‹ L'art profane à l'église (volume 2)Chapitre 9 sur 183 · Communiqué par le D" Cabanes · texte numérisé non relu

Communiqué par le D" Cabanes

2. Le D** Aimé (iuinard, qui a étudié le « Prépuce dans l'art » {Chron. méd.), ne connaît que sept exceptions, dont la Vierije eL V Enfant adoré par les saiîits (Louvre n“ l.'i.TTl), du peintre de Cadorc ; une Sainte Faniitle (n° 1.5711), du même et la Belle Jardinière (Louvre, n° 1.49(>), du peintre d’Urbin, où Jésus est nettement circoncis.

SUR i/art RELHIIKIX

la circoncision l'ait privé de « l’anneau d alliance » d Abraham One les doux antisémites, ces <( apaches pieux selon le cruel sobriquet cpie leur inflig'ea l’abbé Gardet, curé de Sainte-Glotilde, se souviennent de ce baptême au sécateur pour tempéiei leur zèle et qu'ils se g'ardent bien d’écouter des fanatiques comme le P. Doré, ([ui, à propos de la croisade grotesque des inventaires, s éciiait . « Le temps n’est plus à la tisane, il est au sang! » LLcrituie ne dit-elle pas : Non occides?

Mais revenons à ce que Ricord appelait avec esprit et irrévérence (( la couronne d’épines », de Jésus. Geiler de Kaisersberg, qui vivait du temps d’Eberhard de Bavière, explique a sa façon, dans un de ses sermons à la cathédrale de Strasbourg, la cause de la persistance du prépuce divin dans les œuvres d art :

Ce qui est indécent dans l’homme, la nature l’a placé dans les endroits secrets de son corps; aujourd’hui, quand les tailleurs d’images représentent Jésus, on pense à la porliuncula ; il faut qu’il ait la portiuncula^ comme disent les béguines. Essayez d’olfrir à un couvent de femmes un enfant Jésus qui en soit privé, il sera refusé net.

Le concile de Trente, effrayé par les clameurs de la Réforme, donna des ordres sévères pour proscrire des églises et chapelles les sujets deshonnêtes; mais ce moment d’émoi passé, les freins se sont détendus et on revint de plus belle aux anciens errements.

Cependant à chaque crise de pudicité des conciles effarés ou de certains pontifes microcéphales, comme Pie V ^, c{ue d’œuvres artistiques à sujets égrillards ont été perdues! Sans compter l’hécatombe due aux iconoclastes byzantins, dont l’exemple fut trop souvent suivi par la suite. Ces frécjuents ressauts de vandalisme rappelaient le fanatisme aveugle des premiers chrétiens, brisant tous les objets du culte païen.

L’Eglise, dit Jean de Bonnefon, a donné l’exemple des peintures et des sculptures les plus échevelées dans la nudité. 11 est facile de prouver, contre tous les conciles du monde, que la vraie piété, celle de nos pères.

Les artistes ont laissé le prépuce par décence et tradition, mais non parce qu’ils copiaient leurs modèles (jui étaient de jeunes chrétiens. On sait que l’abhaye de (.liarroux prétendait posséder dans ses précieuses reliques, le saint prépuce « authenti(pie » de Notre-Sei^neur.

1. Ce pape lit draper les anj^ms du Vatican qui soutiennent les portraits des papes.

l’a HT IMUM'ANL A l’ÉLI-ISI:

ne s’ellraya jamais des choses naturelles vues au naturel, et qu’il faut être tombé dans l’imbécillité sénile pour voir l’obscénité derrière la beauté ^

Nous pensons, avec E. Bayard, en présence de ces (cuvres exécutées avec tant de liberté sous les yeux amusés des moines et des prêtres, que les religieux d’antan avaient la conscience plus éclectique et une idée plus large de leur sacerdoce.

Mais voyez la peine que les artistes sont obligés de prendre, dans les tableaux religieux de commande, pour masquer les organes générateurs, au lieu de les abriter sous leur voile pileux naturel : d’abord, ils les épilent, même avant le péché, alors que nos premiers parents ignoraient « la pudorité » ; puis ils les aüublent d’insolites feuilles de vigne se mariant à l’ormeau, de figuier ou de banane ; passe encore pour le feuillage du chêne qui abrite les glands. Souvent même, comme les chastes Teutons, ils les emprisonnent dans de laids suspensoirs qui éveillent de coupables curiosités. Tous ces masques de convention avaient l’avantage de tirer d’embarras les artistes soucieux de traduire avec exactitude le passage de la Genèse où il est écrit qu’Adam fut créé « mâle et femelle » ; car s’il est parfaitement avéré que l’hermaphrodisme est commun aux deux sexes jusqu’à l’âge de trois mois dans la vie intra-utérine, comment représenter le premier homme avec les organes masculins et féminins?

Mais puisque les tableaux religieux appartiennent au domaine de la fiction, ne serait-il pas plus logique, sinon plus décent, de supprimer les organes de ces personnages irréels, au lieu de les parer

1. « Il faut SC convaincre, dit l’antcur de la Cathédrale, qn’il existe un nu lubrique et un nu chaste, et que, par conséquent, tous les tableaux où s’alïirment des nudités, ne sont pas à honnir. Il est nécessaire d’exhiber les vices et de les décrire pour en susciter le dé^’oût et en suggérer l'horreur... C'est la méthode de la théolope sculpturale, et c'est là la raison d'être de ces statues, de ces {iroupes qui alarment encore la scandaleuse pudeur de nos momiers. Elles abondent, ces images choisies des stupres, à Saint-Benoît-sur-Loire, à la cathédrale de Reims, au Mans, dans la crypte de Bourges, partout où se dressent des églises ; et celles où nous n'en voyons pas sont celles qui n'en ont plus, car le bégueulisme qui sévit plus spécialement dans les époejues impures les a brisées à coups de pierres, détruites au nom d'une morale opposée à celle qu’enseignaient les saints, au moyen âge ! »

2. A Madère, on croit que « le fruit défendu » était la banane. Est-ce en raison de la forme du fruit, l’image de la virilité, ou de la largeur des feuilles, plus aj)tes à servir de premiers vêtements ? Est-ce encore parce que, à la coupe, paraît-il, on découvre dans ce fruit la figure du Christ en croix ? Mais il faut, sans doute, avoir les yeux de la foi.

sru L A HT RELKilElJX

lie feuilles, comme font les cuisinières pour les cailles bardées de lard ?

Et pourtant, pourquoi roug'ir (rorg’anes naturels connus de tous, et à quoi bon les cacher hypocritement ? <( llien n est plus chaste que le nu » ; robscénité réside dans 1 intention du regard. Le Coran a raison : « h]tre nu n’est pas inconvenant, c est celui qui regarde

des nudités qui commet le péché. »

Les auteurs inspirés de la Bible, les Pères de 1 Eglise, les premiers champions de la théologie, les primitifs de Part chrétien, comme plus tard les prédicateurs osés du xvi® siècle, ne se gênaient pas pour exjorimer librement leurs pensées ; ils n'y mettaient aucune des formes exigées de nos jours par les ralïinements de la civilisation et surtout par l'invasion de la pudibonderie outrée d’outre-Manche ; car, s'il existe une supériorité des Anglo-Saxons sur les Gallo-Romains, c'est assurément dans leur hypocrisie religieuse qu elle réside. Aussi les premières manifestations de l’énergie chrétienne passentelles, à nos yeux pervertis et brouillés par la chassie de la pudeur, pour des grands écarts de langage, des gaillardises malvenues.

L’abbé Auber, dans son étude sur le Symbolisme, rappelle l'histoire des anus d’or citée au premier livre des Rois: les Philistins, atteints d’une affection intestinale, imprécise, mais pénible et tenace, obtinrent leur guérison en offrant en sacrifice la partie où ils souffraient.

L’ex-corroyeur saint Paul, dans son Epîlre aux Corinlhicns, a plus d'une fois recours au style énergique pour expliquer le mystère de l’incarnation du Verbe; saint Augustin, au Sermon 11, de virginitale Mariæ, écrit crûment : « Inlumescunl ubera Virginis et intacta manenl genilalia malris. » Un passage scriptural du Père Jean Chrysostome n’est pas moins explicite ; voici en quels termes, aussi expressifs que laconiques, il s’étonne de la naissance humaine du Eils de Dieu : « Patri æqualem per Virginem venisse vulvani^. »

Même réalisme en art : les premiers artistes chrétiens, toujours (1 après l’abbé Auber, ne s’embarrassaient pas de voiles ; les murs des catacombes reproduisent les Prophètes dans une complète nudité. (Jue de sarco ph âges de chrétiens, ornés de bacchanales païennes et de sujets profanes ou religieux, agrémentés de personnages nus (fig. 14

Jlnmil. II, in cap. I, Matth., n'

l’ a UT UUOFAiNE A i/ÉLI.ISE

La staiuaire delà période g’othique n admettait le lui ([ue pour les ressuscités, les réprouvés et les démons. Mais, limitée par la qualité, elle s’est rattrapée sur la quantité, et elle a couvert les portails des cathédrales de ces académies audacieuses.

L’art roman n’est pas exempt des mêmes excès, loin de là ; et sa c»*rossièreté maladroite frise souvent 1 obscénité. Ce defaut tient k

Fig. 14. __ Jésus descendu aux enfers et ressuscité, sous la figure de Jonas englouti par le monstre marin et rejete sur le rivage. (Bas-relief de sarcophage) L

une certaine g’aucherie dans le maniement du ciseau ou du pinceau et k une certaine naïveté. C’est ce que Mérimée appelle complaisamment « la bonhomie innocente » des sculpteurs des xii® et xiii^ siècles, « qui n’entendaient pas malice^ quand ils représentaient un péché tout crûment, comme il se fait )) 5 apparemment, ils ig’noraient la fo-orme de Brid’oison.

Au xvi*’ siècle, l’art se matérialise et s’humanise sous le souffle de la Renaissance ; les sujets chrétiens eux-mêmes sont tout pénétrés de ce néo-pag“anisme. Les témoig'nag'es de ce christianisme plus qu’aimable sont encore assez nombreux, surtout dans les églises de la sensuelle Italie, qui « accommodait, dit Taine, la religion aux douceurs voluptueuses de ses mœurs et de ses sonnets ». Les artistes ne tenaient aucun compte du milieu où leurs œuvres devaient être exposées et s’abandonnaient k tous les caprices de leur inspiration, Michel- Ange, Paul Véronèse, Zuccato n’hésitaient pas k placer aux côtés du Rédempteur des figures académiques, sans nul rapport avec le thème traité; les Guerchin, les Guide, les iitien et tant d autres

1. Pour les premiers chrétiens, l’histoire de Jonas exprimait 1 emblème de rection, c’est pourquoi ils la faisaient graver sur leurs tombeaux.

la résur-

SUR l’art religieux

ne craignaient pas de parer leurs saintes des attributs de la beaute, avec ses gracieuses, mais impures rondeuis. Ce n étaient plus ces raides et piteuses ligures byzantines qu’on voit encore dans les peintures de San Glemente, les plus vieilles de Rome, et où la poitrine d’une vierge « tombe comme celle d une bete à lait ».

Le nu atteignit alors son apogée ; la plus belle couleur est celle de la chair, comme la forme la plus pure est celle de la nature sans voiles. En ramenant le goût à l’imitation de 1 antiquité, la Renaissance a donné une nouvelle vie aux lictions les moins chastes de la mythologie qui s’épanouirent en pleine lumière. Aussi trouvonsnous dans les œuvres les plus religieuses des maîtres de ce temps un mélange de piété chrétienne et d’impudeur naïve qui semble provenii d’une inspiration toute païenne.

Si Fra Angelico peignait ses tableaux d autel a genoux, aux pieds du Seigneur, le moine Lippi les peint, nous le savons, aux genoux d’une novice vicieuse qui lui servait de modèle pour ses Vierges. C’est lui qui le premier — ô profanation î — ose donner a la Mère de Jésus les traits de sa maîtresse. Paul Véronèse, dans ses Noces de Cana, au lieu de s’inspirer du récit de l’Evangile, fera figurer à la table du Seigneur le maître des poètes licencieux qui visait pourtant au chapeau de cardinal, l’Arétin, ses amis, peintres comme lui, travestis en musiciens*, et les courtisanes les plus renommées. Andrea del Sarto, « pour peindre la Vierge immaculée, dit 1 abbé Gareiso, la représentait sous la figure de sa femme, et de sa femme enceinte î « Quel art avili, corrompu et corrupteur que cet art de la Renaissance ! » s’écrie notre aristarque ensoutanné. Mais alors que dira ce moraliste tonsuré, du xviii*^ siècle, le siècle des abbés de ruelle et des estampes spintriennes ? Son sosie, le demi converti Huysmans, va répondre à sa place avec sa franchise brutale : « Le xv!!!*^ siècle, dira-t-il, fut une époque de bedon et de bidet, et, dès qu’il voulut toucher au culte, il fit d’un bénitier une cuvette. » Watteau lui-même, le peintre des pastorales galantes, sacrifie discrètement au goût du jour : regardez de près Y Embarquement pour Cythère^ et vous verrez, dissimulée dans le feuillage de droite, l’image d’un Priape monstrueux.

1. Titien joue du violoncelle, Tintoret du violon, le Bassan de la flûte et Paul Véronèse de la viole.

i/aRT l’ROFANE A l/Éfir.lSE

Mais, grâce à l’ardeur de la « Ligue contre le nu dans Tari », déjà nommée, toutes les turpitudes artistiques disparaîtront bientôt des églises et même des musées : plus d’Kves épilées, de Djililas en buste bimamelonné, de Madeleines revêtues uniquement de leurs blonds cheveux ; « la religion et les convenances s y opposent également », disait déjà Stendhal pressentant ce syndicat de marchands de confection. Dorénavant, les nudités chrétiennes porteront le froc et la cagoule. Une ère nouvelle va s’ouvrir pour l’art religieux, et nous en avons déjà un avant-goût dans la froide nudité des murs du Sacré-Cœur, (( dont les murailles, écrit l’enfant de chœur terrible Iluymans, sont des moellons de vanité scellés par un ciment d’orgueil, des murs où l’on voit des noms de commerçants connus, atïichés en bonne place, tels que des réclames ». Plus de sculpteurs, plus d’artistes peintres ; les maçons et les badigeonneurs suffisent ! Aussi pouvons-nous conclure, avec le même « mystique-licateur », mort en odeur de sainteté, que «l’art chrétien ne produit plus que de débiles images de pieusarderie », dont les ateliers encombrent le quartier Saint-Sulpice. Et pour peu que la nouvelle Ligue des « chands d’habits » et des « chienlits » en question prospère, nous verrons bientôt toutes ces boutiques fermées... pour cause d’agrandissement.

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