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FIGURINES DE TANAGRA

Par M. GASTON RA.BAUD

Dans la promenade faite au Louvre, le 16 mars 1903, avec la société de Y Art pour tous, Gaston Rabaud, professeur au lycée Cliarlemagne, a essayé de montrer quel est l'intcrôt des collections de vases antiques de terre cuite et des figurines de Tanagra.

S'appuyant sur les travaux de M. Edmond Pottier, membre d(3 l'Institut et conservateur du Musée, le conférencier a fait remarquer d'abord qu'il ne fallait pas regarder avec dédain et considérer comme sans importance les vitrines qui ne renferment que de grossiers et informes débris de vases, des espèces de tessons.

L'examen de ces fragments, le lieu où ils ont été découverts, la profondeur des fouilles qui les ont ramenés au jour permettent d'éclairer des questions restées très obscures jusqu'à présent : ils servent à établir les rapports qui ont existé entre les peuplades grecques à une époque où l'écriture n'était pas inventée et où des cités aujour-

d'iiui détruites étaient florissantes. On a pu ainsi avoir quelque idée de la Grèce d'il y a 4-5oo ans.

Un autre point intéressant, c'est la ressemblance entre certaines poteries très anciennes, d'origine grecque, qui sont au Louvre, et certaines poteries du Mexique ou du Pérou qui sont au Trocadéro. Impossible de supposer qu'il y ait eu des relations entre ces pays ; mais il est curieux de noter que sous des latitudes très différentes l'esprit humain a conçu et la main de l'homme a réalisé des types d'objets analogues. Ici et là on ne s'est pas contenté de modeler un vase ; on a voulu l'orner ; mais l'art céramique (c'est-à-dire l'art de la poterie, qui en grec se dit keramos) s'est plus ou moins développé, suivant l'aptitude naturelle des peuples et les influences qu'ils ont subies.

En Troade (Asie Mineure, pays de Troie, ville qui soutint contre les Grecs un long et fameux siège), on s'appliqua, fort anciennement, à façonner les vases à forme humaine, surtout à forme de femme, un morceau d'argile en relief figurant le nez, des boulettes d'argile représentani les yeux et les seins.

Dans l'île de Chypre, comme en Troade, on a eu même tendance a à transformer le vase en statuette, à lui donner une forme d'animal ou d'être humain ». Mais le progrès artistique est sensible ici, et déplus a le grand mérite des Chypriotes est d'avoir, dès le début, songé à recouvrir l'argile d'une couleur qui protège l'épiderme de la terre et forme un décor gai à Fœil » . C'était l'acheminement* à la peinture sur vases, qui, à la longue, a fait de ces terres cuites, aux formes varices, de véritables œuvres d'art.

Et voici précisément un des principaux motifs de nous intéresser aux collections de vases peints ; c'est que si les chefs-d'œuvre des grands peintres de l'antiquité, Polygnote,

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Zeuxis, Apelle, Parrliasius, ont depuis longtemps disparu, si les descriptions des auteurs ne peuvent nous donner qu'une idée bien imparfaite de ces tableaux, les peintures sur vases nous en présentent, sinon une copie absolument fidèle et ressemblante, du moins une libre reproduction, des scènes détachées, des personnages particuliers, et sont ainsi c( les documents les plus sûrs et les plus nombreux qui soient parvenus jusqu'à nous pour reconstituer Fliistoire de la peinture en Grèce )). -

Mais ce n'est pas seulement le goût de l'érudition qui se satisfait par la vue de ces collections.

A les étudier, nombre de travailleurs gagneraient beaucoup. Ils y apprendraient d'harmonieuses combinaisons de lignes ; ils y trouveraient de jolis thèmes décoratifs ; ils se rendraient compte des heureux effets tirés de l'imitation et de l'agencement de fleurs et de guirlandes, etc. , etc. ; notre art industriel s'embellirait de 'richesses redevenues nouvelles et l'union serait renouée entre les ouvriers de la cité antique et ceux de la cité moderne.

Parmi les plus naturellement habiles de ces ouvriers d'autrefois, il faut citer les modeleurs de figurines tanagréennes.

Ces modeleurs étaient appelés coroplastes.

Ce n'étaient pas des hommes cultivés, ayant réfléchi sur les questions d'art ni formés par la direction ou la fréquentation de grands maîtres. Mais ils avaient du goût, ils étaient nés artistes et leurs œuvres si exquises et délicates prouvent comme les odes triomphales du thébain

Pindareou la renommée de la poétesse Corinne, leur compatriote, que les Béotiens n'étaient pas tous, comme un injuste préjugé l'aurait fait croire, des esprits lourds et grossiers.

Grâce au talent de ces coroplasLes, il n'est pas besoin d'un grand effort d'imagination pour repeupler Tanagra, la blanche ville, au flanc d'une colline où s'étageaicnt des temples, des maisons décorées de peintures à l'encaustique. Nous nous représentons aisément ces jeunes femmes qui passaient pour être par leur taille, par leur démarche et par le rythme de leurs mouvements, les plus gracieuses et les plus élégantes de la Grèce.

Nous les contemplons dans leur aimable sinipicité de tous les jours, soit assises chez elles^ occupées à leur toilette, soit se promenant dans les rues et drapées avec art dans leur léger manteau : elles tirent un merveilleux parti de cette pièce d'étoife qui voile la tête ou retombe mollement, est serrée à la taille ou relevée sur le bras, qui prend tant de formes diverses qu'elle fait à chacune de ces figurines un costume original. Telle de ces jeunes femmes porte un petit chapeau que rappelle celui des Màconnaises ; telle autre a noué en gros chignon ses cheveux d'un blond ardent, ou les a ramenés en touffe au sommet de la tête, d'où le nom de petite lampe donné à cette coiffure. Voici une jeune fdle qui s'évente, sa compagne joue aux osselets ; celle-ci rôve^ celle-là sourit. Et chez toutes, quel fm profd, quelle délicatesse de traits, quelle jolie expression !

Les coroplastes n'excellaient pas seulement à façonner des types féminins ; ils modelaient aussi des enfants, des jeunes gens, de petits amours ailés, des satyres, des silènes, des pédagogues, des acrobates, des grotesques, etc.

Ce n'est pas du premier coup, assurément, que les ou-

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vriers tanagréens ont acquis cette perfection. Certains objets enfermés clans les vitrines du Louvre nous montrent les gauches tâtonnements de leur art primitif : témoin un rai|e et sec laboureur qui pousse des vaches semblables à celles que des enfants fabriquent avec de la mie de pain et des bâtonnets ; ou encore tel petit cavalier et sa monture qu'enferme la même vitrine du Louvre. Mais les sujets les plus médiocres et les plus laids ont leur valeur pour nous enseigner l'histoire de cet art populaire qui produisait des jouets, des ornements pour des chapelles et des temples, des offrandes en l'honneur des dieux, des dons faits aux morts, ou des statuettes sans attribution nettement déterminée et dont l'acheteur usait selon son gré.

En un mot, toute une industrie céramique nous est ainsi connue, toute la vie familière d'une petite cité grecque, ses personnages, ses habitudes, ses croyances, ses divertissements sont ressuscités devant nous.

LA. FERRONNERIE (o

Par M. CH. FORMENTÏN

Nous sommes ici, Messieurs, dans un musée d'art industriel, musée que je me suis efTorcé de rendre aussi vivant, aussi moderne que possible. Ailleurs, vous pouvez admirer les chefs-d'œuvre du passé, vous rendre compte des longues étapes fournies par l'art du peintre et du sculpteur depuis les siècles lointains jusqu'à nos jours. Ici, c'est autre chose que nous avons placé sous vos yeux. Les œuvres exposées dans ces salles appartiennent au domaine d'un art qu^on a fort injustement appelé art mineur, comme s'il pouvait y avoir une hiérarchie en matière artistique et quand il s'agit du beau.

Mais depuis quelques années, dix ans environ, l'art industriel est en train de conquérir une place qui jusqu'ici lui était refusée. Malgré les résistances des jurys et la mauvaise volonté des pouvoirs publics, il est entré dans les salons officiels, il participe aux récompenses ; la Ville de Paris, toujours généreuse, lui a donné pour asile défini-

(i) Conférence faite au musée G alliera, dont le conférencier a été conservateur pendant près de dix ans.

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tif un palais, celui-ci. Si bien qu'aujourd'hui l'ouvrier d'art, loin d'être mis en quarantaine comme autrefois, est à l'honneur. La vieille classification n'existe plus : une belle coupe en métal ciselé, une pièce de fer forgé où s'est longuement appliquée la virtuosité du ferronnier, le meuble, le cristal, le bijou où l'artiste a réalisé son rcve, tout cela n'est plus de l'art mineur, c'est de l'art pur et c'est de l'art utile.

Il n'entre pas dans le cadre de cette causerie, Messieurs, de m'étendre sur ce point pourtant intéressant ; mais avant de vous parler de la ferronnerie, je veux insister sur cette idée qui m'est chère et que je défends de mon mieux contre toute injuste prévention. L'art industriel n'est pas, comme on l'a dit, l'art tombé dans l'industrie, mais c'est l'industrie relevée, ennoblie par l'art. Il faut que les peintres et les sculpteurs s'y résignent : le ciseleur Benvenuto Gellini et le potier Bernard Palissy furent des artistes dans la plus haute acception du mot. Les ouvriers d'art de nos jours peuvent se réclamer de ces deux ancêtres, et les ferronniers ne doivent pas être les derniers à se prévaloir d'un passé glorieux.

Je n'essaierai pas d'entreprendre, Messieurs, l'histoire complète de la ferronnerie artistique ; pour vous la raconter, il ne faudrait pas seulement une causerie de quelques heures, mais un gros livre empli d'anecdotes et de documents. L'histoire du fer forgé, en effet, remonte très haut et très loin dans le passé ; nous le «retrouvons en Egypte, en Assyrie, en Grèce, où il joue son rôle dans les monuments de ces lointaines époques. Les archéologues qui ont fouillé le Parthénon nous disent que dans les assises de ce temple célèbre des pièces de ferronnerie très curieuses ont été découvertes.

l'art pouu tous

Ce n'est cependant pas dans rantiqaitc classique que le fer ouvre a joué un rôle important ; les architectes s'en servaient pour en faire les armatures de leurs constructions, mais ils ne songeaient pas à l'utiliser comme motif de décoration. Ils préféraient le bronze, matière plus souple, plus facile à travailler et d'un aspect plus séduisant. C'est ainsi qu'un de nos maîtres les plus autorisés, M. Julien Magne, a pu affirmer avec certitude, dans sa chaire de l'Ecole des Beaux-Arts, que la ferronnerie est demeurée chose inconnue au siècle de Périclès.

Il faut remonter à Pépoque mérovingienne pour assister à une première réhabilitation du fer forgé ; il ne se dissimule pas alors honteusement à l'intérieur des constructions qu'il consolide, mais un usage tout autre le rehausse. Le fer devient alors une parure, un ornement ; on en fait des bracelets et des colliers ; nos ancêtres les Francs portent avec orgueil des bijoux sculptés dans un métal jusc[u'alors dédaigné ; mais à mesure que les civilisations se raffinent, que les mœurs se modifient et que le genre d'existence se transforme, le fer forgé entre de plus en plus dans le domaine de l'art. Le moyen âge est la période de son A^éritable triomphe. Du xi^ au xvi^ siècle la ferronnerie produit des chefs-d'œuvre : c'est l'époque par excellence où l'artiste forgeron s'abandonne le plus heureusement au caprice de sa virtuosité. Les témoignages de ce merveilleux épanouissement sont innombrables ; quelc[ues ravages qu'ait faits le temps, ces témoignages sont restés assez nombreux pour enrichir nos musées et les collections de nos amateurs. Sur nos vieux monuments, dans nos vieux hôtels, nous pouvons admirer encore un art qui fut la gloire du passé et que notre siècle ne me semble pas suffisamment honorer. Grilles, rampes, balcons,

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làndîers, coiîrets, pentures, lanternes, que de chefsd'œuYre la ferronnerie française, pendant près de six siècles, nous a donnés !

Et puis voilà qu'après ce magnifique essor, l'art du fer

• forgé seniJale, on ne sait pourquoi, retomber dans le discrédit : pendant les dernières années du xviu^ siècle et toute une partie du xix®, le fer ouvré est dédaigné ; comme autrefois, on s'en sert pour fabriquer des armatures, des assemblages ; on ne le croit plus assez digne de jouer un rôle plus noble ; on oublie quelle mâle beauté réside dans Tart du ferronnier. On ne voit pas que cette lutte de l'artiste et du fer est passionnante, que pour mettre de la grâce et de l'harmonie dans un métal qui résiste, pour le plier aux caprices d'un dessin ou d'une architecture, il ne faut pas seulement la force brutale,

-mais aussi du talent et parfois du génie. Toute la valeur artistique d'une pièce de fer forgé est là, dans ce contraste entre la résistance du métal et sa conquête par le ferronnier.

Ce n'est guère que vers le milieu du siècle dernier que des architectes et des artistes comprirent enfin le rôle que doit jouer le fer forgé dans nos constructions modernes et dans le domaine de l'art décoratif. M. Yiollet-le-Duc, l'un des premiers, prit hautement sa défense et lui assigna la place définitive qui lui convient.

Avant de vous citer des noms et des œuvres, je vous demande la permission, Messieurs, d'aborder un instant quelques considérations techniques. Il n'est pas facile de devenir un bon ferronnier ; bien des conditions sont, en effet, requises qu'il n'est pas toujours aisé de réunir : il faut d'abord savoir dessiner ; il est bien évident, en eflet, que l'artiste incapable de fixer sa pensée aura du mal à la

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traduire et à la réaliser. Il faut savoir forger, et j'insisterai tout à riieure sur cette partie du métier. Il importe de connaître la sculpture pour pouvoir buriner, tailler dans le métal comme on taille dans le bois ou la pierre. 11 faut savoir repousser ou relever au marteau le 1er réduit à Tétat de tôle ; les grandes pièces de fer forgé, en effet, ne peuvent se passer de certains motifs de décoration, tels que feuillages, mascarons, rosaces, qui complètent à ravir une grille ou un balcon.

La question la plus importante, c'est la forge : un mauvais forgeron ne peut pas être un bon ferronnier. Voici comment un des maîtres dans cet art, M. Robert, dont le grand talent de ferronnier est représenté dans ce Musée, définit le travail de la forge. (( Un des points essentiels de Fart du forgeron, dit-il, repose sur la manière d'établir son feu pour chauffer sa pièce à l'endroit et au degré voulus ; car le résultat dépend de ces deux premières conditions, et, s'il s'agit d'une soudure, d'arriver à présenter sur l'enclume deux fers chauds à point et bien sains. De prime abord, ces conditions paraissent simples à remplir ; et cependant plus d'un ouvrier auquel on demanderait s'il est certain de réussir sa chaude du premier coup au moment où il introduit son fer dans le feu, répondra négativement. Tant d'inconvénients accompagnent cette opération que même l'homme véritablement sûr de sa longue expérience, lorsqu'il livre à l'action du feu un travail important, est comme enfermé dans une sorte de crainte qui l'étreint, s'empare totalement de lui, captive son attention et, au lieu de diminuer ses facultés^ lui donne au contraire une énergie, une agilité, une précision dans le coup de marteau qu'il n'aurait souvent pas de sang-froid.

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({ A quelle puissance fascinatrice ses sens obéissent-ils en ce moment ? D'où lui vient cette appréhension ? C'est qu'il livre au feu le produit de plusieurs journées d'un labeur souvent pénible ; c'est que sa soudure manquée peut anéantir le fruit de son travail : car, la plupart du temps, deux chaudes ne peuvent se succéder sans compromettre gravement le résultat définitif. Le forgeron qui s'en remet plus au hasard qu'à de sérieuses connaissances techniques ou pratiques court au devant de bien des mécomptes : il risque fort, par exemple, de voir son fer brûler ou se griller, se perdre dans le foyer, ou encore de le retirer couvert d'un résidu qui entraîne la perte de la soudure.

(( Voici, d'autre part, les précautions dont doit s'entourer tout bon forgeron.

« Le foyer sera tout d'abord l'objet de ses soins. Il disposera son feu de telle manière que le vent n'ait pas d'action directe sur la pièce et ne vienne pas paralyser ainsi l'effet de la chaleur ; puis il s'assurera qu'il a sous la main du charbon à demi consumé en quantité suffisante pour pouvoir regarnir son feu sans avoir recours au charbon frais qui en diminuerait l'intensité. Ces préparatifs terminés, il réglera l'ardeur du foyer suivant les besoins de la chaude, afin de donner au fer le temps de chauffer jusqu'au cœur ; puis il retournera sa pièce assez souvent en ayant soin de répandre ehaque fois du sable fin : on sait, en effet, que le sable a pour action d'aider à liquéfier complètement le métal et par conséquent de le préserver contre le grillage presque inévitable. »

Tels sont les conseils, Messieurs, que donne le maître forgeron Robert. Vous m'excuserez de les avoir empruntés à cette source autorisée, car vous comprendrez bien que

mon inexpérience en la matière n'aurait pu parler avec tant de précision. »

Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons passer en revue quelques chefs-d'œuvre de la ferronnerie française d'autrefois. Il en est un aujourd'hui classique dont je n'ai pas la prétention de vous révéler l'existence. Je veux parler des pentures ou, si vous aimez mieux, des ferrures que l'on voit aux portes de Notre-Dame de Paris. Ces ferrures ont une histoire intéressante. Deux artistes en sont les auteurs à plusieurs siècles d'intervalle. Celles que l'on voit sur la porte du bas- côté gauche datent du xiii'' siècle et ont été exécutées par le ferronnier Biscornet. Une légende bien digne de l'époque entoure ce nom : elle raconte c[ue Biscornet, ne pouvant achever le travail qu'il avait entrepris, eut recours aux bons offices du diable et que c'est en collaboraTion avec Messire Satan que cette étonnante pièce de fer fut achevée. Rions de la légende, mais admirons le chef-d'œuvre. Pour se rendre compte du tour de force accompli par Biscornet, il faut d'abord se rappeler c[u'à l'époque où vivait l'artiste, l'outillage dont disposent aujourd'hui les ferronniers modernes n'existait pas. Il fallait se contenter d'instruments rudimentaires dont les services lents laissaient à désirer. Et pourtant Biscornet, avec une patience dont est fait, dit-on, le génie, ne se laissa pas rebuter pas les difficultés de la besogne. Combien d'heures, de journées, d'années représente seulement l'une des pentures de la porte gauche, le calcul doit en être effrayant. Songez que dans un espace de i"\20 de long sur 80 centimètres de large^ l'artiste a fait entrer par centaines des entrelacs compliqués ; oii y trouve, exécutés avec un prodigieux souci du détail, des fleurs, des feuilles, des fruits, des animaux;

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tout a été traduit par le fer, sans la moindre tricherie, car on ne trichait pas, comme aujourd'hui, à cette époque. Allez revoir, Messieurs, ce chef-d'œuvre, et vous saluerez en Biscornet un des plus grands ferronniers de France, La mort qui vint le prendre avant que toutes les portes de Notre-Dame eussent été décorées par lui créa une longue interruption dans l'admirable besogne.

Ce n'est qu'au siècle dernier qu'un autre artiste patient et génial reprit Fœuvre inachevée. Il s'appelait Boulanger et était petit serrurier dans l'atelier de son père. On raconte qu'un jour qu'il était allé, en compagnie de celui-ci, faire une promenade autour de Notre-Dame, sa curiosité d'enfant et d'apprenti fut éveillée par les- ferrures de la porte gauche. Gomme il allait porter la main sur le travail de Biscornet, le père Boulanger l'éloigna d'un geste brusque : « Prends garde, lui dit-il, si tu touchais cela, il t'arriverait malheur, car c'est le diable qui l'a fait ».

Il faut croire que le jeune apprenti n'avait peur ni de son père ni du diable, car il revint souvent voir la porte de Notre-Dame, si bien que l'œuvre du vieux ferronnier Biscornet devint chez lui une obsession. Il rêvait de continuer l'œuvre interrompue depuis tant de siècles, et ce rêve devait devenir un jour une réalité, grâce au grand architecte Viollet-le-Duc qui avait su deviner en Boulanger l'héritier des grands artistes en fer du moyen âge.

Voilà, Messieurs, l'histoire des pentures de Notre-Dame ; mais je ne veux pas laisser Boulanger sans vous raconter une piquante anecdote. Son succès n'avait pas tardé à lui susciter des jalousies taquines. Depuis que Viollet-le-Duc lui avait confié en maints endroits, à Bourges, à Nîmes, à Digne, à Vézelay, d'importants travaux de ferronnerie, Ae mauvaises langues faisaient courir le bruit que son

habilité escamotait à l'aide de trucs les difficultés du métier. On racontait que tout dans son travail n'était pas ^lu fer forgé et que la fonte y jouait aussi son rôle. Cette opinion fut, hélas ! partagée par quelques grands dignitaires de l'administration qui auraient mieux fait de s'instruire avant déjuger. Un jour, M. Du Sommerard, alors directeur du musée de Cluny, eut l'imprudente idée de chercher querelle à Boulanger à propos de deux chasse-roues que l'artiste avait placés à l'entrée du musée. L'éminent fonctionnaire prétendait que ce travail, d'une forme d'ailleurs très originale, n'était pas de la ferronnerie, mais de la simple fonte artistique. Boulanger avait mauvais caractère et l'homme si patient à l'ouvrage ne l'était plus quand on se permettait de douter de sa conscience d'artiste. L'observation de M. Du Sommerard le fit entrer dans une violente colère ; c'est par de grands gestes et des cris sonores que sa fierté de ferronnier froissée protesta. A ce môme moment une voiture lourdement chargée de charbon pénétrait dans la cour. Au bruit de la querelle, le cheval prit peur et la voiture vint violemment heurter les chasseroues. Le choc aurait du briser en plusieurs morceaux la fonte incriminée ; il se contenta de donner au fer forgé, car c'en était, un torticolis désagréable cju'on voit encore. Devant cet argument péremptoire M. du Sommerard fit des excuses et se tint coi.

Ici, je vous demande la permission, Messieurs, d'ouvrir une parenthèse. Il existe un moyen très simple,, pour ceux qui ne sont pas connaisseurs, de discerner la fonte du fer forgé. Il suffit de verser quelques gouttes de vinaigre ou d'acide sulfurique sur la pièce dont on veut connaître la nature exacte. Au bout de quelques heures, si c'est du fer forgé, on verra apparaître de petites lignes où se révèlent

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les soudures. Si c'est du coulé, ne les cherchez pas : la pièce restera intacte sans la plus légère blessure.

Et je reviens aux œuvres de ferronnerie ancienne. Vous connaissez les grilles de notre Palais de Justice ; elles sont une œuvre de ferronnerie remarquable exécutée sous Louis XVI par le ferronnier Bigonnet. A Nancy, aux deux extrémités de la place Stanislas, les amateurs de beau fer forgé admirent les grilles de Jean Lamour, exécutées au xviu® siècle. Je renonce à dresser la nomenclature des chefs-d'œuvre de ferronnerie ancienne éparpillés par toute la France, il y en a trop et chacun mériterait un examen à part.

Mais voyons comment est représenté à notre époque Fart du ferronnier. Il y a d'abord un nom qu'il convient de mettre tout de suite en relief, celui de M. Moreau. On peut dire sans hésiter de lui qu'il a fait école et que ses œuvres, toutes remarquables, ont provoqué partout une féconde émulation dans Fart du fer forgé. L'œuvre de Moreau est considérable et je n'essaierai pas de Fénumérer ; je me bornerai à signaler comme un morceau d'incomparable maîtrise la rampe de l'escalier d'honneur du château de Chantilly. Allez la voir, Messieurs, un jour de la bell® saison. C'est une composition magistrale où une orne" mentation de cuivre se mêle d'une façon très originale au fer poli. M. le duc d'Aumale, qui était un artiste et un homme de goût raffiné, savait bien qu'en ^confiant à Moreau le travail dont il avait besoin, il provoquait la création d'un chef-d'œuvre.

A côté du nom de Moreau il convient de placer celui de M. Baudrit. Lui aussi fut un ferronnier digne des vieilles époques. Ses ouvrages abondent dans Paris et tous sont d'un art très pur et très sincère. Je vous ai parlé tout à

L^ART PO un TOUS

l'hcnrc de M. Robert, vous avez sous les yeux quelques êclianlillons du talent de ce maître ferronnier. Examinezles et cela vaudra mieux pour les louer que tout ce que je pourrais en dire.

Yoici l'œuvre d'un autre ferronnier habile, M. Bergue ; lui aussi est un forgeron de la bonne école et regardez comment il travaille.

J'ai une prédilection particulière pour cette œuvre de M. Dàmpt, un heurtoir que la Ville de Paris a acheté pour Galliéra. Dampt est un artiste qui travaille avec la même virtuosité lemarbre^ le bois ou le métal. Si je vous signale particulièrement ce heurtoir, c'est qu'il a été fait avec un outillage rudimentaire. Un fourneau de cuisine et un soufflet de rétameur lui ont suffi, et voici ce qui est sorti de cet atelier peu compliqué.

Observez, Messieurs, ce bouclier en tôle de fer repoussé. Il représente comme exécution et comme difficulté vaincue un véritable tour de force. C'est l'œuvre de M. Auguste Fannière, artiste de grand talent, mort il y a quelques Années. Ce bouclier qui, je l'espère, deviendra un jour la propriété du Musée, représente (( la Chute des anges d'après Cavelier.

Et maintenant j^arrive à un artiste dont je vais certainement effaroucher la modestie, car il est ici présent et vous allez le connaître. M. Minot n'est pas un ferronnier de profession ; son métier est beaucoup plus prosaïque, puisqu'il travaille dans la plomberie. Mais c'est un passionné du fer forgé, et cette passion l'a poussé à faire des chefs-d'œuvre. M. Minot s'est souvenu qu'il était fils de jardinier et de là lui vient un amour de la fleur qu'il traduit à merveille dans le plus dur métal. Une rose, un dahlia, un chrysanthème, la moindre corolle le rend rêveur, et vite il s'ins-

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talle devant la petite forge qu'il a établie dans son arrièremagasin. Pour lui, plus la difficulté à vaincre est grande, plus sa joie de ferronnier grandit. S'il eût vécu à son époque, Minot serait certainement devenu l'ami et le con fident de Biscornet. Et voici ce que nous donne ce forgeron amateur dont le nom depuis quelcjues années éveille la curiosité public[ue.

Vous le voyez, Messieurs, la ferronnerie française n'est pas trop mal représentée à notre époque ; à côté de maîtres tels que Moreau, Baudrit, Robert, Bergue, Minot, des ouvriers d'art travaillent qui nous donnent aussi des chefsd'œuvre. Allez donc voir les grilles de la mairie du X° ar rondissement, exécutées par l'Union des serruriers ; c'est un fameux morceau de ferronnerie, et les grilles du Parc Monceau sont bien piteuses avec leurs ornements de fonte postiches que les coups de vent secouent et font tomber.

Je voudrais. Messieurs, que de cette causerie il restât dans votre esprit cette impression, c'est que le fer forgé est un art qui mérite d'être encouragé et honoré : dans le passé comme dans le présent il a produit des chefs-d'œuvre, il en produira toujours, si les architectes et les artistes le veulent. Le fer forgé est l'ami, le frère de la pierre ; il peut se marier avec elle étroitement. Quoi de plus joli et de plus artistique qu'un balcon, qu'une porte, cju'une grille de fer forgé appliqués à une construction d'aspect sévère ! Et dans nos intérieurs le fer forgé joue son rôle. Une lampe, un écran, un porte-bouquet, des candélabres, une lanterne, une garniture de cheminée, un chevalet, que d'objets familiers d'une grâce robuste et mâle la ferronnerie peut nous donner 1 Aimons le fer forgé, Messieurs, c'est un art national, un art bien français.

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