‹ L'art pour tousChapitre 42 sur 49 · ALEXANDRE CHARPENTIER · texte numérisé non relu

ALEXANDRE CHARPENTIER

Par M. FRANTZ JOURDAIN

Alexandre Charpentier habite rue Boileau, à Passy, dans un coin éloigné du centre, un coin discret, silencieux, désert, bourgeois et un tantinet provincial. Peu de boutiques, pas de tramways ni d'omnibus, à peine des voitures ; des passants clairsemés dont le pas tranquille résonne sur le trottoir ; un calme presque recueilli, déchiré, de temps en temps, par le sifflet assourdi des trains de ceinture dont le halètement, au loin, imite le bourdonuement d'une grosse mouche. La danse de Saint-Gay parisienne s'arrête ici, désorientée et gênée dans ce quartier reposant que parfume l'odeur amère des bois, et où des arbres, pleins de dédain pour les règlements de voirie, laissent passer leurs frondaisons par-dessus les murs de clôture.

L'extérieur de la maison donne corps à l'équivoque et accentue l'illusion : avec sa porte basse, ses deux étages totalement dénués de somptuosité, son crépi blanc, ses volets de bois, son aspect bon enfant, cet « hôtel » évoque le souvenir de ces constructions de faubourg qu'on apercevait, autrefois, à travers les carreaux de la diligence,

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avant de s'engager sur le mail, au trot allongé des gros percherons dont les grelots, en sonnaillant, faisaient envoler les pigeons en train de picorer sur le pavé.

Par exemple, une fois le seuil franchi, l'impression change. Le jardin présente un laisser-aller, un manque de méthode, un oubli des convenances, un mépris des idées reçues et des règles établies qu'on ignore radicalement en province où l'on n'ose fouler le sable, dans la crainte de Tabîmer, et où les plantes ont Pair de s'assommer autant que les hommes. Ici, les fleurs poussent comme elles veulent, au gré du caprice de la bonne nature ; les roses ne prennent pas l'attitude figée de vierges rancies aspirant aux jouissances célestes ; les allées fraternisent avec les plates-bandes, et les ronds encerclés de buis brillent par leur absence. Et puis la débandade de l'atelier dont aucun rideau ne dissimule le vivant désordre, la marée montante des esquisses et des moules qui débordent sur les pelouses, la jolie modernité décorative de l'intérieur dont les papiers de tenture, les meubles, les moindres bibelots manifestent des tendances révolutionnaires non équivoques, oui, l'ambiance générale de la maison repousse toute possibilité de provincialisme.

Avec son béret, sa vareuse, son gilet de laine, ses gros souliers, avec son regard perçant, sa bouche railleuse, ses cheveux réfractaires aux coups de peigne élégants, son attitude décidée, son geste sec et sa figure d'émeutier, Alexandre Charpentier ne présente d'ailleurs aucune des caractéristiques du citadin de sous-préfecture, renté, conservateur, buté, égoïste et plat. Sa physionomie expressive et mouvante frappe autant qu'elle attire ; impossible de l'oublier cpiand on l'a vue une seule fois. Sorti du peuple, il est resté peuple et il ne singe pas les élégances frelatées

élégances dont il faut être aveugle poui^ ne pas voir tout le grotesque. Mais, sous une allure ronde et simple, on sent de suite une remarquable finesse, une compréhension subtile, un esprit constamment en éveil et cette aristocratie intellectuelle dont il magnifie ses œuvres.

Descendant direct d'une des plus vieilles branches du prolétariat français, de ce prolétariat qui a fécondé le monde et qui soutient sur ses épaules d'athlète la société, petit-fils et fils d'artisans, l'artiste est venu au monde en plein faubourg Saint-Marceau. Décidé à ne pas rester à la charge de parents fort pauvres, à quinze ans il quitta la maison paternelle et, sans un sou, sans un appui, sans un ami, sans un métier, il se jeta en pleine bataille de la vie.

Ceux C|ui ont connu les couchers problématiques, les repas de hasard, les nuits hétéroclites, les hivers en espadrilles, les étés en pardessus ouaté, la fascination des flots d'encre de la Seine les soirs de neige, les humiliations, les déceptions, les mépris et les outrages, ceux-là traduiront, aperto libro, le sens exact de ces mots, encore parés d'un vieux panache romantique à la Mûrger : la bataille de la vie.

Entraîné d'instinct vers l'art, le gamin fréquenta le Louvre, les bibliothèques, les cours et les conférences. Il regarda, s'émut, s'interrogea, s'orienta et entra à l'Ecole des Beaux-Arts, dans un atelier de graveur en médaille, atelier choisi, parte qu'on y était exempt du paiement de la masse et de la bienvenue. Rapidement, en Parisien qui la connaît dans les coins, il comprit que l'automatique imitation des Grecs et des Latins ne lui convenait point, et il jugea, au nom de l'unité de l'Art, cju'un émail de Pierre Rémond, une buire de Bcnvcnuto Cellini, une pendule

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de Gonthière, un candélabre de Meissonier, un meuble de Riesener valent toutes les figures sculptées du monde ; c[ue le premier des Arts est celui qui s'applique rationnellement, étroitement, amoureusement aux besoins d'une époque et qu'il ne paraissait pas indispensable, pour de- Ycnir un grand maître,, de modeler une statue ne coopérant pas à un ensemble décoratif, et n'ayant pour but que de représenter Vénus, Apollon ou Jupiter.

En repos avec sa conscience, le statuaire hors pair à qni nous devons des compositions de premier ordre, telles que le bas-relief de Gomorrhe, et qui exécute un morceau avec une incomparable virtuosité et une connaissance approfondie de son métier, a rejeté avec colère la théorie moisie et sacro-sainte qui divise maintenant l'Art en deux parties distinctes : le petit et le grand Art. Il comprit rapidement que ces classifications arbitraires, ces dénominations fantaisistes, ces hiérarchies byzantines, ces protocoles académiques insultaient au plus vulgaire bon sens. Ce n'est ni le sujet traité, ni le genre choisi, qui ennoblit une œuvre, mais uniquement le talent de l'auteur ; en art, il n'existe ni nobles, ni roturiers, et certains rouets d'humbles paysans du moyen âge planent, en beauté, fort au-dessus de nombreux mauvais tableaux.

Ces principes si rationnels et si clairs^ Alexandre Charpentier en a poussé l'application jusqu'aux limites extrêmes. Comme l'homme qui prouve le mouvement en marchand, il a tenu à mettre bien en lumière ses convictions, à en assurer la solidité, à en démontrer l'irréprochable mécanisme en donpiant un corps à son rêve et en matérialisant ses inspirations.

La compréhension de la modernité, l'amour de l'époque où Ton vit, où l'on souffre, où l'on aime, il l'affirma vie-

torieusemcnt dans cet extraordinaire bas-relief des Boulangers — un mur sculpté, comme Fa appelé Rodin — page émue et saisissante de l'existence ouvrière, œuvre d'art admirable dont la technique rappelle la décoration polychrome des Perses et montre le parti qu'on pourrait tirer, en architecture, d'un procédé qui offre des ressources aussi originales que variées. La transformation des objets usuels, des meubles, des moindres bibelots animant notre intimité, en véritables et délicieuses œuvres d'art, il l'opéra magnifiquement dans les étains si caressants, si souples, si vivants sortis de ses mains, dans les brocs, les bouillottes, les serrures, les brosses, les corbeilles à pain, les encriers, les fontaines, les bougeoirs, les programmes gaufrés du Théâtre -Libre, dans ces mille manifestations si délicates, si ingénieuses, si pleines de goût, si personnelles que son génie a marquées d'une caractéristique inimitable.

Et que dire de lo^Mère allaitant son enfant ? de la Femme à la baignoire ? de l'esquisse des Menuisiers ? des médaillons définitifs qui, plus tard, documenteront, avec une psychologie aiguë, sur la physionomie des hommes marquants de la fm du xix"" siècle ? des gravures en couleurs ? des cuirs gaufrés P des monuments de Charlet P Cet inquiet et ce chercheur s'est préoccupé de tout, s'est intéressé à tout, s'est attaqué à tout, avec une soif fiévreuse de nouveau, un besoin inconscient de dépenser sans compter les qualités merveilleuses dont il est cfoué.

(( Si nous vivions réellement dans une démocratie soucieuse de beauté et d'exemples, a écrit cruellement Descaves, toutes facilités seraient données à un sculpteur comme Charpentier pour doter nos places et nos jardins publics d'autres statues que celles qui les déshonorent généralement. Le peuple circulerait enfin àu milieu des mo-

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huments de son génie et de sa gloire, et n'altrislerait plus ses yeux sur des images dont la médiocrité artistique ne rachète pas la flagornerie et l'antiquité. Tous les métiers, toutes les conquêtes de l'industrie, du travail et de la paix, seraient célébrées par le pinceau du peintre, l'ébauchoir du sculpteur, le burin du graveur, et la rue, le square, auraient leur musée où la foule butinerait des leçons. ))

Ces pensées me dansaient dans la tête pendant que je regardais l'artiste, entouré de sa femme et de ses enfants, causer familièrement avec ses visiteurs. Sans pose, sans prendre des airs de divinité descendant des nuages pour s'encanailler avec de vulgaires humains, il nous faisait les honneurs de ses ateliers, en camarade et en ami. D'abord un peu gêné par l'atmosphère crenthousiasme qui l'entoure, fortement intimidé par les regards admiratifs qui fixent pieusement ses œuvres, il finit par se reprendre et par retrouver sa verve mordante de gavroche gouailleur. Sa parole est nette, ses explications restent claires, sa phrase se montre colorée ; il précise, il accentue, il souligne, il modèle ses pensées d'une façon toute particulière, sans éloquence, mais sans redondance, sans recherche, mais sans préciosité, sans éclat, mais sans sécheresse. Il va droit au but, coupant au plus court, élaguant les fioritures inutiles, expliquant d'un geste expressif l'expression C[ui lui vient sur les lèvres, rehaussant la conversation courante de la flamme brève de son regard, animant ses auditeurs de sa passion pour l'art et son métier.

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