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EUGÈNE CARRIÈRE

Par M. GEORGES LEGOMTE

L'œuvre de ce peintre est une de celles qui émeuvent le plus grayement les hommes d'aujourd'hui.

Le rêve naît de belles formes vivantes qui traduisent avec tant de séduction, de puissance, de sérénité, les sentiments qui les animent que, tout aussitôt, par delà le plaisir de nos yeux, nos cœurs sont étreints.

Devant ces toiles, les émois, les souvenirs de notre vie se réveillent. Nous pénétrons dans Fesprit d'un peintre qui sait nous parler, avec tout le prestige de son éloquence-, un langage que nous comprenons, puisqu'il nous dit nos tendresses, nos angoisses, nos joies.

Son art est merveilleux : il résume et il amplifie, et il a une si grande force de vérité qu'il s'élève jusqu'à l'expression symbolique des sentiments, des pensées, des instincts qu'il veut exprimer ; en même temps, à force de science, il est si simple, si exempt d'artificielle virtuosité, si profondément humain, qnc tout être, pourvu qu'il soit doué d'intelligence et de cœur, doit le sentir et le comprendre. C'est le propre des très grands artistes et des œuvres fortes.

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S'il fallait en deux phrases résumer l'impression que ce nom d'Eugène Carrière éveille en nous, nous dirions que c'est dans une sorte de brume lumineuse, le surgissement de formes puissantes, de gestes expressifs, de regards aigus, de lèvres souriantes ou anxieuses, de fronts resplendissants de lumière^ et qu'on pense tout de suite à une œuvre de tendresse représentant la méditation de l'homme devant la vie, son effort pour la comprendre, pour la dominer en l'aimant, pour préserver ceux qui l'entourent de ses pièges et de ses ruses.

Voici bientôt trente ans qu'Eugène Carrière nous conte ce drame de l'homme aux prises avec la vie, et il le fait avec tant de justesse dans l'observation, avec tant de sincérité émouvante, de variété dans les physionomies, les attitudes et les gestes, que nous ne pouvons nous lasser de voir si fortement traduite l'humanité qui est en nous.

En face d'une œuvre si poignante, qu'importent les anecdotes biographiques de son auteur ? Mieux que tout commentaire, elle retrace les étapes successives de sa réflexion et de sa sensibilité. La seule biographie qui compte est celle des différents états d'âme. Et celle de Carrière est inscrite dans chacune de ses toiles.

Il suffira de savoir que, né à Strasbourg, il y passa dixhuit années de sa jeunesse, que cette éducation alsacienne ne fut peut-être pas sans influence sur son goût de la famille et du foyer, et que, à Saint-Quentin, où les hasards de la vie le transportèrent, l'art lui fut révélé par les vivantes, les expressives a préparations » de La Tour, l'admirable peintre de la physionomie française au xviii® siècle.

Jusqu'alors Carrière n'était guère conscient des dons qui sommeillaient en lui. Il ne regardait la vie que pour

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la vivre. Le musée cle sa ville natale ne lui avait point ouvert les yeux. Et voilà que, à Saint-Quentin, les visages souriants, spirituels, moqueurs cle La Tour lui parlent, aiguisent son regard, lui apprennent à observer la figure humaine, à en construire solidement les formes, à en représenter les moindres nuances d'expression. Plus tard on retrouvera sans cesse dans le solide dessin des tètes de Carrière l'influence salutaire de cette première école.

Tout aussitôt la guerre de 1870 fit haleter d'angoisse la jeunesse d'alors qui grandissait pour le travail fécond. Emu plus que bien d'autres, puisqu'on se disputait dans le sang la terre sur lacjuelle il est né, Carrière s'enrôla pour la défendre. Il Adt de la souffrance, des visages de désespoir et d'angoisse, toute une humanité pantelante. Connaissant le cœur de Carrière, j'imagine que ce spectacle tragique lui fut une autre école, bien plus profitable encore, dont nous apercevons la trace dans le développement de sa pensée.

Prisonnier à Dresde, il put étudier au Musée de cette ville le (( faire » des grands maîtres anciens. Ainsi l'Art le façonnait en même temps que la vie. Carrière se renseignait peu à peu sur les moyens de traduire en compositions harmonieusement ordonnées ses idées et ses émois.

Quatre années passées à l'École des Beaux-Arts achevèrent de lui apprendre la grammaire de son art. C'est l'unique enseignement qu'il eut la sagesse de lui demander. En échange de quoi, comme tous les forts, il ne laissa rien de sa personnalité vigoureuse. Les belles œuvres de jadis, dès ce moment, il les avait comprises par l'humanité sentie en elles. Dans les Musées il avait pu voir que la vie est la condition même de l'art. Nul risque donc que jamais la formule, si séduisante et commode qu'elle soit, puisse le. distraire de la vérité.

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Dès lors, sûr de son métier, dessinateur fort et souple, coloriste délicat, il se mit à rechercher la vérité partout. 11 ne tarda pas à découvrir que, autour de lui, elle est aussi passionnante que dans les spectacles plus lointains du monde, aussi capable de belles interprétations plastiques, aussi superbe de grandeur et de poésie.

A cette période de début, encore sous l'influence des maîtres qui, entre tous, l'avaient ému, sans doute parce que sa robustesse s'apparentait avec leur puissance, il représentait volontiers des enfants drus, joyeux, ébouriffés, hauts en couleur, dans le souvenir de Franz Hais, d'élégants garçonnets avec leur chien à leurs pieds ou bien enlaçant leur caniche dont les beaux yeux tranquilles voisinent avec leur frimousse rieuse. Etudes rappelant quelque peu la vigoureuse élégance des portraits de Yélasquez, la distinction des personnages de Yan Dyck, mais qui déjà, par les sobres harmonies, par la gravité, par la vie morale habitant les formes, révélaient le tempérament de Carrière, annonçaient son œuvre, beaucoup plus personnelle, de pénétration psychologique et de tendresse.

Dès ces heures de première jeunesse, avec un talent si plein de ressources, avec des sujets d'une séduction certaine puisqu'ils rappellent discrètement aux amateurs, sans qu'ils y prennent garde, des formes d'art auxquelles leur œil est depuis longtemps accoutumé, Eugène Carrière eût été bien près de la célébrité et de la fortune, s'il n'avait pas eu la haute intelligence et la fière conscience qui nous le font aimer. Mais pour lui la célébrité ainsi acquise est sans prix, et la fortune n'a de valeur que si elle vient comme la moisson après l'effort.

Au sortir de l'atelier où il travaillait pour son bonheur d'artiste et pour la vie des siens, il se réfugiait au milieu

de sa famille. En sage que le plus brillant artifice ne tente pas, c'est dans les émotions sincères du foyer qu'il cherchait le plaisir, la joie, l'apaisement. Les fièvres du monde ne parvenaient pas jusqu'à lui et il se gardait bien d'aller vers elles. Même si son existence modeste n'avait pas écarté de lui la farandole parisienne, il s'en fut préservé par haute raison d'homme sain qui, pour son art et pour son bonheur, rêve d'une vie saine.

Une femme, belle d'une de ces beautés qui semblent pour un peintre une source inépuisable d'inspiration, lui donnait sans cesse de magnifiques enfants, joyeux de leur force et de l'amour au milieu duquel ils grandissaient.

Ce n'est pas seulement le père attendri qui les regardait s'ébattre, c'était encore l'homme qui songe à la vie, et l'artiste que l'infinie variété des formes enchante Si le père venait chercher là espoir et quiétude, l'homme percevait l'émotion grave de tels instants, et le peintre, intéressé par de jolis gestes, des enlacements, des expressions de physionomie variées, sincères, significatives, se donnait le plaisir de les fixer prestement. Feuilles éparses, quelques-unes froissées tout aussitôt par les petites mains qui s'en amusent, la plupart enfouies au hasard dans les cartons, souvenirs merveilleux de vie et de tendresse, qui sont comme le Journal d'une intelligence en perpétuel travail devant le monde et qui, pour les grandes œuvres futures, offriront au peintre une mine inépuisable. Pages qu'il faudrait pouvoir étudier une par une afin de bien comprendre la genèse de ces Maternités, si émouvantes et si fortes, en lesquelles Carrière résumera cette longue enquête passionnée, faite sous la lampe de famille, avec son grand cœur aussi bien qu'avec son observation aiguë.

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Jour par jour on assisterait à la conquête patiente d'un homme qui, peu à peu^ se dégage des influences subies, des traditions reçues, pour s'émouvoir de la vie elle-même, pour saisir la beauté de ses moindres aspects, pour en traduire en formes expressives la grandeur toute simple. La Poésie? Pourquoi la chercher si loin, dans la légende et les temps fabuleux, alors qu'elle est autour de nous, aux heures de notre vie banale et quotidienne, dans le sourire et les gestes de nos enfants, sur les lèvres de nos femmes. Le Rêve ? De quelle composition historique ou religieuse peut-il se dégager mieux que des figures où s'inscrit le drame humain de toutes les minutes? L'Idéal? Est-il besoin de s'évertuer au froid et sot idéal selon la formule, tandis qu'il naît spontanément sous le pinceau d'un grand artiste par cela seul qu'il a senti avec force le réel et qu'il l'a traduit dans son caractère et dans sa vérité? Idéal, symbole : vieux mots dangereux avec lesquels les ignorants condamnent la vérité moderne au nom de la vérité ancienne, avec lesquels on ennoblit toutes les formules de routine et de paresse, mais qui sont les vertus supérieures auxquelles nécessairement aboutit, sans d'ailleurs y prétendre a prioriy l'interprète ému de la vie et de la vérité.

Eugène Carrière eut le mérite de sentir la beauté, la • poésie, dont notre existence quotidienne est riche pour qui sait la comprendre. Il s'aperçut que ses émotions d'époux et de père étaient aussi de fécondes émotions d'artiste. Au lieu de s'éparpiller en mille études, nécessairement superficielles, pour se renseigner sur l'homme et sur le monde, il se concentra, recueilli, attentif, sur ce monde en raccourci qu'est la famille, et bien mieux que par toutes randonnées dans l'artifice, toutes explorations

dans la fête, il découvrit que l'amour, la tendresse, la solidarité entre les cires sont les fortes lois de la vie. A partir de cette époque toute son œuvre porte la trace de ces graves émois et de ces réflexions pénétrantes.

Les toutes premières a Maternités » de Carrière n'ont certes pas l'ampleur de formes, l'intensité d'expression morale que nous admirons dans ses œuvres ultérieures. Mais, justes d'observation, délicieuses de charme intime, de grâce tendre, elles nous sont agréables comme peuvent l'être les scènes familières des petits maîtres flamands avec, en plus, cette gravité pénétrante, cette poésie simple et profonde qui sont les caractéristiques de l'art de Carrière.

Dès ce moment. Carrière qui, en maintes toiles séduisantes, s'est révélé coloriste délicat, renonce délibérément aux virtuosités de palette. Les fêtes radieuses de couleur semblent être pour cet artiste, attentif surtout à l'expression morale, des joies extérieures qui peuvent nuire à l'impression profonde de l'œuvre. Comme son but est de raconter l'âme avec plus de soin que le plumage, il sacrifie le dehors au dedans, la jolie anecdote des rubans et des fanfreluches à la beauté des formes essentielles, à la lumière d'un front, au brillant d'un regard, révélateurs de pensée.

De ce sacrifice volontaire et qui lui coûta d'exquises joies plastiques. Carrière fut récompensé par le charme mystérieux, par l'intensité spirituelle qu'il en obtint.

L'esprit, qu'aucune anecdote pittoresque de dessin, qu'aucun papillotage de couleur ne vient distraire, pénètre plus avant dans ces petits drames intérieurs représentés par de belles formes expressives. Hors des fièvres de la rue, une communication s'établit entre l'âme du visi-.

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teur qui, un jour ou l'autre, dans sa propre existence, sentit confusément l'émouyante beauté de ces spectacles, et râme de l'artiste qui la lui précise avec l'accent d'une sensibilité plus fine.

Regards adorants et craintifs des mères, gestes de caresse et de protection, enroulements passionnés des bras autour des frêles corps qui se pelotonnent dans Tabri familier, petites mains qui se tendent vers l'étreinte maternelle, contemplations ravies de la femme qui s'émerveille de la chair saine, des souples ébats de son enfant ; guet anxieux de l'affolée qui suit avec terreur les progrès du mal sur les crispations du visage aimé et, baisant la chère petite tete, semble vouloir lui insuffler sa propre vie ou bien serre le bambin contre sa poitrine comme si elle voulait le faire rentrer en elle pour prolonger l'œuvre de création ; figure rêveuse et calme de la mère qui berce son petit dans ses bras, sourires de celle qui l'égayé de sa chan^ son pour lui faire accepter la nourriture ; fronts énormes, crânes renflés de marmots, qui paraissent se bossuer sous le travail de la pensée comme un terrain volcanique se mamelonnant sous l'action des flammes intérieures : tels sont les thèmes simples, infiniment variés dans leur monotonie apparente, auxquels se complaît la réflexion attendrie de Carrière.

En même temps il continue ses études de la figure humaine. Et la concentration intellectuelle que nous venons d'apercevoir dans les scènes de genre se retrouve désormais dans les portraits peints par Carrière.

Sans doute ses effigies de contemporains avaient toujours été expressives et vivantes. Jamais cet artiste si réfxéchi ne s'était contenté de la virtuosité extérieure. Mais dès lors c'est l'âme entière des personnages qui apparaîtra

sur leurs visages. Leurs souffrances et leurs passions vont se lire dans les rides, les crispations nerveuses, les vallonnements de la chair martelée par la vie. La profondeur et la qualité de leur rêverie seront inscrites aux lumières et aux protubérances du front ; le caractère de leur pensée affleurera aux lueurs du regard. Et les mains, accessoires sans expression dans la plupart des portraits d'aujour^ d'hui, contribueront chez Carrière à nous révéler le tempérament du modèle. Regardez-les, ces mains. Voyez comme celles-ci, fines, souples, nerveuses, s'accordent avec ce regard de fiévreux, ce crâne d'imaginatif, comme celles-là, calmes et volontaires, complètent l'impression d'énergie qui est la dominante de cet autre personnage. Admirons aussi comme ces longues mains élégantes de femme corroborent le charme onduleux de son corps, la grâce de ses attitudes, la distinction alanguie de son visage.

C'en est fini de ces portraits eri poses théâtrales qui, plusieurs siècles, furent à la mode dans l'Art français, sous l'inffuence de Velasquez, de Van Dyck et des autres grands Flamands. Plus de pompeux étalages, plus d'attitudes magnifiques ! Il ne s'agit plus d'une humanité en représentation, mais d'hommes et de femmes seuls et sincères avec eux-mêmes, surpris dans la gravité de leur méditation et dans leur habituel maintien. « Avez- vous remarqué, écrivit un jour Carrière, que l'homme qui se croit seul, qui ne sait pas qu'il est vu, toujours est émouvant, dramatique ? Dès qu'il se sent observé, il redevient artificiel, social, il dissimule. » Une autre fois, avec la forte éloquence particulière à ce grand peintre qui, dans le moindre de ses billets, sait être un grand écrivain, il expliqua lui-même tout ce qu'il découvrait sur le visage

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d'un homme et pourquoi il cherchait à rendre les stigmates expressifs que la vie interne, mieux encore que la vie extérieure, finit par y inscrire : « L'homme n'est pas une fonte. L'homme est un repoussé. Il est repoussé à grands coups frappés du dedans ».

Des portraits de Carrière, conçus avec de si hautes préoccupations, aucun n'est indifférent. La moindre esquisse vaut par l'intensité de la vie morale, par la vérité du caractère, par l'accent et l'harmonie des lignes. Je revois telles figures d'amis qui, ébauchées en un matin, donnent en une effigie vivante toute la nature du modèle : l'ironie si malicieuse du conteur Louis Mullem, la vigoureuse bonhomie de Jean Ajalbert ne sont- elles pas plus définitivement rendues, en cette libre et parlante ébauche d'un maître, que par le minutieux travail de tel peintre appliqué mais sans génie ?

Et si des prestes esquisses nous passons aux portraits plus longuement étudiés, tout aussitôt se dessinent dans notre esprit maintes figures émouvantes de vérité et d'une construction magnifique : c'est le portrait de Gustave Geffroy, dont la claire et grave intelligence se discerne si bien sur ce fiont solide, dans ces yeux de lucide méditation, c'est Paul Gallimard, passionnément curieux de la Beauté qui passe, Roger Marx, fin et appliqué, Charles Morice, beau regard de fièvre sous un front gothique de rêveur, M"'^ Ménard-Dorian, d'altière distinction, de charme si mélancolique, M. Ménard-Dorian, visage de droiture et de calme bonté, la tête du D' Metchnikolf, sous la puissante ossature de laquelle on devine le travail logique et précis du cerveau selon , les données fournies par le regard scrutateur, si aigu derrière les lunettes, etc..

Il en est de tout à fait célèbres qu'il faut étudier à loisir parce que, en soi, ils sont des chefs-d'œuvre et parce qu'ils marquent autant d'étapes dans l'évolution et dans l'élargissement progressif de l'art de Carrière.

Les fidèles de nos expositions annuelles n'ont pas oublié le sobre portrait du sculpteur Devillez qui lut une des toiles les plus saisissantes du Salon de 1886 et que le public, mieux averti et mieux accoutumé à la vision de Carrière, admira sans réserve à l'Exposition Centennale de 1900. Portrait grandeur nature, superbement composé qui, ne se bornant pas à la ressemblance physique d'un être ni même à son expression morale, le représente dans son décor familier, dans la vérité de sa réflexion et de son travail quotidien et, pour le mieux faire comprendre, évoque l'atmosphère dans laquelle il vit : Dans l'atelier qu'obscurcit déjà la pénombre, un sculpteur vêtu de velours sombre tourne le dos à la stèle sur laquelle s'érige la statue à lacjuelle il vient de travailler. Son visage, encore animé par TelTort de la création, garde comme un reflet de la pensée fiévreuse qui tout à l'heure va s'éteindre. Près de l'artiste son chien qui^ naguère compagnon paisible de son labeur, se dresse pour la reposante promenade espérée. Au fond, à peine distincte dans la nuit qui tombe, la silhouette vivante et doucement enveloppée d'une femme nue qui servit de modèle. Devant un tel portrait à exécuter, Carrière comprit c|ue la seule manière de rendre, avec le maximum d'intensité, le caractère d'un homme était de le montrer, non point passif, inerte, en représentation parmi des bibelots, mais en pleine fièvre cérébrale, à l'une des minutes où la face humaine a le plus d'expression. Nulle fanfreluche pittoresque pour nous distraire. Ainsi ce sculpteur qui, surgissant de l'ombre dont com-

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menccnt à s'envelopper toutes choses, vient à nous avec ce visage reflétant encore sa vie intellectuelle du tantôt, nous force aie comprendre. Et l'on est séduit par les gammes délicates de noir et de roux qui, somptueuses, transparentes, forment une harmonie d'une richesse sourde.

Avec certaines études qu'on pourrait spécifier sous cette appellation la série des i( enfants au bol », dont les noirs velouteux et les blancs si chauds sont tout à fait captivants, le portrait du scuplteur Devillez nous semble être, dans la monochromie voulue des toiles de Carrière, des œuvres vraiment très belles de couleur.

Délicieux de tons encore, dans ses nuances si fines de gris et de noirs, le portrait où Carrière nous montra la spirituelle sensibilité de Jean Dolent, attentif à la poésie de la nature comme de la rue, friand des joies que donne la beauté et tendrement paternel.

Telle est l'image, conforme à la vérité, que Carrière nous offre de lui. Il l'a représenté dans le décor familier des belles choses parmi lesquelles il aime à rêver, caressant la chère fille dont sa solitude se réjouit, pensant au tumulte de la vie qu'il résume et transpose dans ses livres, et aussi à l'avenir de l'enfant qui, sûre qu'une bonté toujours en éveil la protège, et délicieusement insoucieuse, joue à ses pieds. La fine tête argentée de Jean Dolent rayonne parmi les sourdes harmonies grises et noires de la chambre aux murs de laquelle on devine une abondante parure de toiles précieuses. Et en même temps que l'œil est charmé par cette symphonie en grisaille, par le fort accent du dessin, le cœur est conquis par l'impression d'intimité familiale, de rêverie c|uiète, de tendresse heureuse,

C'est du reste un des thèmes préférés de Carrière que la grave méditation des parents à côté de la joie sans arrièrepensée des tout petits. C'est dans cette attitude de gardiens vigilants près de Fenfance, belle de l'ignorante , beauté des fleurs, qu'il représente volontiers les pères et les mères dont le portrait lui est demandé. Ne devait-il pas en être ainsi pour un artiste qui a horreur de peindre l'humanité en poses dé théâtre ? L'affection du père et de la mère est chose sérieuse, de toutes les minutes, d'autant plus émouvante qu'elle se manifeste sans fracas. Et l'enfance met un charme si frais autour des êtres qui déjà portent l'empreinte de la vie 1

L'amour maternel, le grave sentiment paternel se peuvent traduire même à l'occasion d'un portrait. Et c'est une manière saisissante de rendre la vraie physionomie d'un homme ou d'une femme que de les faire voir dans l'émotion de leur enfant proche.

Délicate pensée qui valut à Carrière bien des réussites. Aussi le verrez-vous souvent nous montrer des pères, méditatifs dans leur cabinetj l'œil lointain et lourd de rêve au-dessus de la tête joyeuse de leur enfant. Fillette ou garçonnet regarde la vie d'un œil ingénu qui ne soupçonne point mal ou péril, mais le père qui a reçu les leçons de l'expérience, scrute l'inconnu avec un peu de mélancolie, et sa caresse dans les cheveux de l'enfant rafraîchit son inquiétude en même temps qu'elle encourage les petits à la salutaire insouciance. . '

Plus démonstratives dans leurs craintes, et comme si elles voulaient faire rentrer dans leur chair cette chair pour la soustraire à toute souffrance, les mères enveloppent lem^s enfants d'une étreinte fiévreuse, troublent d'un baiser leurs jeux ; leurs regards aussi expriment plus d'angoisse.

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Dans cette série d'émouvants portraits parternels, celui d'Alphonse Daudet marque une date. C'est en 1892 qu'd fut peint. Jamais encore Carrière ne s'était élevé à tant de grandeur.

Il est vrai que l'exquis romancier de la tendresse, à qui le sort faisait si cruellement expier ses triomphes pourtant hien légitimes, lui offrait un visage superbe de douleur résignée.

Assis dans son cabinet, le matin sans doute, avant d'être enfiévré par le travail et par la causerie, Alphonse Daudet nous apparaît dans toute la gravité de sa méditation solitaire. Nul partenaire dont la riposte l'amuse, ne.le distrait de sa souffrance et de son inquiétude. Aucune parole ou présence d'ami qui mette une excitation au cerveau, un peu de feu aux joues et allume au regard une lueur plus vive. Après des heures d'insomnie, au cours desquelles tant d'êtres et de choses lui sont réapparues — nul mieux que lui n'a fait le tour de l'idéal et du réel — il s'est levé et, debout, continue sa rêverie. Que de figures, de gestes et de voix! La vie, l'a-t-il assez frénétiquement vécue lorsque, de son allure curieuse et passionnée, il pouvait aller vers elle ! En a-t-il assez connu les joies, les surprises^ le pittoresque, les incessantes comédies, les intérêts complexes^ les drames variés à l'infini! Aujourd'hui qu'il en est cruellement séparé, son cerveau l'imagine, l'évoque, la reconstitue d'après les rumeurs qui lui en parviennent. Trente ans il s'y est mêlé avec une si clairvoyante ardeur, il la connaît si bien que, à distance, dans le recueillement, elle lui apparaît plus nette et d'une grandeur plus simple. Tout s'élucide et se coordonne. La parure extérieure ne distrait plus du mot révélateur, de la phrase qui explique tout un homme. La

comédie des vanités et des intérêts se précise. Qae la farandole humaine aperçue dans ce recul pourrait être attristante ! Mais la douleur a fait en Alphonse Daudet son œuvre d'ennoblissement et de bonté. Le fin découvreur d'êtres juge avec indulgence. Seule, une grande pitié lui reste de cette humanité légère qui se trémousse si avidement pour des apparences et qui ne sait pas, comme notre philosophe averti, que cette sarabande épileptique est vaine. Gravement il songe au vertige de ces affolés, à la laideur des trahisons inutiles, des cupidités et des fringales auxquelles ils s'exténuent. En même temps que, peut-être, un regret lui vient de ne plus pouvoir prendre part à la vie, pour la mieux dominer maintenant qu'il la connaît si bien, Fangoisse l'étreint de laisser ceux qu'il aime aux prises avec elle. Aussi, d'un geste tendre, son bras veut-il envelopper la toute mignonne enfant qui, près de sa misère physique, de son inquiétude morale, mais sans même en avoir le pressentiment, — car il faut voir son air d'indifférence ingénue — abrite son calme jeu sous cette caresse qui lui est habituelle. Quel contraste entre la main du père, émaciée par la souffrance, portant la marque des passions, des maux, des fièvres qui ravagèrent cette force, et la jeune chevelure soyeuse, le pur et frais visage près desquels cette main s'abandonne, inerte et magnifique ! Quel contraste aussi entre la figure du penseur meurtri par le drame humain qu'il a vécu, par ceux qu'il a vu vivre, et ces clairs yeux naïfs d'enfant ! Cette vie qui commence est la poésie, la joie de cette vie qui, dans la grandeur des fortes pensées, s'achève, et qui scrute d'un regard pénétrant l'avenir.

Toutes choses cjue Carrière a merveilleusement traduites en de sourdes harmonies veloutées, par un dessin

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précis sans sécheresse ni Yiolence qui, capable de rendre la distinction, l'élégance etraffmement du modèle, sait aussi, avec une sincérité magistrale, faire voir la marque tragique de la douleur sur tant de beauté, mais aussi la noblesse qu'elle y ajouta.

C'est dans le môme esprit c|u'a été conçu le beau portrait d'une grand'mère, M'"" G. avec sa petite-fille. Assise, les mains croisées sur les genoux, dans l'attitude d'une femme qui, ayant vu tous les saccages de la vie, sait qu'il n'y a rien à faire contre eux, l'aïeule, le visage grave, les lèvres fanées, l'œii froid et calme de ceux qui n'ont plus de larmes à pleurer, l'aïeule regarde droit devant elle, attend. Quoi ? La Mort peut-être. Elle guette l'avenir comme pour préserver de ses embûches, tant qu'elle sera là, sa petite-fille c[ui, insoucieuse, s'amuse sous sa protection et réjouit de son rire frais sa vieillesse trop cruellement renseignée.

D'autres portraits fameux témoignent de la maîtrise de Carrière et marcjuent l'ampleur croissante de son talent ; celui de Verlaine, par exemple, sur la figure renfrognéeduquel est inscrit tant de passion et de souffrance, mais dont le superbe front bossué semble comme le dôme lumineux du génie ; celui de Carrière dont la beauté sévère et forte, les regards lourds de tendresse anxieuse sontévocjués si puissamment, et qui, par l'accent de ses noirs, par le rouge éteint d'une fleur au corsage, prouve si bien à certains critiques, toujours en c]uête non d'admirer mais de dénigrer, que Carrière fit de la couleur avec un charme discret quand il le voulut et cjuand il jugea que l'exquise distraction donnée par la couleur ne pouvait pas nuire à la portée de l'œuvre.

Peut-on dire d'un tel peintre qu'il s'est privé du

charme de la couleur pa/ impuissance de réaliser d'heureuses harmonies, lorsque tant d'émouvantes « maternités », de portraits pleins de vie et de caractère nous offrent les tons les plus délicats? Ici ce sont des joues pareilles à (( des roses thé fleuries à l'ombre », comme l'exprima Edmond de Concourt en une délicieuse image, là, des lèvres qui ont le charme de fleurs s'estojnipant dans le brouillard, des yeux d'un brillant si chaud et des rubans, des bouquets aux teintes apaisées, qui suffisent à évoquer toutes les grâces de la fémiitité, notes exquises, d'une fine séduction plastique, d'une poésie très douce, qui s'harmonisent en séduisants accords avec les noirs vigoureux, les gris subtils et la brume rousse dont Carrière se plaît à envelopper son rêve. Gammes d'ailleurs extrêmement variées de tons roux» noirs et gris, avec lesquelles, même sans l'attrait de couleurs plus fraîches, l'artiste parvient à réaliser parfois d'agréables et transparentes harmonies, très propices au surgissement des grandes formes lumineuses sur lesquelles il veut surtout appeler notre attention i

Enfin, si maintes toiles riches de couleurs au charme fané, si tous ces délicats accords de noir, de gris et de brun ne révélaient pas les dons de coloriste qu'a certainement Carrière et dont il n'use qu'à bon escient, est-ce que le portrait de M'"^ Gallimard, d'une élégance si pimpante et si radieuse, ne serait pas la preuve la plus claire que, en renonçant au plaisir de la couleur somptueuse pour arriver à une émotion plus intense, à une plus grande signification morale, l'artiste s'est imposé le sacrifice de joies plastiques où, mieux que bien d'autres, il eût excellé?

Est-il portrait de mondaine d'une plus fine élégance, de plus nonchalante grâce que celui de cette belle jeune femme étalant sur un soplia la souple arabesque de son

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corps, la liane lumineuse de ses bras? Est-il, même parmi les costumes si justement fameux des Infantes de Vélasquez, harmonie plus gracieuse et plus fraîche que celle de ces nœuds roses fleurissant la jupe grise, grimpant le long de la taille pour s'épanouir au corsage argenté, près du boa noir qui, de sa sombre ligne, souligne l'élégance des formes ?

Dans le même temps que son art se haussait à de si magnifiques expressions de la figure humaine, ses « Maternités », ses poétiques évocations d'humanité, prenaient une égale ampleur. Développement logique et parallèle. Qu'il offre son visage pour un portrait ou son geste pour une scène de genre, l'être humain reste identique. D'autre part, chez le peintre, c'est la même sensibilité qui s'émeut, le même cerveau qui raisonne. Cbacune des successives conquêtes morales ou matérielles de Carrière devait se faire sentir dans ses œuvres les plus différentes de la même époque.

C'est toujours la beauté de la vie intime qui le charme. Mais comme nous voilà loin de la gracieuse et touchante anecdote familiale, finement observée certes, sentie avec tendresse, rendue par un souple dessin, mais tout de même pittoresque et menue !

A présent tout s'agrandit, se simplifie, se résume. La vérité, affranchie de l'anecdote, s'élève jusqu'au symbole, mais sans que rien soit sacrifié du réel.

La mère apparaît dans sa magnifique beauté de créatrice et de gardienne. Elle est calme comme les grandes forces continues de la nature. L'amour sain et fort est écrit sur son noble visage de bonté, de même que sa forme puissante révèle sa fécondité heureuse, inlassable. Belle de l'amour qu'elle inspire, elle Test plus superbement encore

de toute la vie qu'elle a créée, du don généreux que, sans cesse, elle a fait d'elle-même. Sa chair n'a pas tralii le fort désir de son cœur. Des enfants sont nés de sa tendresse. C'est en jolis êtres drus, jaseurs, câlins, que s'est traduite la floraison d'émois et de sentiments qui s'éveille dans l'âme de la jeune fdle, qui s'épanouit au cœur plus chaud de la femme. Longtemps, amoureusement, elle porta dans ses entrailles cet espoir, cette joie. Chair qu'elle sentit vivre dans sa chair, fruit d'amour au mûrissement duquel toute sa force physique, toute sa force morale se dépensèrent.

Mamtenant cette chair, faite de sa tendresse et de son sang, est hors d'elle-même. Quelles délices, mais aussi quelles angoisses ! L'œuvre d'amour est accomplie et pourtant il faut la continuer sans cesse. Brisure prématurée ! Les forces de la mère étaient si bonnes au petit être débile I Lui-même il se nourrissait, sans risques de maladies, d'imprudences. A présent, l'air chargé de miasmes, les nuées de microbes qui rôdent, le froid, le vent terrible auK fines muqueuses, à la peau si délicate, les aliments trompeurs, toutes les embûches et toutes les ruses de la vie !

Alors la mère s'inquiète. Elle a le pressentiment de tous ces périls sournois. Pour mieux protéger le petit, avec quelle précaution elle le couvre de son sein, elle l'enveloppe de ses bras 1 Tout son corps se replie, comme pour ménager près de la poitrine maternelle un refuge douillet à la jolie chair tendre. A peine l'étreinte laisse-t-elle voir le front bossué, les yeux curieux de l'enfant et ses petites mains qui tâtonnent dans le vide pour saisir de trop lointains objets. Le regard de la mère exprime sa possession adorante, mais souvent aussi sa rêverie grave. Elle veille,

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elle prévoit. C'est la fonction de sa tendresse. Et les rares minutes de quiétude heureuse sont toute sa récompense.

Avec quelle grandeur forte et simple Carrière a su tra duire toutes les péripéties familières, le drame si poignant de la Maternité ! 0 les beaux yeux d'amour mélancolique, qui parfois semblent scruter l'avenir et parfois aussi ranimer de leur lumière ardente la chair trop faible du petit ! 0 les passionnés gestes cairesseurs, les étreintes éperdues qui révèlent un élan frénétique de tout l'être 1 Et quels enroulements de bras autour des corps frêles ! Quels pétrissements des mains prudentes, adroites ! Et comme l'on sent bien que les lèvres tendues pour le baiser voudraient offrir non seulement la câlinerie qui apaise, mais faire passer un peu de vie encore dans les petits membres trop débiles !

Le sentimentalisme, la déformation par excès de tendresse à traduire, étaient le péril de ces œuvres si parlantes. Par son souci du vrai, par sa force grave et simple. Carrière en lut préservé toujours. Aucune toile de cette sorte où l'on sente l'emphase. De ces enveloppements roux, à la transparence si délicate, surgissent les formes essentielles, le visage mystérieusement illuminé de tout l'émoi psychique, les gestes qui précisent l'angoisse ou la béatitude ; figures solidement construites, d'un dessin large et sobre, les yeux, trous d'ombre au fond desquels dort la lumière du regard, la bouche, sourire de bonté et de perpétuel sacrifice, une épaule doucement remontée pour que la tête de Penfant s'y appuie, et les mains, les grandes belles mains frémissantes qui caressent et qui protègent.

Si l'on pouvait, par un mot, caractériser le dessin de ces étreintes maternelles * nous dirions volontiers qu'elles

sont conçues selon une arabesque d'enroulement : les. attitudes, les gestes, les lignes du corps, tout, dans cette mimique de tendresse, concourt à exprimer la possession, l'étreinte. C'est pour cela sans doute qu'il s'en dégage une impression d'amour si intense.

Il ne faudrait pas croire que, comme dans la plupart des Maternités religieuses d'Italie et des Flandres, où le bam~ bino sert simplement de prétexte aux tendres regards et aux attitudes prudentes de la Vierge, l'enfant soit, dans les Maternités humaines de Carrière, sacrifié à la mère. Tout en demeurant attaché à elle par le lien de chair qui continue grâce aux baisers, aux étreintes, aux bercements dans la tiédeur du sein, il vit de sa vie propre. Sous les renflements de son front la pensée s'éveille. Ses regards, étonnés, limpides, curieux, cherchent à comprendre. Ses mains s'agitent, se familiarisent avec les objets par le contact. Tout son être absorbe la vie. A la tendresse passionnée de sa mère il répond par des câlineries maladroites. De lui-même il s'abandonne au doux refuge dont sa fragilité a encore tant besoin. Et, en sécurité là, il commence à prendre possession du monde extérieur, par sa mère d'abord dont il pétrit la chair, dont il explore la forme. Sa menotte hésitante se tend vers cette bouche qui lui sourit, lui parle, et parfois lui promène sur le corps une chaude caresse, vers ces yeux qui penchent sur lui leur douce lueur d'adoration, vers ces mains qui le saisissent si douillettement et qui lui offrent la merveille du sein gonflé. Plus tard, attirés par les couleurs et les formes, les enfants s'échappent des bras maternels pour marcher à la conquête des objets dont, à distance, s'amusa leur regard. Avec quelle passion, avec quelle hâte ils s'élancent vers les choses ! Leurs petits pieds se pressent gauchement, leurs

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menottes se tendent dans le vide, et leur gorge, qui ne sait encore formuler aucune syllabe, traduit en rauques balbutiements l'ardeur de leur curiosité. Le sourire de la mère montre combien elle est enchantée par tant de force audacieuse. Mais pourtant sa prudence s'inquiète. Ne se risquet-il pas bien vite, l'enfant que, il y a quelques mois à peine, elle sentait vivre pesamment dans son sein et qui, trois ou quatre semaines plus tôt, ne pouvait se passer du support de son étreinte ? Aussi voit-on sa figure attentive suivre la péripétie de cette course chancelante et sa forte main, si doucement adroite, soutenir le trot frénétique du petit (( château branlant » .

A ces premières heures, la joie et l'orgueil de cetie force si drue créée par la mère, effacent son inconsciente mélancolie de voir l'enfant s'éloigner d'elle. Mais plus tard — oh bien vite ! — son pas s'est^affermi, le contact personnel avec le monde extérieur lui en révèle les lois et les périls, le bébé n'a plus autant besoin de la main protectrice, du regard qui veille sur ses trébuchements, des bras qui s'ouvrent à propos pour changer en un baiser rieur la meurtrissure certaine. Alors il s'aventure et court à sa joie sans souci de la tendresse qui s'émeut de le voir partir. Evasion symbolique ! C'est la vie qui commence. Entre la mère et le petit le lien, tout d'abord si étroit, peu à peu se desserre. Avec son magnifique égoïsrne, l'enfant marche de plus en plus librement vers son avenir, et la mère, dont la grande œuvre est à peu près accomplie, s'étonne de voir son doux passé déjà si loin d'elle.

Heures entre toutes émouvantes de la maternité ! Avec quel sentiment du cœur féminin, avec quelle délicatesse psychologique. Carrière sut exprimer les étapes et les nuances de ce détachement progressif! Que de belles toiles

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nous valut ce thème, sans cesse renouvelé puisque d'année en année se modifient les relations de l'enfant avec la mère !

Après maintes compositions où Carrière employa son art à décrire ces diverses phases de Tamour malernel, il semble avoir voulu résumer toutes les nuances de ce sentiment dans quelques vastes tableaux qui sont de calmes et passionnants chefs-d'œuvre.

Ce sont par exemple les Portraits de famille et V Etreinte maternelle qui sont exposés au musée du Luxembourg. C'est encore, dans le même esprit, cette toile prodigieuse, le baiser du Soir de la collection Grunbaum, dont s'embellit l'un de nos derniers Salons.

Dans ces trois tableaux, qui nous apparaissent comme des synthèses merveilleuses de tous les petits drames maternels représentés par Carrière avec tant de force et de tendresse, c'est la Mère^ aux grands yeux d'amour et d'angoisse, aux bras enveloppeurs, aux mains protectrices, cjui est le centre de la composition. Ses formes puissantes révèlent qu'elle fut créatrice de vie, ses lèvres bonnes, son regard tout chargé d'âme disent sa nature généreuse. Sa physionomie, son attitude, ses gestes expriment le don passionné qu'elle fait d'elle-même. Tout en elle protège, chérit, caresse. On devine que ses bras voudraient rassembler contre son sein, dans une étreinte ardente, étreinte de sauvegarde et d'adoration, tous ses petits^ même ceux qui déjà s'écartent d'elle pour courir les hasards de l'existence. Enlacements éperdus, yeux qui semblent scruter l'avenir comme pour apercevoir, au fd des jours, — ainsi qu'un marin guette à fleur d'eau les rocs cachés — tous les périls sournois où pourrait sombrer le bonheur familial et que les regards ingénus des enfants ne savent point

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encore découYrir. Les derniers nés sommeillent dans le tiède abri si doux et si bercem^ ; ceux des précédentes mchées se blottissent encore, avec des regards calmes, contre ces flancs qui les portèrent et près desquels ils se sentent en sécurité. Mais, séparés de la mère par cette cliair plus jeune qui a davantage besoin de câlinerie et de chaleur, déjà les aînés, aux yeux desquels une fièvre de curiosité brille, paraissent prêts, oiseaux hardis et impatients, à prendre leur vol. Peu à peu leur personnalité se distingue. De même qu'ils peuvent vivre hors des bras maternels, de même ils commencent à penser par eux-mêmes. Quelques mois, quelques années encore de croissance et le garçonnet, la fillette, déjà comme isolés au bout de la toile et qu'on dirait enveloppés des mystères de la vie, s'éloigneront tout à fait vers leur destin. Juste le temps que la chevelure et la chair s'épaississent pour l'amour, que les lèvres s'entr'ouvrent pour le baiser, et la grande jeune fille, comme une fleur devenue fruit, se détache de la guirlande familiale.

C est ce que Carrière a délicieusement montré dans un panneau décoratif, partie d'un ensemble qu'il intitule u les quatre saisons de la Vie )), qui représentera le Printemps. Décoration destinée à Tune des Mairies de Paris.

Dans un paysage de silence et de mystère, où la nature s'ofl"re à nous par enveloppements et par reflets, et nous émeut par toute la grave poésie qui est en elle, une grappe d'enfants, fleurs vivantes et calmes, s'avance parmi les autres fleurs également estompées d'une vapeur de rêve. Dans le miroir profond des eaux se dessine en formes veloutées l'ombre des grands arbres sur la rive et les nuages qui, lentement, passent au ciel. Un oiseau, dont le vol est silencieux comme en un songe, fde, preste, sous les

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branches basses, au ras de l'eau. Trouble dans sa retraite par les paroles et les froufrous de jupe, il gagne un autre refuge, et sa fuite précise l'impression de recueillement que Carrière a voulu rendre par cette nappe immobile endormie dans l'ombre des frondaisons. Les enfants, mains unies ou bras enlacés, marchent en cette nature de rêve. Ils font corps avec elle. On les sent soumis aux mêmes lois. Trop souvent dans les compositions analogues d'autres peintres, l'humanité semble surajoutée au paysage. On a peine à établir entre les êtres et les choses une suture c[ui n'existe pas, car le peintre n'a représenté cjue des figurants sans relations A^aies avec le décor où ils se meuvent. Mais ce malaise n'était point à craindre avec Carrière, car ces hiatus, ces cassures sont contraires à son sentiment personnel de la nature et de la vie.

Tout à l'heure nous l'avons vu maintenir avec tendresse le contact, tout d'abord charnel pour ainsi dire, plus tard simplement spirituel et affectueux, entre la mère et ses petits. De même la plante humaine ne lui pai-aît pas vivre d'une autre vie que les autres plantes. Mêmes sujétions aux lois de nature, mêmes influences du sol et du ciel. Aussi ne s'étonne-t-on pas de voir apparaître cette fraîche guirlande d'enfants parmi les arabesques de feuillage et les enroulements de fleurs. Les souples petits corps ont grandi parmi les beaux arbres et les délicats roseaux, selon les mômes rythmes. Ils font partie du paysage. C'est la même atmosphère qui les enveloppe.

Et lorsque l'aînée des fdlettes, se sentant soudain mure pour l'amour, tout en continuant de diriger vers la vie ses sœurs plus jeunes, accepte la main du fiancé qui passe et se donne à lui dans un exquis sourire de tendresse et de confiance, on a une impression de grandeur simple comme

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devant la \ie qui, sans ruptures et sans heurts, se continue, de chasteté et de poésie comme en face d'une fleur à lac|uelle la brise embaumée du soir apporterait la fécondité.

Intimité des ctres avec les choses, intimité des êtres entre eux sont bien, je crois, les caractéristiques de la philosophie de Carrière, et nous verrons tout à l'heure que les actes de sa vie sociale corroborent cette impression qui se dégage de son œuvre.

Ce n'est d'ailleurs pas seulement par ses Maternités si émouvantes que Carrière montra le lien vital entre les êtres, par ses graves portraits de pères en méditation près du sourire de leurs petites fdles qu'il traduisit l'attachement spirituel, mais ce lien, ce conta^ct entre les hommes, il les formula en cette grande œuvre, d'un dramatique si simple, qui est connue sous le nom de « Théâtre Populaire » :

Une salle de théâtre grise, poussiéreuse, embrumée, où s'entassent les familles faubouriennes dans l'attente de l'idée qui exalte, de la passion qui fait frissonner, de la péripétie qui oppresse. Les spectateurs sont là, dans les galeries des divers étages, affalés dans une pose d'attention passive, ou courbés en avant, les bras sur le rebord, dans l'impatience de savoir et de frémir, ou debout en attitudes d'hommes de luttes et d'effort. Ils ne se connaissent pas. Ils sortent de l'usine, du magasin, du bureau ou simplement viennent de la rue. Ils n'ont de commun c[ue l'humanité qui est en eux, pareille. Ils ne sont liés que par l'émotion et la curiosité intellectuelle qui les animent. Rien de plus, et c'est une communion très forte. Carrière l'a rendue avec tou te sa maîtrise de peintre et un vif sentiment du lien social entre les êtres. C'est à peine si l'on découvre, dans l'ombre, la scène, et les acteurs qui

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miment la pièce. Mais il n'est pas nécessaire de l'apercevoir: les figm^es, les regards, les corps sont tendus vers, elle. C'est sur les visages graves, attentifs, durcis par l'elTort de compréhension, crispés par Fémoi, que l'on suit le drame. Tous les spectateurs sont unis par l'idée qui les pénètre, par la passion dont ils vibrent. Et, avec une intelligence merveilleuse des ressources plasticpies qui sont en son pouvoir de peintre, Carrière a précisé encore celte intimité morale, cette communauté de frissons, par les longues et souples arabesques de lumières tournantes qui, dessinant les galeries, passant d'un étage à l'autre, relient entre eux les personnages.

Magistrale composition où Carrière mit en œuvre toute sa puissance de peintre au service de son tendre et grave sentiment de ]a solidarité sociale. Toile exquise de poésie humaine, de sympathie fraternelle devant lac[uelle la sensibilité de Michclet se fût émue, et d'une construction si savante, d'un dessin si expressif, d'une couleur si bien appropriée au grave sentiment évoqué, que les plus froids critiques, préoccupés uniquement de beauté plastique, doivent se déclarer satisfaits.

Cette union des hommes en face du drame humain, Carrière la montra encore en face du drame divin, sous le prétexte de la prière qui élève les esprits vers le même but.

Divers panneaux décoratifs représentent des femmes dressées dans l'ombre des cathédrales et qui, au milieu de leurs enfants, appellent, de toute leur tendresse incjuiète, de toute l'ardeur de leurs bons regards fiévreux et adorants, la bonté de Dieu sur les têtes chéries. Grandes compositions inspirées par l'angoisse humaine, par le refuge éperdu en Dieu, qui devaient figurer, autour du plus

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émouvant des Christs, dans une chapelle commemorative d'un deuil public.

Ce Christ, où l'idéalisme fraternel de Carrière fut à l'aise pour s'exprimer, est une de ses plus belles créations. Tout l'accessoire du drame est tenu volontairement dans l'ombre. En pleine lumière il n'y a que le visage où la torture de l'âme est inscrite, et la poitrine où la souffrance du corps, volontairement acceptée, est si visible ! Quelle forte expression morale, quel modelé savant ! C'est l'homme qui est mort pour sa foi, que l'atrocité du supplice n'a point ébranlé et qui, ferme, convaincu, sans faiblir devant la douleur que sa fière ténacité cause à une mère chérie, s'est endormi dans la toute beauté de son rêve. L'effondrement de la Vierge aux pieds du martyr volontaire, de la femme qui est mère avant tout, souligne mieux encore, par contraste, l'énergique obstination du supplicié, juscju'au souffle suprême, dans la croyance et dans l'espoir pour lesquels il meurt.

Quels puissants surgissements de formes dans le mystère des nefs enténébrées c[ue les silhouettes de femmes en prière sur les panneaux destinés à la décoration de la même chapelle ! Toute la ferveur de leurs âmes inquiètes est traduite par la grave imploration de leurs yeux C[ui semblent hallucinés par le rayonnement de la face lumineuse de Celui dont elles attendent secours et bienfaits pour leurs enfants.

C'est surtout à dater de cette époque que, dans l'œuvre de Carrière, le parti pris des tons monochromes, des simplifications de couleurs est affirmé avec le plus d'intransigeance.

Des thèmes dramatiques comme le Théâtre Populaire, comme le Christ mort et la Prière ne comportaient guère,

en effet, les pimpantes anecdotes de couleurs, dont le charme évidemment nous eût séduits, mais dont la joie toute matérielle aurait peut-être nui à l'intensité morale de la composition. Plus c[ue jamais c'est à elle que Carrière a Youlu sacrifier toute virtuosité de palette. Avec une énergie dont les passionnés de couleur doivent sentir toute la vaillance, il s'est condamné à cette austère monochromie des tons bruns, dont les enveloppements ne laissent apercevoir que la tourmente des visages, les grands yeux de fièvre et de passion, la lumière frémissante des mains et les corps aux belles formes fécondes.

L'avantage de cette monocliromie, c'est l'importance qu'elle donne aux traits significatifs que, seuls, l'artiste voulut mettre en lumière. Son danger, c'est l'opacité, la lourdeur et un peu de tristesse monotone.

A cette période transitoire le peintre, peu maître encore des moyens plastiques qu'il voulait s'asservir pour mieux traduire son émoi, ne trouva pas d'emblée les fluidités lumineuses, les souples transparences, ni même toute la gamme de tons roux dont il avait besoin — ressources qu'il ne tarda guère à se créer plus tard, en les variant de la manière la plus délicate par des enveloppements argentés d'un très agréable effet — et aboutit parfois à une couleur un peu opac[ue.

Simples hésitations d'un semestre ou deux, bien légitimes dans l'effort d'un homme qui se forge tout seul, en dehors des habitudes, de l'enseignement et des modes, le moyen d'expression qu'il sent le mieux approprié à son cerveau, à son œil, à son cœur.

Ce qu'il faut retenir surtout de cette époque si intéressante dans la vie de Carrière, c'est la volonté d'un art de plus en plus ample et synthétique. Les moins indulgents

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furent frappés par la calme ordonnance de ses compositions, par l'imprévu des attitudes, par les souples arabesques des gestes, parla force et par l'accent du dessin, par l'expression de plus en plus profonde des physionomies. Et tous ceux qui, depuis dix ou quinze ans, suivaient avec admiration et confiance le développement si logique, si continu, de l'art de Carrière, furent émus de constater l'ampleur nouvelle que les formes prenaient de plus en plus sous son pinceau. Des Maternités vivantes, bien observées, mais un peu menues peut-être, des portraits très aigus mais de construction parfois un peu timide, nous l'avions vu passer aux Maternités puissantes, aux belles effigies de vérité forte et large. Et voilà que son art, suivant une progressive évolution, s'amplifiait encore. Nobles visages de beauté, grandes formes quasi-sculpturales surgissant de l'ombre.

C'est à la sculpture en effet que, à partir de ce moment surtout, l'art de Carrière fait songer. Son dessin a tant de puissance qu'on peut dire de ses formes qu'elles sont comme modelées dans une terre immatérielle.

A un tel degré d'expression et de force c'est plus que de la vérité. C'est de la vérité concentrée et agrandie.

Le philosophe, le poète, l'observateur intuitif et tendre qu'est Carrière a définitivement trouvé les moyens d'expression qui lui coiiAâennent.

Dans la pleine vigueur de son cerveau, dans la fraîcheur persistante de sa sensibilité, ayant en outre tous les bienfaits de l'expérience et du travail, il possède toute la maîtrise qu'il faut pour traduire en majestueuses et simples compositions son noble rêve, grave et fraternel, devant l'humanité qu'il comprend parce qu'il vit en lui-même ses fièvres, ses passions, ses douleurs, devant la Nature dont il sent la poésie délicate ou grandiose.

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Mieux que jamais Carrière est en état de nous donner les puissants résumés de vie, les cliefs-d'œuvre plus purs encore que les plus hauts artistes peuvent seulement donner dans la pleine maturité de leur génie.

Dans cette ampleur nouvelle des formes qui caractérise les dernières œuvres de Carrière, il n'y a ni emphase ni grandiloquence, pas plus que dans ses visages anxieux et tendres de mère, dans les enroulements passionnés des bras autour des petits êtres qui souffrent ou qui sommeillent^ il n'y eut jamais d'apitoiement, de pleurnicherie, de sentimentalisme, pas plus c[ue dans ses émouvantes compositions il n'y eut recherche systématique et puéril d'un symbole.

L'ampleur, l'émotion, le symbole se dégagent simplement de la vérité et proviennent de la puissance avec laquelle elle est traduite.

Il faut admirer d'ailleurs comme le talent humain et fort de Carrière s'accorde étroitement avec l'effort parallèle de la littérature et de la musique contemporaines. C'est une preuve nouvelle de sa sincérité.

Toute l'histoire nous montre que les divers arts sont liés l'un à l'autre, dépendent les uns des autres et concordent. Dans les époques fortement caractérisées ce lien est très apparent. Aux périodes plus troublées, la concordance se discerne d'une manière moins nette. Encore n'est-il pas besoin de longues réflexions pour l'établir. Par exemple, les moins clairvoyants doivent apercevoir les rapports entre le naturalisme et l'impressionnisme, tous deux issus de la même philosophie positiviste et, pour ainsi dire, expérimentale. Le naturalisme, qui fut un mouvement d'art très riche, très fort, très fécond, eut encore d'autres interprètes picturaux qui, à son exemple^ ne se soucièrent que de stricte vérité.

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Puîs, en réaction, vint le symbolisme, qui malhem^eusement se stérilisa trop vite dans la trouble préciosité, mais qui, à défaut d'œuvres magistrales déterminant une orientation nouvelle, nous valut tout au moins cinq ou six écrivains originaux, n'ayant donné leur entière mesure que le jour où ils s'affranchirent de toute étroitesse d'Ecole.

Si le naturalisme un peu terre à terre et trop négligent des faits intellectuels au profit des réalités matérielles s'est élargi, ce n'est donc pas sotis l'influence du symbolisme et encore bien moins sous celle du « dilettantisme » impuissant, du (( psychologisme » sans vie et sans force. En peinture, ces (( mouvements », si l'on ose s'exprimer ainsi pour des modes qui n'ont rien mis en branle, ont eu pour corrélation les pastiches des primitifs, puis l'art du falbalas, la mondanité élégante, la préciosité perverse.

Tout le temps que sévirent ces modes, Tart de Carrière ne fut point goûté selon son mérite. C'est seulement lorsque, après ces brèves fantaisies, l'art français eut repris conscience de lui-même sous l'action salutaire des romanciers russes, des dramaturges Scandinaves, que le noble talent de Carrière, vivifié lui-même par ces souffles du large, triompha.

Tolstoï, Dostoïewski, Ibsen, Bjœrnstjerne-Bjœrnson, rappelèrent aux nouvelles générations françaises nos grandes traditions d'art largement humain, ouvert aux idées, aux rêves, comme à l'observation des réalités.

Leurs livres, leurs pièces nous émurent par un esprit que nous aurions dù reconnaître parce que, en somme, c'est un esprit qui vient de chez nous, mais que l'âme mystérieuse du Noi'd embellit d'une pitié plus fratërriéllèi Leurs œuvres, si profondément humaines, aussi riches

L*ARÏ rOUR TOUS

d'idées et de rêves que de justes oÎDservations sociales, nous firent mieux sentir ce qu'il pouvait y avoir d'étroit dans la trop rigoureuse formule du naturalisme ; elles nous rappelèrent à la fois que les faits de conscience sont des réalités au même titre que les menus faits de l'aujour-le-jour et que le rêve n'est qu'une fumée insignifiante s'il n'a pas la vie comme source.

Sous cette forte emprise le roman français — forme d'art qui depuis cinquante ans exerce le plus d'influence sur les idées et sur les mœurs, bien que, par une négligence dérisoire, ce soit de toutes la moins fêtée — évolue de la vérité sèclie^ stricte et pour ainsi dire matérielle, à une vérité plus large, plus compréliensive, avec l'ardent souci d'un meilleur avenir.

Depuis quelques années cette littérature, si noble par l'ampleur de ses desseins et par sa passion généreuse, nous donna en France c[uelcjues beaux livres, sources de hautes réflexions et de vifs émois cjui, tout en constatant avec finesse, avec une clairvoyante exactitude, l'esprit, et les mœurs d'aujourd'hui, s'efforcent de préparer un avenir plus lumineux.

Carrière nous apparaît comme l'un des grands artistes qui, dans les arts plastiques, témoignent de cette évolution bienfaisante. De l'étroite réalité, simple constat de l'anecdote quotidienne, il est aussi loin qu'un Tolstoï, tout en restant comme lui fidèle à la nature et à la vie, car il sait bien qu'un art est mort-né s'il n'est pas la transposition agrandie de la réalité. Et c'est à l'oeuvre des grands écrivains plus haut cités — pour ne pas prendre d'exemples dans la littérature française contemporaine, qui, d'ailleurs, nous en fournirait de très probants — que l'œuvre magnifique de Carrière s'apparente.

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Je ne l'évoquerais pas d'une manière complète si je passais sous silence les paysages et les lithographieas de ce peintre si moderne.

Par ses vastes compositions où il situa le drame humain dans un décor de nature — par exemple le panneau décoratif « le Printemps » de la série a les Ages de la vie )), — on peut voir dans quel sentiment Carrière traita le paysage.

Ses études d'arbres et de terrains font penser aux paysages si gravement observés, si fortement construits, de Rembrandt. La campagne, Carrière la « sent )) de la même manière que la physionomie humaine. 11 l'observe avec la même gravité pénétrante. Les êtres et les choses lui parlent pareil langage. 11 les découvre entourés du même mystère.

Supprimant l'anecdote et le pittoresque de la nature comme il les élague de la vie morale et sociale de ses modèles, il étudie le sol, les mouvements de terrains, les attaches des racines, avec autant de pénétration que la figure des hommes. Aussi ses rapides études de nature nous émeuvent-elles comme les visages de Carrière les plus marqués par la souffrance et par la passion.

Evidemment on est libre de regretter qu'il n'ait pas dit les mêmes choses dans la féerie des atmosphères radieuses Mais cela revient au jeu bien superflu de discuter la vision et la sensibilité d'un peintre. N'est-il pas plus juste et plus sage de se borner à jouir des émotions qu'il nous donne, sans regretter les plaisirs que peut-être il n'aurajt pu nous offrir qu'au préjudice des grandes impressions qui sont l'essentiel de son art ?

La lithographie, par le gras et le velouté de ses ombres, par la délicatesse qu'elle permet dans le rendu des lu-

mières, était un merveilleux mode d'expression pour un artiste comme Carrière qui, négligeant à dessein le charme de la polychromie, cherche à tout dire dans une gamme, d'une délicatesse infinie, de noirs et de blancs. Procédé sec et froid sous le crayon d'un homme de pur métier, et au contraire somptueusement expressif entre les mains d'un peintre maître en l'art des riches harmonies et des justes valeurs. La plupart des lithographies de Carrière sont des chefs-d'œuvre de dessin, de lumière et de couleur. En quels termes louer le faste et l'accent de ses noirs et la vie des formes lumineuses surgissant de ses ombres douces comme une caresse de nuit tiède P Quelques-unes de ces émouvantes images en blanc et noir sont justement célèbres : le portrait d'Alphonse Daudet, par exemple, celui de Verlaine, et plusieurs têtes de femmes, etc..., qui déjà ont pris place parmi les plus glorieuses lithographies du dernier siècle.

L'œuvre si riche, si varié, si haut, d'Eugène Carrière s'explique suffisamment par lui-même. Toutefois la genèse d'un tel talent paraît bien plus logique encore lorsqu'on la sait déterminée pour ainsi dire par le caractère, par la vie, par les croyances et les espoirs de l'homme.

La tendresse, l'amour, le respect de l'être humain que Carrière montre à chaque page de son œuvre, il s'est efforcé d'en faire le noble principe de toute son existence.

Son ironie, ses mots pittoresques, ses résumés expressifs, fameux dans Paris, ont parfois trompé les indifférents qui, au hasard d'une première rencontre, surpris de sa forte verve satirique, ont pu croire qu'elle est l'habituel langage d'une âme sans indulgence. Mais ceux qui vivent dans l'intimité de Carrière connaissent toute la bonté serviable, la générosité fraternelle qui se dissi-

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mulent sous cet esprit aigu et d'une pénétrante causticité . Au début, simple attitude de défense contre la vie c[ui, longtemps, lui fut agressive, et certaines gens dont l'inintelligente raillerie pouvait l'affamer, et, plus tard, jeu continué par pudeur de ses propres attendrissements, pour voiler sous l'ironie ses émois, et aussi peut-être à cause de l'agrément c[ui résulte toujours, pour un virtuose, de l'escrime brillante où il excelle.

Ce qui n'empêciie que la délicate sensibilité qui nous charme dans l'œuvre de Carrière, il la met en pratique, avec un discret et continu don de lui-même, dans toute sa vie. Non seulement dans la vie de famille, où le don de soi. si facile et si naturel, n'est à vrai dire qu'une forme un peu moins basse de l'égoïsme, mais dans la vie sociale qui, pour un être de lâ qualité de Carrière, ne doit être qu'un élargissement de la vie familiale.

En étudiant le talent de Carrière, nous parlions tout à l'heure du contact qu'il maintient entré les êtres, du lien par lequel sans cesse il veut les montrer unis. Vision de peintre qui est directement issue des croyances de l'homme. Avec quelle éloquence de cœur il aime à dire le devoir de solidarité que nous avons les uns envers les autres, l'aide morale et matérielle qu'il serait bon de nous prêter sans cesse, la nécessité d'un confiant et cordial accord pour préparer l'avenir : (( Soyons unis, m'écrivait-il un jour, ce sont les grands foyers qui réchauffent et qui font les grandes lumières ! ))

L'expressive beauté de cette image, jetée au hasard d'un billet rapide, nous révèle les merveilleux dons d^écrivairi ët de causeur qui achèvent de particulariser Carrière; Peut-être son éducation sfcolaire fut-elle brève. J'ignore ce détail qui ne peut avoir d'importance que' pour des

magisters haut cravatés. « Autodidacte ! » ricaiieronl-ils avec un peu de mépris. Mais ce que je sais, ce que savent tous les amis de Carrière, c'est la forte éloquence que trouve d'emblée ce cerveau clair pour traduire ses pensées. Grandes images de poète par lesquelles il recouvre ses abstractions de philosophe, formules d'un trait large, hardi et sobre, où il n'y a pas une retouche à faire. Dans les lettres de Carrière presque toutes les phrases sont de -cette frappe. Si jamais on les réunit un jour, elles nous offriront, j*en suis sûr, les jugements les plus aigus, dans la forme la plus éloquemment concise, sur les êtres, les choses, les mœurs et les idées de notre époque.

Il faut ajouter que la conversation de Carrière est pleine de ces aperçus clairvoyants, de ces paroles tout en relief, de ces formules définitives. Quelques secondes de mots confus, hésitants, hachés de a n'est-ce pas )) trahissant l'efTort de la pensée qui se cherche, et, soudain, au milieu de ces troubles propos, la lueur d'une courte phrase expressive, cjui éclaire un coin d'humanité ou quelque mystère du cœur, comme, des ténèbres rousses de sa peinture, surgit une forme lumineuse qui éclaire une âme !

En faveur d'une causerie si brillante, les gens effarés par l'esprit de Carrière ne doivent-ils pas lui pardonner certains traits caustiques, dont l'exercice lui est peut-être nécessaire pour atteindre à cette netteté d'expression, à ces formules substantielles et prestigieuses ?

11 y a beaucoup de douceur sous le hérissement rébarbatif des chiens de berger, dont la tendresse sait avoir des i crocs pour défendre ceux qu'ils aiment. Or, n'est-ce pas l d'un puissant chien de berger que Carrière donne un peu ,j l'impression, avec sa forte encolure, sa vigueur hardie, la i malicieuse et ferme bonté de son regard et la révolte de. i

Visites d ateliers

sa crinière drue, un chien de berger, jovial, avisé, prompt et courageux, qui monte la plus spirituelle des gardes autour de sa nichée, de ses amis, de ses idées et de son œuvre P

Par lui nous est donné le réconfortant et trop rare exemple d'un homme aussi respectable par sa vie que par son art.

Les croyances, les principes qu'il apporta dans ses graves évocations plastiques d'humanité, il les a sans cesse traduits en actes dans toute son existence. Aucune vie n'est plus harmonieuse que la sienne.

S'il faut d'un seul mot caractériser son œuvre, on peut dire que c'est une œuvre d'amour. C'est l'amour aussi qui semble guider sa conduite. Amour de la famille. Amour de l'humanité : « Je vois les autres hommes en moi, et je me retrouve en eux ; ce qui me passionne leur est cher » , écrivit-il un jour. Par une nécessité logique, cette grave tendresse de l'homme passa tout entière dans l'œuvre du peintre. Je ne connais pas de talent plus en harmonie avec la nature de l'artiste. C'est en dire toute la sincérité.

Si jamais Carrière songe à laisser à nos petits-neveux sa propre effigie pour leur dire comment il se voit et se juge, le meilleur portrait qu'il pourrait leur donner de lui-même serait celui où il se représenterait travaillant dans son atelier, à côté de l'épouse toujours belle et aux regards rassérénés, parmi ses enfants forts, aux yeux de franchise et de joie, modelant, peignant eux aussi, sous la sauvegarde affectueuse du père qui, par la fenêtre largement ouverte sur la vie, regarde passer les hommes avec le même sourire bon, gai, spirituel, qu'il promenait tout à l'heure sur sa famille, et fixe avec émotion sur sa toile le touchant effort de l'humanité vers le bonheur.

Qac Carrière laisse ou ne nous laisse pas ce document sur lui-même, je crois que, d'après son œuvre, c'est ainsi que la postérité se le représentera.

Mon amitié admirative le souhaite, car nulle image ne pourrait être plus ressemblante et plus symbolique de cette noble vie d'artiste, déjà si brillante de chefs-d'œuvre, que je n'ai pas résumée ici sans une forte émotion, car en bientôt quinze ans d'un compagnonnage fidèle, j'ai vu Carrière réaliser une à une la plupart de ses toiles poi^ gnantes et, en des heures d'inoubliable causerie, je fus parfois le témoin de leur genèse cérébrale.

Que de beauté nous devons attendre encore d'un homme qui, en pleine maîtrise de sa force, ne domina jamais la vie d'une raison plus lucide, d'un cœur plus vibrant et plus fraternel !

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