‹ L'art profane à l'église (volume 2)Chapitre 5 sur 183 · Les Seiivi h l'éçjlise, p. lu · texte numérisé non relu

Les Seiivi h l'éçjlise, p. lu

i/aUT PROKANK a I. KCLlSi:

cîiractérisécs ! A (jiioi bon se torturer rimagination pour explicjuer par de savantes et obscures interprétations beaucoup de ces bamboches d’atelier, de ces jeux d ecolier, chez qui le rapin a des sou-

bresauts et des réveils inattendus ?

Certes, le langage sacerdotal du moyen âge, le symbolisme (jui disparaît à peu près au xv"* siècle, a son importance et sa place dans de multiples allégories pieuses ou morales, analogues aux paraboles évangéliques ; mais gardons-nous de généraliser, et ne nous bornons pas à déclarer que la clef du symbole nous échappe et nous échappera toujours, pour nous éviter de rechercher une explication plus naturelle de certaines fantaisies artistiques plus ou moins licencieuses h Saint Bernard, qui devait s y connaître en logogriphes de ce genre, ne s*y est certes pas trompé, et dans sa fameuse philippique contre les moines de Gluny, il stigmatise énergiquement « ces ridicules monstruosités et ces prodiges de dillbrmités ». Avant lui, saint Nil écrivait : « C’est une puérilité d’amuser ainsi les yeux des fidèles. » Aussi nous étonnons-nous quelque peu qu’un auteur aussi lucide et pénétrant que celui de la Cathédrale^ mais imbu d’une religiosité ancestrale d'origine hollandaise, voie dans les tours et les clochers de la cathédrale de Chartres deux bras munis de leurs mains jointes, avec leurs dix doigts“^, et reconnaisse dans les gargouilles, simples gouttières décoratives, « des créatures

1. Parmi ces symbolistes incorrigibles et abstrus, en dehors de nos virtuoses contemporains, l’abbé Auber et Mme Félicie d’Auzac, citons deux modèles du genre : Guillaume Durand, évc({ue de Mende, au xiu® siècle, qui élucubra le linlionul, et Fortunat A malaire. Ce dernier s'ingénie à démontrer — ce cpii est vrai pour le mezzin, cloche vivante appelant les lidèles à la mosquée — que le corps de la cloche désigne la bouche du prédicateur, et le marteau, sa langue. De plus sensuels y trouvent l’image des deux sources de la vie, le phallus procréateur et le sein vivifiant ! Pourquoi pas ?

C'est avoir de bons yeux que de voir tout cela.

Rien ne déconcerte ces hardis commentateurs, dont les élucubrations confinent parfois à la démence, tel ce Gobineau de Montluisant, gentilhomme chartrain, grand amateur de science hermétique, cité par de Saint-Foix, et pour qui les figures hiéroglyphiques du portail de Notre-Dame « dévoilent tous les secrets de l’Alchymie ». Le Père éternel étendant les bras et tenant un ange dans chaque main représente, d’après cet halluciné, le soufre incombustible et le mercure de vie; les \ ierçfes sucfes ne sont autres que les vrais « Philosophes Chymistes, amis de la Nature, qui reçoivent du Ciel la matière propre à faire de l'or ; les Viergea folles désignent « cette foule innombrable d’oiiérations fausses des Soullleurs et des Charlatans », ete.

2. D’aucuns, de mauvais esprits assurément, en font l'image d’éteignoirs étoullant la lumière du progrès !

s 11 H I. A II T UKUGIEIIX

livhrides matérialisant les vices vomis, rejetés (lu sanctuaire, rappelant au passant qui les voit exprimer à pleine gueule les lies (les gouttières, (pi'liors (le l’Eglise ce ne sont ([lie gémonies de l’esprit et des cloaques d 'aines ».

Ce sont là rallinements d'écrivains qui ne correspondent à rien de précis. En vérité, dans ces époques où déjà le zèle religieux se refroidissait.

Fif;’. 1. — Tiivc du J Acre (V Heures du chancelier Perrenot, 15ol.

les artistes s’inc:éniaient surtout à provoquer la curiosité ou l'étonnement, et ils se souciaient assez peu d’éveiller d’autres sentiments plus profonds dans l'esprit des hommes.

Thèmes de prédilection. — Les sources où puisait l'art chrétien au moyen âge n'étaient ni très abondantes ni très riches. Aussi trouvons-nous de fréquentes redites dans la décoration de nos cathédrales, d’autant plus que le nombre des (( tailleurs d’ymages », « maistres huchiers » et « peintres verrvers » a toujours été assez restreint.

Les thèmes favoris de ces artisans sont empruntés aux deux

Testaments, les mamelles de l'Eglise, et à la Vie des Saints. Ils choisissaient de préférence les sujets qui se prêtaient le mieux à l'exhibition du nu : Adam ci Eve avant le péché, la chaste Suzanne et les vieux messieurs (( qui ont encore du goût pour la réalité », l’adultère Bethsabée (lig. 1) \ l'impudique Pufiphar, les prostituées patriotiques Judith et Dalila, etc.

l. ()n rencontre, surtout au vertueux pays des « homosexuels », des Belhsuhêes habillées, prenant un simple bain de pieds dans une l'ontaine (hj^, ri). La vue de ces mollets sutfit pour allumer les convoitises de rinllammable David.

i/aHT IMlOKANi: A l/ÉflLISE

Les portails des églises des x\^ et xii*' siècles sont décorés de scènes du Jufjement dernier où les nudités du monde entier se sont donné rendez-vous, à l’exception toutefois de celles de l’enfance

et de la vieillesse, dont les académies ne sont pas assez suggestives L Nous ne voyons plus que corps entièrement dévêtus, qui sortent du tombeau ou subissent divers supplices : des serpents et des crapauds dévorent les mamelles et les parties génitales des luxurieuses ; des démons nus, poilus, crochus et cornus dévident les boyaux des réprouvés sur un treuil ou les précipitent à coup de fourches, soit dans la gueule du monstre Léviathan, qui vomit des flammes, soit dans des chaudières incandescentes et bouillantes.

Itc^ maledicti, in igneni æternuni !

Un distique expressif de Vincent de Beauvais résume toutes les variétés des peines éternelles :

Nix, nox, vox^ lacrymæ, sulphur, silis, leslus ^

Maliens et slridor^ spes perdi'ta, vincula^ venues.

Tels sont les tableaux des châtiments épouvantables des damnés, qui devaient frapper les esprits d’une terreur salutaire et inspirer l’horreur du péché :

Saillez tout nus, vieux, jeunes et charnus,

Bossus, tortus, serpens diaboliques !

Ces diableries jaillies d’une foi qui n’est plus la notre, terrifiantes autrefois, cocasses aujourd’hui, naïves bagatelles de la porte occidentale, qui font la parade devant « l'Opéra du pauvre » -, et où 1’ « Auguste », le comique de « la Divine Comédie », parjiît sous la

1. Habituellement, les élus, les justes, appelés à jouir de la béatitude éternelle, sont habillés, bien (|u’IIonorius d’Autun, comme le fait remarquer K. Mâle, ait dit (pi’ils « ne seront re\ étus que de leur innocence et de la splendeur de leur beauté ». 11 est vrai (juc, dans V Apocnlifpae, il est écrit : « Celui cpii vaincra sera vêtu de vêtements blancs ».

Méi’imée compare la richesse sculpturale de rextérieur d’une église, par rapport à celle de l’intérieur, « à ce que l'ouverture est à un opéra » ; les détails les ^>lus

SUR i/aRT REIilGlEUX

forme (l’un diahloUn facétieux et triclieur, qui donne le coup de pouce à la balance avec laquelle saint Michel, le « psycliopompe »,

Pig. 3. — Kalc-Bavvani-Parvali, épouse de Siva. Tirée du Panthéon indou.

pèse les âmes, se retrouvent encore à l’intérieur, dans les scènes infernales narrées sur les chapiteaux, les verrières ou les stalles.

On sait que le Diable, tiré de la théogonie hindoue (üg. 3), ne fait

riches sont réservés pour le chœur, les sujets ridicules ou obscènes s’étalent sur les stylobates, les archivoltes, les pieds-droits, etc.

l’ art LROFAM-: A i/lC. LISl

son apparition dans l’art religieux (|u’après le siècle ; mais il triomphe surtout au xive siècle, en compagnie de Renart et de la Mort. (Quelle trouvaille, quelle fortune pour l’Eglise que ce fabuleux ange du mal, cet esprit des ténèbres capable d'inspirer une si vive terreur aux bienheureux « pauvres d'esprit », aux « poires tapées »

par le clergé. C’est, dit un calembour di-

sur Pierre que l’Eglise est construite ; mais Satan en est la clef de voûte et celle du colfre-fort des fidèles. Dans tout cela, le Christ et Dieu le Père surtout n’ont plus qu’un rôle secondaire ; retirez Beelzébuth et l’h]glise s’écroule aussitôt. Mais le clergé peut être tranquille ; la marmite infernale continuera à faire bouillir la sienne à perpétuité.

Le Nouveau Testament fournit moins de prétextes au nu que l’Ancien ; il n’offre guère que le sein de la Vierge, la nudité du Sauveur flagellé

sriî L Aur iiKMC. iEi:x

sur le chemin de lu croix, et surtout celle de 1 enfance de Jésus (li^*. 4), ([uand (( la bouche encore blanche de lait », le sanlissimo Hambino tripatouille la poitrine maternelle (lig‘. 5), évoquant à l’esprit ces vers de l'auteur du Myosotis :

(^ii vont CCS doigts curieux ?

— Puisque j’en tiens un, Madone,

Laissez-moi prendre les deux !

Mais nos artistes ne se bornent pas à cette source. .Vprès les contes de nourrices des Ecritures, les légendes « dorées » des bagio-

(). — D’après Ilaiis Burj,^kmaier

graphes, — saint Sébastien, côté des hommes, sainte Madeleine, for evcr! coté des dames galantes, — les « maistres habiles » in-

i/aUT P R O ta N K A l/Éfif. [SE

terprétaient les légendes, les chansons de gestes, les grandes épopées — amours de l^yrame et de Tliisl)é ou de Lancelot et de Geneviève — et aussi les fabliaux, que l'abbé de Glairvaux, peu clairvoyant, appelle des a inepties », lui qui, pourtant, croyait aux récits bibliques î

Parmi les scènes satiriques et immodestes des contes que les trouvères colportaient au nord de la France et les troubadours, au midi, le Lai cV Aristote (fîg. 6, ci-dessus p. 11, et 7)^ dont Henry d’Andely est l’ingénieux auteur, jouit de la plus grande Amgue. On représente la chevauchée de la courtisane Phvllis, d’autres écrivent l’indienne Gampaspe, ou encore Gléophile, voire Roxane, sur le dos du prince des philosophes, Aristote, qui consent à se laisser mettre un bât sur l’échine et un mors à la bouche. On nous rappellerait ainsi la toute-puissance de la femme sur l’homme lorsqu'il s’abandonne à ses sens et à sa passion, rendant vaine la prédiction de la Genèse : « Tu seras sous la domination de l’homme. » La (( gente demoiselle » qui dompta le grave et austère Stagirique et, comme Circé, changea ses amants en pourceaux, se promenait dans (( le vergier, en pure chemise » ; elle est même souvent reproduite en cet accoutrement tout intime. Alexandre, à la fenêtre de son palais, éclate de rire à la vue de sa favorite sur l’échine encore souple de son précepteur, qui s'excuse par cet argument ad hominein : <( Si un vieillard peut être amené à une telle extravagance, quel délire pareille passion doit-elle

SLR l'art religieux

inspirer à

un jeune homme? » La morale du Lui

est plus naïve :

Ainsi va qui aniors mai ne Pucelle plus blanche que laine.

Mestre musars me soutient Ainsi va qui mors maine Et ainsi qui les maintient.

Le conte fait passer le précepte, assure notre bon La hontaine, qui a fait ses preuves.

\argile aussi, le prince des poètes latins, aux mœurs pures, paraît souvent en posture analogue, — dans un panier, — joué et mystifié par une courtisane. C’est partout et toujours, d’après de Gaumont, la mise en œuvre de la Ballade sur la qualité des femmes du Plaisant — Boutehors d'oisiveté :

Si femme veut, un homme studieux Du tout fera et rendra imhecille,

Veu qu’elle a peu faire croire à ses dieux Samson, David, Salomon et Virgile.

Un manuscrit du xiiE siècle, de la bibliothèque de Berne, fait allusion à ces moralités qui mettent en garde contre les séductions féminines :

Par femme fut adam déçu Et VIRGILE moquez en feu (fut) ;

DAVID en lit faux jugement Et SALOMON faulx testament ;

Yi’OGRAs en fut enerbez,

SAMSON, le fort, deshonoré.

Femme chevaucha aristote 11 n’est rien que femme n’assote.

Autrement dit, méditons et suivons le conseil d’un Père de FÉglise : « Il faut se méfier du devant d’une vache, du derrière dMn cheval et de tous les côtés d’une femme. »

Le meme enseignement emblématique est donné à la cathédrale de Chartres par la figuration de la Luxure^ sous les traits d’une courtisane qui, comme Frosine, « connaît Part de traire les hommes ». Elle tient le sceptre de sa toute-puissance charnelle d’une main, et, de l’autre, le miroir de la coquetterie, tandis quMn coquebin ([ui aspire à être « déniaisé » la couvre de caresses.

l/AUT PROFAM*: A l/ÉdUSF

Une autre leçon de morale était donnée par la paral)ole des Dix Vierges^ communément représentée sur les ventaux des porches pour exalter la sag-esse des femmes. Les lig-ures des cimj Vierges folles allégorisent les diverses espèces de concupiscence des cinq sens. A Chartres, cet enseig^nement s’imposait sans doute particulièrement au sexe féminin, car on retrouve jusqu'à trois fois la représentation de cette parabole à la cathédrale. La sensuelle Renaissance, en dépit du texte biblique^, hal)illera — c’est une façon de parler — ses Vierges folles en l)acchantes, (( allichant les postures les moins équivoques jusque sur les sièg-es réservés aux pontifes» ; tandis que, dans Tart roman et le gothique, elles sont toujours drapées ; tout au plus, à Chartres, par exemple, leur robe accuse-t-elle les formes, en signe de leur mondanité. Quant aux Vierges sages, elles sont vêtues comme des religieuses.

Mais ce sont là des figures « de fortune » ou allégoriques, dont le sens est facile à saisir. 11 iLen est pas de meme pour la plupart des représentations plastiques dans nos églises, et dont le caractère énigmatique laisse le champ libre aux explications les plus saugrenues. On se plaît à reconnaître à des sculpteurs plutôt naïfs une admirable subtilité. Mais c'est de leur propre subtilité que nos écrivains modernes gratifient les vieux praticiens ; et si ces images en sculpture sont souvent d’un sens mystérieux, n’est-ce point qu’elles ne contenaient pas de sens précis et n'étaient, en somme, que de purs motifs de décoration ? Comme Ta fort bien dit Hugo, à part les sujets imposés de la théologie chrétienne dont nous avons parlé, ce qui a guidé les artistes du livre architectural, c’est « la fantaisie et le caprice ». Et ils ne se gênaient pas pour faire des « niches » aux clercs exégètes préposés à leur surveillance.

Sans doute, et nous ne songeons nullement à le nier, la syndjolique se manifeste dans certains traits de l’art chrétien : c’est ainsi que le Sauveur nous apparaît sous la forme d’un agneau, en souvenir du jour où le précurseur le baptisa et le désigna à la foule : (( Eece agniis Dei I » (Voici l’agneau de Dieu!) Nous trouvons aussi sur nos cathédrales l’image symbolique de divers Vices opposés aux Vertus correspondantes : la Colère est personnifiée par un lion à l’épaisse crinière ; le Libertinage, par un bouc à longue

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