections lumineuses à faire rayonner dans l'obscurité. Plus sévères sont les conditions c|ui s'imposent aux maîtres du dernier groupe ; ils se meuvent dans le cercle immense des sciences sociales ; ils ont à parler de la façon dont la richesse se produit, s'échange, se consomme, des formes diverses que le travail a prises à travers les âges, des institutions de prévoyance, d'assurance, d'assistance qui adoucissent la vie des travailleurs. Et^ certes, ce sont de beaux sujets où passent de temps en temps le sourd grondement des souffrances et des colères humaines, le grand souffle des aspirations éternelles vers le mieux-être et l'idéale justice. Mais ce sont aussi le plus souvent des sujets bien abstraits et ceux qui les traitent, n'ont pour retenir l'attention de leur auditoire, que leur parole, variée à peine par quelques chiffres, par quelques graphic|ues inscrits au tableau noir. Ils font du moins de leur mieux et, profitant des habitudes de liber té intellectuelle c[ui honorent cette maison, ils exposent en pleine indépendance ce qu'ils croient être la vérité.

Vous pensez bien. Messieurs, que je suis mal placé pour vous faire l'éloge d'un corps enseignant auquel j'ai l'honneur d'appartenir. Je me borne à vous rappeler qu'on nomme couramment le Conservatoire a la Sorbonne de l'industrie » . Il est aussi une autre appellation qui lui conviendrait parfaitement. On parle beau-

coup en ce moment d'Universités populaires. Eh bien î Le Conservatoire en est une, largement outillée et calculée tout entière en vue de l'instruction du peuple.

Voyez plutôt ! Les cours s'y font le soir, de huit heures à dix heures et demie, du mois de novembre au mois de mai. Ils sont publics et gratuits. Entre qui veut. Pas besoin de se faire inscrire, d'avoir une carte. Le nombre des auditeurs est chaque soir, d'environ 1.200. Et qui sont-ils, ces auditeurs ? Des travailleurs qui viennent ici finir leur journée ; de petits employés des postes^ des banques, des chemins de fer ; des mécaniciens, des électriciens, des ouvriers d'art ; presque toujours des gens qui ont peiné de longues heures pour gagner leur vie et qui, dans leurs rares loisirs, font vraiment honte, par leur appétit de s'instruire, à tant de riches désœuvrés.

Jusqu'ici le Conservatoire, à la fin de chaque année scolaire, décernait aux plus méritants des mentions, des médailles, des prix en argent fondés par des particuliers ou des Sociétés. C'était peu de chose, cela se distribuait sans tambour ni trompette ; les bourses d'études, qui ont existé un instant en faveur des jeunes gens pauvres, ont disparu depuis longtemps, et, pour le dire en passant, si vous connaissez par hasard quelque millionnaire en peine de bien employer sa fortune, vous pourrez lui dire qu'il trouverait en les ressuscitant une belle occasion de faire œuvre utile. Faute de bourses, le Conservatoire va créer pour ses élèves ce qui vaut mieux que des récompenses : des titres qui pourront leur servir dans la vie journalière et qui pourront être obtenus sans distinction d'âge, de sexe, de nationalité. Ce seront, au bout de chaque année, des certificats délivrés par chaque professeur ; ce seront sans doute, au bout de trois ans d'assiduité, des diplômes

MONUMENTS ET MANÙFACtUîlES

eonstataiit qu'on a suivi avec fruit un certain nombre de cours formant un ensemble. Et, de la sorte, la qualité d'élève du Conservatoire, qui était déjà fort appréciée à l'étranger, aura vite une valeur reconnue dans les ateliers, usines et bureaux de France. Avis à ceux d'entre vous qub peut tenter ce parchemin démocratique I

En ai-je fini avec les ressources qu'offre le Conservatoire aux esprits avides de savoir P Pas encore. Tous les ans, à partir de janvier, le Conservatoire organise des Conférences du dimanche dont la liste est affichée, publiée (i). Il s'adresse, pour cela, non plus à ses professeurs, mais à des savants du dehors. Qu'un spécialiste se soit fait connaître par l'étude de quelque problème à l'ordre du jour, par exemple de la navigation aérienne, de la télégraphie sans fil, de l'océanographie, des moyens de prévenir les accidents du travail, vite il est appelé, convié à renseigner le grand public sur ce qu'il apporte de nouveau dans le monde scientifique. Le Conservatoire complète ainsi son rôle traditionnel de propagateur de la science pratique.

Cette fois, j*ai bien fini. Ces explications, qu'il n'a pas dépendu de moi de rendre plus courtes, vous auront du moins montré que le Conservatoire, cet ensemble si complexe, n'est pas un établissement négligeable ; qu'il mérite Autant et plus qu'un autre la sympathie du peuple de

(ï) Voir cette liste dans les Annales da Conservatoire des Arts et Métiers.

Paris ; que, fils de la Révolution, il est tout anime de l'esprit moderne ; qu'il est bien le contemporain du siècle de la vapeur et de l'électricité ; et qu'aujourd'hui, en pleine fièvre de croissance, en pleine voie de métamorphose, il s'étend dans tous les sens comme un grand arbre où l'on peut cueillir à la fois les fleurs et les fruits de notre civilisation industrielle.

J'espère que vous viendrez souvent chercher à son ombre ou les souvenirs encourageants du passé ou des idées neuves pour l'avenir.

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