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JULES CHÉRET

Par M. GUSTAVE KAHM

Chéret!... Ace nom, c'est dans l'esprit un éblouissement de bouquets de couleurs, fleurissant à nouveau tous les matins sur les murs, les façades, les palissades ; c'est aux portes des music-halls un appel pourpre et flamboyant et qui ne ment pas, qui promet juste la joie qu'on y trouve, celle des yeux devant le décor, la parure, la femme et la lumière !

De la vitrine du marchand de tableaux un rappel de jours heureux, de printemps ailé vous saisit, un souvenir de plaisir élégant, de bain de soleil, de petite fièvre près d'une belle femme, et cela s'allie à tout un décor floral, marguerites, bleuets, coquelicots et papillons, si connu, jamais banal, toujours radieux ; c'est un pastel de Chéret, où la nature se joue dans du lapis, dans de l'émeraude, dans une veloutine de pierreries. Une petite broche, dans une arcature très simple d'or et de perles, vous charme au col d'une femme, comme d'un coup d'éventail de grâce, c'est un bijou de Chéret, et la femme qui le porte a des traits de cet idéal de Chéret, que vous avez vu si souvent aux murs, aux façades ^ aux affiches * au théâtre, car Ché-

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ret a tant observé la Parisienne qu'elle le lui a rendu. Elle lui a prêté sa silhouette, il lui a donné des gestes, et souvent elle dénoue sa fourrure de ce^mouvenient mutin et développé que des affiches anciennes de Chéret lui indiquaient. C'est que Chéret est tout Parisien ; Français, naturellement, en rapport avec Watteau ! Parisien surtout. Son art est le corollaire de ce parterre vivant qu'on Voit du haut d'un escalier de théâtre, de cette foule qui, par les soirs d'été, par la bouffée heureuse des fraîcheurs, emplit le boulevard à la minute où les théâtres ferment. Cette peinture est Fête galante, elle est aussi Scène de bal et Fête des Fleurs.

Chéret n'est-il que Parisien? Il y a dans son élégance un petit rien d'anglais, mais pas d'un Anglais de Londres, d'un Parisien qui, à Londres, a été frappé par les formes sveltes, par des éclats de couleur hors la brume, qui s'est fanatisé à la minute de soleil exceptionnelle. Ce n'est pas anglais, c'est d'un Parisien qui a goûté certains vernis et certains vermillons britanniques, et qui a mis un peu du col de cygne dans la vision de quelques Pierrettes. Aussi il a retenu de Londres l'ensoleillement et la prestesse des Turner, il s'est pénétré de cette atmosphère brouillée, fine et transparente de Constable. Par un effort parallèle, il a créé cette chose étonnante, claire, ciel de féerie, opale peinte, impalpable soie changeante, qui est un fond de Chéret.

Sur cet écran d'irréalité splendide et de rêve coutumier composé d'éléments butinés à toutes les clartés de la nature, il est libre d'installer ses deux joies : la couleur et le mouvement. Une allée de peupliers, un jardin vert, un coin d'étang (même à la Corot), cela tient le peintre, cela certifie la pesanteur, cela rappelle toutes les lois terrestres

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et tout le train de la y'ie. Ce fond de Chéret, |)anoramicj[ue des substances les plus fines, de la douceur la plus aiguë, cela permet de suivre ce désir humain de s'afFranchir de la pesanteur qui est toute la musique, toute la poésie, toute la danse, toute la féerie. Gela commande la traduction^ non pas stylisée, mais exacte de toute la part que le corps prend à l'enthousiasme et à la joie. C'est l'atmosphère de fête que personne n'avait retrouvée depuis Watteau, qui transposait quelque peu de Vinci, et de ses lointains composites de méditation et de rêverie. Mais le fond de Chéret, en sa confusion apparente, a presque une forme, celle d'un tire d'aile d'oiseau diapré qu'on aurait pu fixer, à un de ses battements.

Ce n'est pas la fête, c'est la joie, ce n'est pas le sol de Paris, c'est son rêve. La fête, Chéret l'a dite mieux que personne dans ses affiches, dans cette affiche où la coulisse de l'Opéra s'ouvre, où toute son atmosphère clarteuse et sanglante est notée de taches harmonieusement fondues ; c'est couleur de lèvres, de peau et de lumière.

La fête ! il l'a développée, arquée, culbutée, il en a fait des rondes et des mascarades et des pantomimes ; son gommeux las, un carreau dans l'œil, voit sans cesse l'ébat de sa fièvre dans cette grande femme q\ui danse 1 Mais aussi, il a abordé la joie.

Il y a l'enfant ! l'enfant que Chéret peint, les yeux amusés, s'éveillant de la vie de ses jouets disposés autour de lui, comme les éléments d'une dinette d'esprit. Dans sa décoration, les Joies de la vie, destinée à l'Hôtel de Yille, l'enfant est compté parmi les joies des grandes personnes, et sa propre joie, c'est de tenir dans ses bras, la poupée, le polichinelle, vis-à-vis de qui il se représente, en sa conscience, comme une grande personne. C'est cette

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comparaison perpétuelle qu'ils font d'eux-mêmes avec l'ayenir, qui donne aux enfants que peint Cliéret, cet air de sortir d'un rêve, encore tout chatoyant devant leurs yeux brillants. Dans ce mouvement endiablé qui parcourt l'œuvre de Chéret, l'enfant garde un air sage et tranquille. Il voit l'ébat des danseuses, et il ne l'imite pas ; il le regarde, il en enregistre les promesses. Evidemment, il est saisi dans la grande ronde, le vent de la vie froisse et agite les robes des fillettes peintes, mais elles ne dansent pas.

Les Joies de la vie, c'est le jouet, c'est la musique, c'est la danse ; dans cette œuvre vaste et claire, Chéret résume tout son faire, les séductions colorées de ses pastels, les appels de lignes de ses affiches. S'il y a similitude entre les affiches et les tableaux, c'est que l'affiche était déjà un tableau, que Chéret y observait, y appliquait, en y ajoutant, toutes les flexibles lois de l'art décoratif. Nous avons déjà dit c[u'une affiche de Chéret c'est une fresque légère. Mais dans le tableau, Chéret est débarrassé de toutes les charges de l'affiche. L'affiche est un prétexte, qui contient un point de départ ; elle est soumise à une logique. Il faut que tout le geste de l'affiche indique une inscription qu'on lit vite, pour revenir au tableau qui est éclos de ce prétexte et de cette utilité.

Tout de même, en lisant, « Vin Mariani )),ou u Musée Grévin », écrits en belles capitales rouges, on pense à une représentation du Songe d'une nuit d'été au temps de Shakespeare avec la pancarte indicatrice ; la scène est dans le palais de Thésée, duc d'Athènes, ou bien : ici c'est le bosquet de Titania. De même que cette inscription et ce décor sommaire ne nuisaient pas au charme de la féerie amoureuse, le prospectus qu'éclabousse de fleurs lumi-

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heuses le faire de Chéret, n'empêche pas de goûter dans l'affiche le palais de rêve et de féerie qui y sont réellement peints. Tout de même le plaisir qu'on éprouve à voir toujours accompli l'heureux tour de force de cet enguirlandement ne vaut pas la joie d'être transporté dans le parc enchanté. Pour mieux dire, les affiches nous promènent dans la ville de fête, d'élégance, de luxe heureux, de grâce précise, et les fresques nous transportent en plein cœur radieux de la cité d'art, c'est-à-dire son jardin à l'heure de la plus belle foule, à cette heure indécise où toutes les lumières du jour se marient un instant avec toutes les lampes du soir, brillantes dans l'atmosphère claire encore d'un éclat de topaze, ce qui est une séduction si forte parmi les beautés de nos villes.

Dans ces Joies de la vie, il y a les enfants, les jouets, il y a d'adorables figures de femmes qui parent l'heure de la douceur voluptueuse qui s'envole des instruments ; il y a surtout la danse.

Dans le grand panneau de la Danse, des cortèges descendent d'un empyrée couleur de perle rose, de meraurorale, de prairies ointes de la douceur du crépuscule ou du charme de rosée de l'aube. Des déesses en descendent qui sont des ballerines, ou ce sont des ballerines d'une beauté de déesse ; le char de la danse est entraîné vers la terre par la démarche agile et les bonds haruionieux de danseuses réunies par des liens de fleurs. Une sorte d'Iris, une courrière au geste ailé, les devance parmi la pluie des fleurs : à la ceinture de chaque danseuse, un bouquet éclate en irradiations lumineuses. Des gazes légères, des corsages jaunes, des fleurs pourpres, des envols de ce blanc et rose mêlés de l'aurore, des lumières d'or sous les pas légers composent l'harmonie autour des mouvements souples.

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Dans d'autres fresques, toute la comédie italienne, toute la comédie italienne du Paris du xvin« siècle, celle où scintille Marivaux s'unit aux personnages de la comédie molicresque pour fêter les plaisirs de la table. Le bourriquet de Cliéret, si droit, si attentif, une oreille à la vie, une oreille à la méditation, les yeux perdus dans un rcve émcrillonné, supporte un digne Blasius, un consciencieux Pangloss, un Gassandre béat, et tout autour ïoinon campe ses poings tout faits sur ses hanches robustes, Leporello boit, le Matassin court, Scapin, dans son basin rayé de blanc et rose, salue de son béret bouffant Géronte volumineux. Arlequin, de velours versicolore, danse^ Pierrot s'étonne, et Golombine babille à corps éperdu.

Gette Golombine, elle est partout dans l'œuvre de G béret, c'est la Parisienne. Golombine^ la Parisienne, deux médailles qu'il a gravées ineffaçablement, deux portraits empreints en émaux légers, sur des ailes de libellules. La danseuse de Ghéret n'est autre que Golombine ; elle a changé d'atours pour en prendre de nouveaux, plus seyants, plus flammés de volupté, d'une sensualité plus nouvelle et du même battement que notre désir. Toutes deux ont l'horreur du manteau, de l'enrubannement excessif et alourdissant ; toutes deux veulent être sveltes, parées d'un corsage d'une teinte rare. Golombine, quand elle n'est pas coiffée, comme la danseuse, d'une simple ordonnance heureuse *ou d'un ébouriffement léger des cheveux, arbore des chapeaux chiffonnés, ironiques, légers, auréolants, avec un rien de paradoxe. Gette auréole légère flamboie de fleurs autour de sa beauté élégante, mutine^ railleuse. Et cette Golombine n'a pas besoin pour séduire d'être saisie dans son essor de danseuse ; même immobile, elle incarne, du brillant de ses yeux et de la souplesse de

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Soi

son corps, tout le désir humain. On la voit au rideau du Joli-Théâtre qui va s'élancer, toute ramassée en immobilité, sur le point de partir en mousse d'ivresse rieuse, ses deux pieds rapprochés en sa pointe. Elle est prête, empreinte de tous les trésors de sa grâce qu'elle va développer, et toutes les promesses tiennent dans la modestie apprise de son mouvement et l'immobilité bougeante de sa face. Déjà un Pierrot glabre et blanc, d'un geste de paillasse, annonce que va foisonner la grande comédie supérieure, la féerie de la ligne féminine. Ils arrivent de l'ombre lointaine du moulin de Gythère, dont on voit, dans la brume, une des ailes, et ils descendent vers les soleils de la rampe, laissant tomber, dans le lait d'étoiles de la nuit enchantée, des bouquets vivants et des jouets animés. Une ligne d'escarboucles, qui s'élance des yeux, anime toute la ligne du cortège qui sort des limbes de la joie ; point n'est besoin de chercher un sens symbolique à cette marche de féte, à cette caravane de ïhespis vers la lumière.

11 y a dans toute la nature et dans tout le ciel de la gaieté et de l'amour qui descend sans cesse vers nous ; il n'y a qu'à s'arrêter pour le voir, et du contact avec la foule, Pierrot, Colombine et tous leurs amis sortent plus clairs et plus énamourés ; et ceci constitue un merveilleux rideau de théâtre. Dame ! le rideau levé, on voit ce qu'on voit, et les lumignons de gaz éclairent des chandelles spirituelles et Ariel se refuse parfois à Pétreintc du poète. Mais quoi ! le décorateur est venu, il a tout préparé pour la fête ; il a aménagé les lumières, il en a amoncelé les reflets dans un prologue peint, et c'est lui qui tient la promesse d'art faite à l'auditeur.

Cet art pictural de Cliéret, dont l'artiste explique luimême qu'ail veut rendre, dans la peinture à Thuile, les richesses de tons du pastel, repose sur de solides études, et son vérisme est profond. Cliéret n'a pourtant profité d'aucun des enseignements de l'Ecole. Il vient de l'art décoratif, du métier d'artisan. Tout jeune, placé chez un lithographe, il commence par la lettre à main levée sur les têtes de facture ; il passe aux médailles, aux armoiries, aux attributs pour boîtes de conserves ou de parfumerie. Un grand parfumeur de Londres l'engagea et lui confia de petites affiches-réclames. A son retour à Paris, ayant beaucoup travaillé, beaucoup vu, beaucoup regardé dans les musées, il était prêt pour son affiche, pour ses symphonies de couleurs sur trois notes, rouge, jaune et bleue. C'est peut-être à son passage dans l'art décoratif que Chéret doit une de ses principales cjualités^ la liberté de sa composition. Il l'établit tout entière d'après le geste de son personnage principal, ce qui lui donne la logique vraie de sa mise en page. Il y trouve la vérité et une apparence heureuse du caprice, tout ensemble, au lieu de cette monotonie et de cet alignement, si fréquent chez les académiques. Sa composition a toujours des allures de danses et de cortège ; elle n'est jamais rectiligne ? elle a la beauté de la ligne serpentine.

Son dessin garde quelques raideurs schématiques et singulièrement expressives; je veux bien croire qu'il a conservé beaucoup du tour de main de cëux qui dessinent a main levée sur la pierre; j'y vois surtout une habileté preste amassée par un travail incessant.

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C'est par des séries de préparations que Chéret procède. Doué d'une mémoire sûre, il n'a plus besoin du modèle quand il entreprend une affiche ou une fresque ; mais si le modèle est écarté de l'exécution d'une grande œuvre, il est abondamment consulté, au long, de toute une série d'études préalables. C'est d'abord un dessin, une sanguine ; ces sanguines, qui seront l'orgueil des musées, fixent chacune, un geste, une attitude, un sourire, une élégance, une allure. Le geste tend une corbeille pleine de fleurs, ou un tablier de bergère du Lignon qui laisse voir des corolles ; ou bien l'allure serpentine du corps est toute saisie. Un rien de particulier noté dans la coiffure, dans l'arrangement, dans la ligne, motive le dessin sûr et rare comme d'un maître du Nippon, Toute radieuse, la mandoline appuyée sur le genou, celle-ci écoute et rêve d'un reflet de sonorité ; celleci, l'éventail fermé, est toute à la joie de sa beauté et de sa démarche alerte. Celle-ci sourit, si pittoresque dans son décoUetage de comédie légère, la corbeille de fleurs, qui est comme la marque de Chéret, à la main ; ses lèvres s'entr'ouvrent d'un sourire heureux ; mais comment énumérer toutes ces formes jolies, dont les plus rêveuses ne sont pas les moins charmantes, dont celles qui serrent de plus près le mouvement réel ne sont pas les moins intéressantes.

Ces nombreuses sanguines sont des documents pour les pastels oû Chéret effectue la distribution de ses couleurs sur les figures déjà arrêtées, et ce sont ces pastels qui lui fournissent le ton et la disposition de ses grandes compo-^ sitions comme de ses affiches;

Ce mode de travail très particulier à Glieret est corollaire d'une esthétique. C'est purement pour obéir à une méthode t[ui s'est modelée sur son tempérament, que Chéret établit d'abord la ligne par une de ses sanguines, le jeu de couleurs dans un de ses pastels et multiplie ces deux notations dans une grande page peinte, mais cela convient aussi à son système de donner une réalité ornée, une réalité féerique, on dirait presque une réalité essentielle.

Son art n'est pas un art de traduction de la vie, c'est un art de transposition. Chez d'autres artistes du mouvement contemporain, chez Besnard .par exemple, on trouvera cette tendance si précieuse pour Part décoratif, à s'évader de la réalité absolue, et à faire entrer dans la peinture, la rêverie, et non en accoudant sentimentalement des figures, mais en mettant en page ^ un sujet presque de chimère. C'est, à côté de la peinture exacte et réaliste, ce qu'est le poème au roman ; c'est une idéalisation plus rythmée de la vie et des phénomènes de la lumière. C'est, plus proche qu'il ne semblerait à première vue des hiératismes, des primitifs, tout en étant très différent d'allure, car c^est un aspect de vie fixé dans l'essentiel de son mouvement et de sa couleur.

L'art de Chéret est ainsi franchement idéaliste tout en tenant u^n compte scrupuleux de la vie, et les atmosphères claires qu'il parsème de cortèges de fête ressortent davantage du grand art que les savantes compositions historiques et les reconstitutions, où s'évertuent traditionnellement les peintres qui ne veulent point (au nom de la

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tradition et des genres), se réduire au portrait, au paysage et aux scènes de la vie quotidienne.

Cette spontanéité, dans l'exécution de la grande toile, qui ne tient plus compte du modèle vivant que comme d'une note, et qui subordonne tout à la ligne générale com mandée par le geste essentiel du personnage qui indique le mouvement, assure à l'œuvre décorative de Jules Cliéret une suprématie, et le choix de ses sujets y contribue. Car rien n'est plus lisible qu'une page de C béret et son idéalisation ne recourt jamais à l'allégorie, ce qui est une qualité précieuse. Il semble que les palais de fête des cités futures, de celles qu'évoque Zola dans Travail, ou Morris dans les Nouvelles de nulle part, préféreront à tout autre mode de décoration ces constructions strictes sur la réalité immédiate. En tout cas l'art de Ghéret semble donner la note exacte de ce que l'art français peut réaliser de plus traditionnel et de plus personnel en même temps.

De plus traditionnel, de plus personnel et de plus poussé dans cet amalgame utile de peinture et de littérature que recherche Fart décoratif français. En écartant ce que l'idée littéraire peut contenir pour les médiocres de personnifications maladroites, d'entités morales ou de sujets à basse émotion, on peut dire que le peintre de fresque doit considérer son sujet comme le ferait un écrivain ; et d^ailleurs cjuel peintre, sauf les peintres de morceaux, est désormais insensible à la littérature.

Evidemment, Chéret procède de Watteau, mais dans V Embarquement pour Cythère, le joli madrigal galant et mythologique tient encore à la terre par un paysage composé d'éléments exacts. Chéret s'en va en plein rêve lumineux. On sent bien que le romantisme, plutôt littéraire que pictural, est passé, qui a permis l'absolue liberté dans

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la position du sujet. Cliéret n'est pas un romantique, ce ce serait plutôt un classique, mais il a tenu compte de l'évolution romantique. D'ailleurs, pour cet artiste très lettré, des analogies s'indiquent avec les écrivains. Roger Marx a souligné dans une étude que sa méditation devant les figures de Chéretlui évoquait l'idée de Verlaine. Il est d'autres écrivains dont Cliéret s'associe, par une rencpntre d^esprit, dans l'intime conception artistique, le souvenir. Ce serait le Théophile Gautier qui a créé les figurines de Fortunio, ce serait Banville, le Banville heureux des contes légers qui a beaucoup regardé Watteau et Rubens, et ce seraient aussi les GoncourL L'art de Cliéret a réussi une vision légère à fond d'or poudroyant, de mouvement preste très moderne, avec un rien de comédie shakespearienne, qu'ils avaient indiqué sans le réaliser dans des pages décoratives de Manette Salomon et de Charles Demailly.

Mais ces rapports sont loin d'infirmer la parfaite autonomie de l'art de Chéret. Ce sont de ces simultanéités d'idées entre contemporains qui sont la preuve et l'assertion de la nécessité d'une direction d'art.

En sentant avec joie chez un artiste comme Chéret des parentés intellectuelles avec de grands écrivains, il faut aussi montrer l'unité de son art, et comment, parti de la décoration la plus simple, de l'imagette qu'il faut varier, du spectacle qu'il faut annoncer,' il est arrivé, en cherchant toujours à résoudre le même problème, fixer l'attention par une œuvre colorée, la plus claire à saisir, et la plus lumineuse et la plus élégante possible, à réaliser les plus belles décorations de salles de fôtes. C'est en possédant bien sa formule et en sachant la diversifier, l'ayant assouplie à tous les mouvements de la vie contemporaine

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dont elle sortait, qu'il est devenu, outre le peintre qu'il est, le créateur d'un genre : Vaffiche.

Cette création de l'afliclie eut la plus heureuse influence sur le mouvement de l'art décoratif. Plus que l'exemple d'Angleterre, plus que les albums, plus que les recherches de Morris, les affiches de Ghéret furent génératrices d'un mouvement nouveau. Chéret voyait, avant Morris, plus clair que le poète anglais, et il acceptait franchement et simplement, de tout son instinct d'artiste, les exigences de la vie et les utilités de la maciiine. Il se conformait aux possibilités et il triomphait, pas sans lutte : qui triomphe sans lutte ? Quel chemin parcouru depuis la première affiche de Chéret qui n'est pas encore en couleurs, qui seulement pare de vignettes un titre de féerie ou de drame pour le Châtelet, et les plus belles des récentes années, celles pour la Saxoléine, ou la dernière où un automobile fait poudroyer la route; et, chemin faisant, que de jolies synthèses î II suffit à Chéret qu'on joue les Trois Mousquetaires pour cju'il campe en un robuste d'Artagnan toute la fringance romanticjue ; le tableau d'histoire alterne ainsi avec F anecdote historique, comme dans le petit tambour républicain de l'affiche du Rappel ; il traduit a gloire moderne, par l'image de cette Muse à bonnet de typo qui jette pardessus les cathédrales, les villes, les pays, la feuille imprimée, toute fraîche. S'il s'est fortifié au contact de l'art japonais qui sait partout mettre de la beauté, il renoue surtout la précieuse tradition avec l'artiste du xviif siècle, avec ces maîtres qui ne virent point de difficultés à jeter un joli chef-d'œuvre en marge d'un menu ; il approche du rôle d'un Daumier, serrant de près la vie, à chacune de ses manifestations. Et ce qui fait sî précieux l'apport initial de Chéret à l'art décoratif, c'est

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qu'à force de talent, il a su réussir dans sa spliere d'expérience, et ce succès mérité a valu à beaucoup d'autres une part d-attention qui, sans cela, ne leur eût peut-être pas été sitôt dévolue.

De son seul exemple, il a mis en échec l'art officiel, et brisé ses catégories. Mais il ne faudrait point voir surtout en lui un artiste décorateur. Il est aussi un savoureux interprète de la beauté, en deliors du décor de fête où il se plaît le plus souvent à la peindre.

Un de ses meilleurs pastels montre en toilette de soirée, avec l'éclat des épaules où joue un nœud de tulle, la poitrine jaillissant d'un corselet vert pâle où brille une rose rouge, une jeune femme très nacrée, aux yeux brillants et un peu las, les traits jolis de régularité et de fmesse, les cheveux d'un roux de cuivre, ramassés en toupet presque clownesque. La douceur de la figure estompe pour le regard la fantaisie de cette coiffure : tout l'arrangement se fond en une exquise impression de douceur presque rêveuse. Ghéret n'a nullement pensé à peindre une Joconde, mais comme tout est dans tout, comme un beau portrait de femme est une révélation sur un temps, on n'a jamais mieux représenté cette espèce d'attente de la joie, de méditation spirituelle, de glissement sur des profondeurs, de gaîté mélancolique C[ui est la caractéristique de beaucoup d'âmes intéressantes de notre temps.

Après nous avoir donné la fête de la joie, et comme la célébration de son office dans ses affiches et dans ses fresques, Ghéret, dans certains pastels, comme celui dont nous venons de parler, nous montre la face exacte de la rieuse; et il n'y a plus là qu'un sourire. C'est un peu la face de celle qui a ordonné la fête, après que les violons sont partis. Cela ne contredit point les fresques écla-

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tantes ; au contraire, cela les situe ; le rêve de la joie leur donne le droit d'être, leur donne valeur de prophéties heureuses, et c'est bien de prophéties heureuses qu'on doit tendre les murs, et l'art y doit trouer des fenêtres vers un au-delà, bâti précisément avec les éléments de nos rêves. Ghéret sait bien que tout n'est pas vanité, parce que tout a souri ; il sait aussi qu'il n'est rien de radieux que ce que nous contenons en nous ; que toute la splendeur du monde est dans nos propres yeux, et que rien n'est plus beau que la fête humaine, que le mouve ment humain, délivré de ses chaînes d'habitude, et des entraves de la pesanteur. C'est un grand pâïen : sa Tanagréenne sacrifie à Vénus ; au lieu d'immoler des couples de colombes, elle jonche de fleurs le chemin où passera la déesse; or, c'est le sien propre, et elle y danse, et les fleurs pour l'offertoire tombent de sa ceinture. Mais il sait aussi que ce bonheur humain, si immédiat, si luxueux de couleur et de mouvement, est borné ; c'est pourquoi tout en étant résolument le peintre de la joie, et en nous prodiguant les étincellements du mirage, il a mis, dans certains pastels et certaines sanguines, cette mélancolie des yeux avec ce sourire des lèvres, qui, avec le travail du temps, forment dans l'avenir l'énigme d'un ancien portrait.

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