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EMILE GALLE

Par M. ROGER MARX (i)

Pour qu'une collectivité (fe travailleurs distraie une partie de ses rares loisirs et consacre le repos dominical à honorer l'art, il faut que la même foi l'anime, il faut cjue tous ceux c[ui la ccmposent croient au bienfait de s'élever à la beauté. Une pareille conviction procède d'une sensibilité commune, d'un commun besoin d'aimer, d'admirer ; cette identité d'aspirations nous rassure dès l'aboi'd, comme le signe certain d/une harmonie préétablie*

Camarades,

Lorsque vous m'avez offert le plaisir de cette causerie, j'ai voulu qu'après tant de peintres, de sculpteurs, dont l'efTort a été magnifié devant vous, nous nous entretenions ensemble d'un maître qui a dépensé sa peine à faire notre condition plus douce, meilleure, en ornant tout ce

(i) Sténographie de la conférence faite le i8 mai 1902 au musée Galhéra. Toute reproduction intégrale ou partielle interdite.

que la vie propose chaque jour à notre regard et à notre usage. Parmi les animateurs de la matière, j'ai choisi celui qui paraissait se hausser au-dessus de tous par la fierté de sa vie et le sens de son œuvre. On yous a cite déjà les noms de Walter Crâne et de William Morris ; on vous a rappelé que ces grands artistes étaient en môme temp^des philosophes, et que, loin de se l'éfugier dans quelque tour d'ivoire, ils s'étaient mêlés aux luttes ardentes pour Témancipation de la pensée et le progrès social ; ainsi en a-t-il été pour Emile Gallé : nul ne s'est employé plus généreusement à faire triompher le vrai et le juste, lesquels ne sont que d'autres formes de la beauté. Il fallait tout d'abord vous donner la mesure de son vaste esprit et vous dévoilq^r la splendeur de son âme : elle rayonne sur toutes ses créations ; elle leur confère leur dignité et leur noblesse ; elle les pare d'un inégalable prestige.

Maintenant, comment s'est formé un tel génie et en vertu de quelles acquisitions successives lui a-t-il été donné d'atteindre au degré de perfection que nous montrent les ouvrages ici réunis ? Pour déterminer les éléments constitutifs de la personnalité et dégager la loi de son développement, cherchons à établir ce dont Emile Gallé est redevable au milieu et à l'atavisme, à l'éducation et à lui-même.

Aujourd'hui encore, la capitale de la Lorraine, où il vit, a gardé la physionomie particulière aux résidences princières du xviii^ siècle ; tout y évoque le luxe d'une cour éprise de culture afhnée ; les durables vestiges des élégances d'antan suggèrent sans peine que le culte de la beauté n'a pu de sitôt s'abolir, et l'on n'éprouve pas

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d'étonnement à voir refleurir à Nancy ces arts du foyer et de la rue qui s'y trouvèrent jadis honorés avec tant d'éclat. Tout en plaçant au lendemain de la guerre de 1870 les premiers symptôaies de la renaissance ornementale lorraine, il est certain qu'il n'y eut jamais rupture absolue dans l'enchaînement de la tradition ; seulement les initiatives restèrent d'abord isolées ou obscures. Sont-elles pour cela moins méritoires, moins essentielles ? vous ne l'imaginez guère ; et il faut retenir celle de M. Galle père, qui, après avoir débuté entrepositaire de cristaux et de faïences, ne tarda pas, vers i85o, à s'instituer décorateur, puis fabricant à son tour. Les créations qu'on lui doit revêtent un caractère franchement éloigné du poncif : nous avons ici affaire à un tempérament curieux, en avance sur son temps, à une intelligence ouverte, pénétrée de la nécessité du renouvellement de l'art. Certes, Emile Gallé saura développer, transformer à l'admiration cette initiative ; mais ce n'est pas porter préjudice à sa gloire que re vendiquer l'ascendant des leçons paternelles et rappeler par qui fut jetée la semence de la bonne récolte. On vit le bachelier passer du domaine de la spéculation pure aux besognes actives des (( mains pensantes » sans effort d'accommodation et sans surprise ; la double loi de l'exemple et de l'instinct l'entraîna naturellement à prendre sa part dans les travaux dont il avait toujours été le témoin ; mais le milieu familial où s'était passée son enfance n'eut pas seulement le don de le familiariser avec sa destinée ; il lui épargna aussi les luttes difficiles pour la défaite des préjugés coutumiers. Émile Gallé ne connut pas lés distinctions arbitraires qui séparent le beau pur du beau appliqué; le rapprochement constant, sous son regard, d'objets de vitrine et d'objets d'usage, lui apprit à ne pas donner

comme fiQ exclusive à son labeur la création de pièces de collection ; prodigalement son imagination et son goût se répandirent sur les plus humbles ouvrages, à telles enseignes que leur décor sait offrir un thème inépuisable à la méditation et à la rêverie. Ce dualisme constituera un des caractères signalétiques de sa production, à la fois raffinée et populaire, dédiée tout ensemble à l'élite et à la foule. Si la liberté était laissée de vous transporter, aujourd'hui même, dans un palais voisin, au Salon de la Société Nationale des beaux-arts^ vous y verriez exposés par Emile G allé, à côté de chefs-d'œuvre uniques patiemment conduits à terme et dont la place est dès maintenant marquée dans les musées et les galeries d'Apollon, vous y verriez des services de gobeleterie et de menus meubles appelés à être répétés à des exemplaires sans nombre et où s'atteste un égal souci de significative beauté.

Quelle éducation avait reçue leur auteur ? Celle-là même qu'avait jugée rationnelle un homme de sens et de progrès, très édifié sur la complexité des dons de son fils et très soucieux d'en favoriser la normale et pleine expansion. Au lieu de le vouer, dès l'entrée dans la vie, à la pratique exclusive d'un enseignement technique, on préféra rassasier une imagination ardente, cultiver et orner un esprit que les lettres et l'histoire naturelle ne passionnaient pas moins vivement que l'art — les palmarès en font foi. Au lycée même, une vocation littéraire se manifeste très décidée et dont nous ne manquerons pas de faire état ; elle spiritualisera la matière ; elle permettra à l'esthète et au citoyen de donner de ses doctrines et de sa pensée de valables commentaires, ainsi que fit Bei'nard.Palissy avec leqilel Emile Gallé s'apparente si étroitement. Sur les lèvres dé ses vases, dans la mosaïque dé ses ébénisteriés, des cita-

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tions de poètes aimés, des versets des Saintes Écritures paraphraseront un thème décoratif ou épancheront un état d'âme, et je ne sais, en vérité, comment ces légendes, ces devises ont pu provoquer quelque étonnement, alors qu'elles continuent un mode d'ornementation cher au moyen âge et à la Renaissance. Des séances de dessin, de longues visites aux jardins d'aïeuls déjà férus de tendre passion pour la fleur, constituèrent les distractions préférées au temps de la scolarité. Les humanités terminées, succédaient des années durant lesquelles Emile Gallé visitait les expositions, parcourait les musées ou hien se rompait dans des fabriques étrangères à la connaissance des secrets de métier, à là mystérieuse alchimie des arts du feu, préludant, par un apprentissage professionnel, à la réalisation de son œuvre sans second.

Ce n'est jamais en vain qu'un homme remonte le cours des siècles, et les plus anciens travaux d'Emile Gallé devaient logiquement porter trace de l'érudition acquise dans le commerce des civilisations lointaines. Quelle riche provision d'enseignements à jamais emmagasinés au plus profond du souvenir ! Car, au cours de sa vaste enquête Emile Gallé a tout observé, tout discerné avec la lucidité d'un voyant qui sait spécifier les éléments distinctifs de chaque style et en dégager les caractéristiques propres. L'Egypte, l'Inde, la Perse paraissent l'avoir plus longuement retenu que la solennelle antic|uité gréco-latine. Les expressions franches, directes et rudes de l'art médiéval ne le laissèrent pas indifférent ; en vrai Lorrain, il sut comprendre l'ironie pitoyable des gueux de Callot, célébrer les grâces du xviii*^ siècle et la survivance de lëui' faste dans la ville natale ; on le surprit en arrêt devant les

ornementations des plats musulmans et japonais, encore qu'il leur préférât le simple et touchant clécor à fleurs ou à paysages de nos vieilles fabricjues provinciales. Cette information — et l'étendue en est marquée par la prodigieuse diversité des premières céramicjues d'Emile G allé — n'aboutit qu'à exalter chez lui, la recherche d'une ingénuité raffinée et l'ambition de renouer avec la nature. Il s'y trouva encore porté par l'étude raisonnée et approfondie des créations de la Chine et du Japon surtout. Loin de sacrifier à la mode en l'abordant, il rencontrait chez les Athéniens de l'Extrême-Orient et les principes émancipateurs d'une libre esthétique et des exemples dignes de répondre aux particulières aspirations de son tempérament. Comment n'aurait-il pas été conquis par un art national, jailli du sol, du pays, du peuple et de la race? Comment ne se serait-il pas réjoui d'y reconnaître l'expression d'un peuple supra-sensible, vibrant à toute perception, d'un peuple subtil chez qui tout est intuition^ tact infaillible, et qui allie à la fraîcheur d'impression des primitifs le goût des abstractions chères aux sociétés vieillies?

Pauvres faïences d'Emile Gallé, que les générations présentes ignorent — car la production en a été interrompue voici plus de dix ans, — à quel point vous méritez d'attraire ! Dans quelque vieille maison de commerce parisienne, ou bien en province, à Dijon, à Blois, en Lorraine, on rencontre parfois de ces pièces déjà vieilles, où le maître de Nancy continuait la tradition en la renouvelant, et elles semblent douées de la saveur originale et forte qui rend si chers les ouvrages de terre du temps jadis et aussi les assiettes révolutionnaires, objet de la dilection de Champfleur y ; rillustration, tour à tour fantaisiste, humoriste ou patriotique, s'accompagne souvent d'un texte approprié ;

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d 'autres fois le blason, les cartes à jouer, la vannerie, en dictent le décor ou la forme; déjà, les champs et les prairies de Lorraine fournissent le thème de plus d'une suggestion heureuse. N'ayez crainte : l'heure de la justice viendra pour tant de créations charmantes, et elles seront demain tirées de Foubli avec la même ferveur que nos contemporains apportent à rechercher les créations de Rouen, de Moustiers et de Nevers.

Aux yeux de l'historien, ces travaux initiaux valent en soi-même et à cause des enseignements qu'ils contiennent. On y suit l'expansion naïve d'une personnalité en voie de se découvrir, et aussi l'acheminement progressif vers les sources toujours vivifiantes où devait s'alimenter le pur génie d'ICmile Gallé. Sans contredit, l'œuvre du verrier n'aurait pu atteindre immédiatement à Toriginalité si l'invention n'avait pas été mûrie par les investigations en tous sens qu'expose l'œuvre du céramiste, — dans la période première du moins. Car, dès 1880, les regards hors de France et les ressouvenirs n'interviendront plus qu'à l'état d'exception. Emile Gallé devient, selon la définition même de son compatriote Edmond de Concourt, un homme doué « d'une vue neuve de la création » et pour qui « le beau sera le rêve du vrai » . Il ne suffit pas d'indic]uer que la nature est désormais le guide exclusivement écouté et l'inspirateur unique ; voyons comment Emile Callé entend ce culte de la nature, et quels en sont, d'après lui, le sens et la portée. J'ai souvent pensé que s'il fallait fournir la mesure du génie d'Auguste Rodin, elle serait établie par ceci, simplement : à lui seul il a découvert, fixé, reproduit, plus d'attitudes, de gestes, de mouvements, que tous les sculpteurs de son temps pris dans leur ensemble. De

même Emile Galle paraît avoir éprouve, à parcourir la cam-pagne, à se réjouir des spectacles de la nature, des émotions, telles que Bernardin de Saint-Pierre, Corot, Cazin n'en ressentirent pas de plus intenses, de plus troublantes, et qui font de son œuvre, pris dans son entier, un hymne incomparable à la gloire de la création. Et qu'on ne limite pas à la flore, comme il est arrivé trop souvent, le domaine de son invention : c'est la campagne entière qu'il a interrogée avec dévotion ; tout l'a charmé et ravi ; non seulement ces humbles plantes qui faisaient dire à l'Ecclésiaste : (( Salomon dans toute sa gloire n'est pas vêtu comme Tune d'elles )), mais aussi la route, la chaumière, la plaine, le bois, la forêt, la montagne, le rocher, les vastes horizons, mais aussi l'insecte, dont Galle a compris, avec Michelet, toutes les vertus décoratives, et aussi la conque fichée dans la terre, vestige des âges disparus. On a rappelé que ce poète se doublait d'un botaniste merveilleusement érudit, que le maître verrier exerçait, depuis un quart de siècle, d'importantes fonctions dans la Société d'horticulture de sa province. Le détail vaut d'être retenu, à la condition toutefois de ne point omettre que l'observation du réel et la connaissance scientifique se subordonnent au principe renanien en vertu duquel (( tout ici-bas est rêve et symbole )). Oui, l'art -naturaliste de Gallé est symbolique au premier chef : j'entends que un sens profond se cache toujours sous la reproduction des apparences. Mais, sur ce point, le mieux est d'écouter la profession de foi du maître, telle qu'il l'a lui-même énoncée : « Imaginer des thèmes propres à revêtir de lignes, de formes, de nuances, de pensées les parements de nos demeures et les objets d'utilité ou de pur agrément ; adapter son dessein aux moyens d'élaboration propres à chaque matière, métal, bois, marbre ou

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tissu, cela est une occupation absorbante, certes ; mais elie est plus sérieuse, plus grave de conséquences que le compositeur d'ornements ne le soupçonne d'habitude. Toute mise en action de l'elïort humain, si infime, que souvent le résultat paraisse, se résume dans le geste du semeur, geste redoutable parfois. Or, inconsidérément ou de propos délibéré, le dessinateur fait, lui aussi, œuvre de semeur... Et, comme toute création d'art est conçue et naît sous les influences, parmi les ambiances des songeries et les volitions les plus coutumières de l'artiste, chacune porte la marque indélébile d'une cogitation, chacune synthétise un symbole ; c'est dans le décor, dans le vase, comme dans la médaille, la statue, le tableau, le bas-relief, le temple, aussi bien c|ue dans le poème, l'œuvre chantée ou mimée, — c'est toujours la traduction, l'éveil d'une idée par une image. Concitoyen d'un des plus délicieux symbolistes, Grandville, nous avons appris à lire dans ses Fleurs animées et dans ses Étoiles, et nous savons bien que cette éloquence de la fleur, grâce aux mystères de son organisme et de sa destinée, dépasse parfois en intime pouvoir suggestif l'autorité de la figure humaine. Nous savons que l'expression, dans notre chardon héraldique, par exemple, tient au geste braveur, et dans d'autres plantes à l'air penché, à la ligne pensive, à la nuance emblématique et que nuances, galbes, parfums sont des vocables de ce que Baudelaire appelait :

(( Le langage des fleurs et des choses muettes. »

Qu'il soit donc avéré qu'Emile Gallé n'est pas seulement le façonneur de la matière et celui qui la pare de séductions infinies. Il la veut parlante à l'esprit, incitante aux longues songeries» et, sous sa main, elle devient suggestive et évocatrice au suprême. L'alchimie de ce (( lapidaire

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faussetier » métamorpliose en pierres dures la substance vitreuse. Il sait façonner à son gré des sardoines, des onyx, simuler la fêlure des quartz, l'ambre cendrée, le tachetage de l'écaillé ; il sait fouiller une intaille et dégager un camée ; puis l'envie l'aiguillonne d'emprisonner dans le cristal le fuyant, l'insaisissable : la vapeur des nuages, le suintement des buées, l'écho assourdi des reflets, les fumées ondoyantes, les clartés lunaires. L'expérience l'a pourvu d'une palette aux nuances atténuées et rares : vert d'eau dormante, blanc crémeux de chair nacrée, jaune éteint, gris duveteux, bleu paon ; mais, si caressant soit le ton, la monocliromie peut trouver à déplaire, et ce seront, pour la rompre, des taches, des stries, des veines, des marbrures, adroitement distribuées, encore cju^elles gardent le charme savoureux de l'imprévu. Considérez que de pareilles recherches s'accompagnent d'un respect constant des lois d'appropriation, que la forme ne cesse jamais de demeurer en rapport avec la convenance et que de la forme, toujours ou peu s'en faut, dérive le décor. Il est tour à tour fourni par la matière, par l'émaillage^ l'incrustation, la mosaïque, ou par le recours simultané à ces moyens dissemblables. Cependant, au cours de tant d'aventures, le principe ornemental ne varie point. Sur ces urnes doublées rose de Chine, si exquises dans leur préciosité, se voient uniment des branches tombantes de fuchsias ou de bégonias dont les feuilles grasses utilisent, en les mettant à nu, des verts frais et piquants. D'une conque marine Emile Gallé fait un drageoir c[ue le touret et l'émail égaieront d'autres conques semblables à celle-là même qui a prêté son type à l'objet. Un lis s'érige sur la panse d'une jardinière ; la bordure et les frises seront déduits de l'inllorcscence des graines, du pistil et des étamines ornemani-

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ses. La flore fossile on marine a inspiré ce flacon couvert d'algues, de crabes, de coquillages, et ce vase où des conifères sont gravées en creux ; sur un autre, qui offre Faspect de la chair pulpeuse des bulbes de liliacées, deux scarabées s*enclievêtrent dans les mousses. A l'épiderme d'un cristal aux matités de cierge, des floraisons à demi fanées exaltent l'éphémère et navrante a beauté des choses qui meurent », et, pour pleurer Ariel, le cristal s'endeuillera de brouillards, de nuages sillonnés de l'ombre d'un vol de chauves-souris. La mélancolie de l'automne sera évoquée par les colchiques, les myrtilles aux feuilles tachetées, par de fantomatiques chrysanthèmes et par des renoncules des bois penchées sous la brume. L'hiver, l'hiver aussi, est rappelé avec ses inclémences, ses rigueurs, ses gels, et voici le défilé des oiselets transis dont le pas s'étoile dans la neige, voici les soldanelles des Alpes curieuses d'air et de soleil, voici les végétations endormies sous le givre, pareilles au bonheur du poète,

Car la tristesse de ma joie Semble de l'herbe sous la glace.

a dit Maurice Maeterlinck. De tels joyaux nulle civilisation n'en vit paraître, et je n'en sais pas de plus aptes à ouvrir à l'esprit l'infmi des au delà ; M. Emile Gallé les élève au rang de confidents ; il leur demande d'incarner ses rêves et ses révoltes. Grâce à lui, le cristal s'est vu glorifié au point que l'on réclame de la plus fragile matière la perpétuité de la commémoration ; la même portée lui est maintenant dévolue qu'à la médaille ; à lui d'exprimer la joie de Famitié, l'élan de l'enthousiasme, les félicités solennelles du baptême, des fiançailles, de l'hymen, à moins que des destinées plus hautes l'appellent -à célébrer

l'alliance de deux peuples, la gratitude d'une cité envers le chef de l'État, ou encore la dévotion de la science au génie d'un Pasteur.

Rien chez Emile Gallé qui ne découle de l'instinct du beau, de raffinement de la perception, de la rêverie évoquée au contact des réalités ambiantes et surtout d'un amour sans bornes pour le sol natal C[u'il chérit avec les mille tendresses d'un sensitif, d'un lettré, d'un savant. Plus invariablement encore que les cristaux, les ébénisteries de Gallé se différencient des autres en ce qu'elles se composent dans leur entier d'éléments tirés de la nature. Les bois cj[u'il aime à travailler sont ceux de sa province, soit C[u'il les sculpte et qu'il demande aux motifs d'ornementation de devenir les emblèmes de la matière ou d'annoncer la destination de l'ouvrage, soit qti'il se constitue avec leurs différentes essences la palette aux mille nuances nécessaires à ses marqueteries réalistes ; sur les lianes et les dessins de ses tablés, de ses commodes, ce ne sont que fleurs, plantes, herbes, oiseaux ou papillons, jetés en toute liberté;, le plus simplement du monde. La règle de Gallé est de tirer la décoration de l'effet du bois et il ne mancjue jamais à lui conserver l'aspect môme de la nature. Différentes créations peuvent intervenir à titre d'exemple et renseigner sur les conceptions et la structure, tel ce dressoir auquel Gallé donna pour appellation Les Chemins d'automne : du plancher surgissent, ainsi que d'une terre fertile, deux ceps antiques d'orme; ils montent, encadrant le buffet à serrer la vaisselle et à garer l'argenterie ; ils deviennent les colonnes protectrices de la crédence ; ils se ramifient, se rejoignent et se croisent au faîte pour former le dais, qui abrite et couronne. Entre ces pilastres, par-

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tout où une surface plane est demeurée libre, sur les volets de l'armoire, sur les panneaux de fond, dans les intervalles du fronton, sur les cotés, des marqueteries polychromes ont pris place, tableaux de vérité ou hantises de rêve. Au bas un triptyque développe de claires visions delà campagne. Dans VÉté de la Saint-Martin, le jet d'un pampre, l'élancement de quelque échalas, raie la plaine à l'horizon inaccidenté et le ciel immense ; des Terres fortes est issue l'herbe des vignerons : elle se profile sur la nue bigarrée et sur une campagne ensoleillée où dort la nappe miroitante ; un vol d'aricies constelle le Souci des champs, et à travers la brume qui voile le coteau s'aperçoivent les vignobles et tout au loin la ville. Dans la partie supérieure, à l'ombre du dais incrusté de feuillage, la palette se varie : plus de gaies lumières ; le crépuscule est venu et avec lui les songes. La fumée d'une flamme tremble et s'élève. Le fond, sombre voûte céleste, s'illumine d'étoiles et sur les rameaux d'une vigne chiméric[ue fleurissent les astres,

Les globes, fruits vermeils des divines ramées.

S'agit-il d'une table de salle à manger, le thème adopté, le plus opportunément du monde, sera les Herbes potagères, et il faut écouter l'artiste lui-même s'éjouir des découvertes réalisées au cours de l'élaboration de son projet : « Que tout ce maraîchage est un riche domaine pour le décor, un terrain neuf pour les jeux de la fantaisie ! Que déformes végétales, tant connues et méconnues : l'exquise fleur de la parmentière, les inflorescences globuleuses de l'oignon, les pimpantes aigrettes de l'ail, les lambrequins du chou frisé, les graines des plantes ombeliifères ! Qu'il est intéressant de chercher le résumé de leurs nobles attitudes

et de leurs figures pleines de caractère ! )) Au même ameublement que la table de salle à manger appartient et fait suite une console d'appui en orme champêtre. Les pieds sont fournis par la tige et la grappe du muscari; un croisillon dont la moulure est fornêed un sarment les relie ; les entrées de serrures sont prises dans la masse du métal et la tablette présente comme mosaïque des perspectives de vignobles, à la droite desquelles les ivraies de la vigne, les lamiers, les tulipes sylvestres, les tabourets perfoliés, les anémanes et les lierres érigent leurs silhouettes grêles.

Ce maître, qui s'est illustré parallèlement dans les arts du bois, du verre, de la terre, se double d'un propagateur à la foi ardente, d'un patriote très averti sur les voies propres à assurer le développement et le progrès du génie national. En i883, alors que la plupart se méprenaient sur les causes de décadence de nos industries, Emile Gallé dénonçait, avec une admirable perspicacité, que « le défaut d'application professionnelle enlevait aux établissements d^enseignemènt leurs chances d'action, de diffusion utile ». Plus tard, tenace dans sa conviction et dans la poursuite de son dessein, il fondait l'Alliance provinciale, avec le but de réaliser (( les applications d'enseignement spécial aux industries d'art )) et d'exercer les artistes lorrains c( à construire sainement et à parer les objets utiles dans cet esprit à la fois indépendant et respectueux vis-à-vis de la nature qui est le propre de l'École de Nancy ». Pour éveiller la conscience de l'unité de l'art et de sa destination sociale, pour guider les bons vouloirs, il fallait la contagion de Texemple ou plutôt les leçons quotidiennement répétées d'un directeur. C'est ce rôle qu'Êmile Gallé a assumé et qu'il n'a cessé de tenir, depuis un quart de siècle, pour sa plus grande

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gloire et pour le salut et la renaissance de Fart ornemental en Lorraine.

Mais il va de soi, camarades, que des enseignements d'une portée plus générale, universelle même, sont dévolus à un aussi fier exemple. Les créations que nous venons d'examiner ne livreront le secret de leur prestige qu'à la condition de comprendre les thèmes qui les ont inspirées. Il faut que l'art d'Emile Gallé suscite en vous l'ambition d'être des hommes « pour qui le monde visible existe )) , des hommes qui ne passent plus aveugles ou indifférents parmi les fêtes imaginées en leur honneur. Car vous ne vous élèverez à rintelligence de l'art que par Fintelligence des visions quotidiennement offertes à votre vue. Le jour et le soir, dans la campagne, la banlieue et la ville, dans la rue, au foyer et à l'atelier, à tous les instants et partout, il y a de la beauté éparse que vous méprisez ; chaque spectacle a sa majesté et son caractère qui se signifient par ses apparences extérieures. Ce sont ces apparences qu'il convient de considérer longuement jusqu'à ce que vous parveniez à en découvrir l'intérêt pittoresque ou plastique. Regarder, réfléchir, comparer, vous souvenir, voilà les efforts successifs auxc|uels il faut astreindre vos facultés sensorielles et mentales, et grâce auxquels vous connaîtrez comment et pourquoi vous avez été retenus, émus. Vous leur devrez encore d'aiguiser votre appareil de perception et de goûter le sens d'une ligne, le charme d'une forme, la cjualité d'une nuance ; vous enrichirez votre sensibilité en même temps que vous fortifierez votre esprit, et, par ce développement de la personnalité, vous seconderez la mission de l'esthétique sociale, vous préparerez et vous hâterez l'avènement d'une ère nouvelle de fraternité et d'amour.

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