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L'EAU-FORTE EST A LA MODE

Décidément , l'eau-forte devient à la mode. Certes nous n'espérons pas que ce genre obtienne autant de faveur qu'il en a obtenu à Londres il y a quelques années, quand un club fut fondé pour la glorification de l'eau- Jorte et quand les femmes du monde elles-mêmes faisaient vanité de dessiner avec la pointe sur le vernis. En vérité, ce serait trop d'engouement.

Tout récemment , un jeune artiste américain, M, Wbistler, exposait à la galerie Martinet une série d'eaux-fortes , subtiles, éveillées comme l'improvisation et l'inspiration, représentant les bords de la Tamise; merveilleux fouillis d'agrès, de vergues, de cordages; chaos de brumes, de fourneaux et de fumées tireboucbonnées ; poésie profonde et compliquée d'une vaste capitale.

Il y a peu de temps, deux fois de suite, à peu de jours de distance, la collection de M. Méryon se vendait en vente publique trois fois le prix de sa valeur primitive.

Il y a évidemment dans ces faits un symptôme de valeur croissante. Mais nous ne voudrions pas affirmer toutefois que l'eau-forte soit destinée prochainement à une totale popularité. C'est un genre trop personnel, et conséquemment trop aristocratique , pour enchanter d'autres personnes que les hommes de lettres et les artistes, gens très amoureux de toute personnalité vive. Non seulement l'eau-forte est faite pour glorifier l'individualité de l'artiste, mais il est même impossible à l'artiste de ne pas inscrire sur la planche son individualité la plus intime. Aussi peut-on affirmer que, depuis la découverte de ce genre de gravure, il y a eu autant de manières de le cultiver qu'il y a eu d'artistes aqua-fortistes. // n'en est pas de même du burin, ou du moins la proportion dam l'expression de la personnalité est-elle infiniment moindre.

On connaît les audacieuses et vastes eaux-fortes de M, Legros : cérémonies

de l'Eglise, processions, offices nocturnes, grandeurs sacerdotales, austérités du cloître, etc. , etc.

M, Bonvin, il y a peu de temps, mettait en vente, chez M. Cadari (l'éditeur des œuvres de Bracquemond , de Flameng, de Cbijfflart), un cahier d'eaux-fortes, laborieuses, fermes et minutieuses comme sa peinture.

C'est chez le même éditeur que M. Yonisind, le charmant et candidi peintre hollandais, a déposé quelques planches auxquelles il a confié le secret de ses rêveries, singulières abréviations de sa peinture, croquis que sauront lire tous les amateurs habitués à déchiffrer l'âme d'un peintre dans ses plus rapides gribouillages ('gribouillage est le terme dont [se] servait, un peu légèrement, le brave Diderot pour caractériser les eaux-fortes de Rembrandt),

MM. André Jeanron, Ribot , Manet viennent de faire aussi quelques essais d'eau-forte , auxquels M, Cadart a donné l'hospitalité de sa devanture de la rue Richelieu.

Enfin nous apprenons que M. John-Lewis Brown veut aussi entrer en danse. M. Brown, notre compatriote malgré son origine anglaise, en qui tous les connaisseurs devinent déjà un successeur, plus audacieux et plus fn, d'Alfred de Dreux, et peut-être un rival d'Eugène Lami, saura évidemment jeter dans -les ténèbres de la planche toutes les lumières et toutes les élégances de sa peinture anglo-française.

Parmi les différentes expressions de l'art plastique, l'eau-forte est celle qui se rapproche le plus de l'expression littéraire et qui est la mieux faite pour trahir l'homme spontané. Donc, vive l'eau-forte!

Page III. «...(ce n'est certes pas de M. Ingres que je veux parler). ..» — II s'agit évidemment de Delacroix.

Page 112. Pour Legros, voir CURIOSITÉS ESTHÉTIQ UES , p. 287, où il est question de V Angélus.

L'Ex-ioto avait été exposé au Salon de 1861; il est aujourd'hui

au musée de Dijon.

La galerie Martinet. La maison Martinet (Hautecœur frères,

successeurs) avait ses magasins, 4.1, rue Vivienne et, 172, rue de Rivoli.

M. de Balleroy, le peintre et aquafortiste sans doute.

M. Ricord, le docteur célèbre.

Pour Manet, voir notre note dans notre édition des Flelhs

DU Mal, p. 489. Le Guitariste , titre exact : Espagnol jouant de la guitare, Salon de 1861.

.plusieurs tableaux de lui empreints de la saveur espagnole

la plus forte ...» — Voir la lettre de Baudelaire non datée ( 1 86.^ ) à Tlioré (Bûrger), où il proteste contre le reproche que ce critique avait lait à Manet, de pasticher les Espagnols, et conclut que si les toiles de Manet font penser à Goya ou à Velasquez, c'est simplement parce que Manet, de naissance, ressemble à ceux-là comme lui-même à Poe qu'on l'a pareillement accusé d'imiter.

Page 113. «. . .pour dix sous. . .» — 1862 : pour dix sols.

Page 114,. Pour Trimolet, voir CURIOSITÉS EsTHÉTIQ UES. — Aubert, l'éditeur.

M. Cadart. - A. Cadart et Luquet, 66, rue de Richcluu.

«. . .dont la première livraison a déjà paru.» Il s'agit des

Eaux-fortes modernes , première série, i" septembre 1862.

Page 115. Bracquemont^ — 1868 : Bracquemonf; — Daubigiiv — 1862 : d'Auhigny. — Pour les relations de Baudelaire et de Bracquemond, qui plus tard gravera les portraits du poète pour la biographie d'Asselineau (1869), voir notre édition des Fleurs DU Mal, p. 369-371; pour ses rapports avec Méryon, auquel une page des Curiosités Esthétiques est consacrée, voir les Lettres de Baudelaire, les Souvenirs , Correspondances , donnés chez Pinccbourde, le Charles Baudelaire intime de Nadar, et E.-J. CuÉPE r, op. cit., p. 399. — Voir encore les C. E. pour Millet et Daubigiiv.

Page 116. «...les audacieuses et vastes eaux-fortes de M. Legros, qu'il vient de rassembler dans un album. . .» — Titre : Collection de ^2 Eaux-fortes.

Baudelaire en possédait des épreuves qui, à sa mort, furent données à Poulet- Malassis par M"* Aupick. Deux d'entre elles, «en premier état repris au pinceau par Legros pour Baudelaire», comme le mentionne une note marginale de l'éditeur, sont aujourd'hui au Cabinet des Estampes.

— — - «...ces quelques pages où Edgar Poe se trouve traduit. . .» — Il s'agit de la série d'eaux-fortes entreprise en 1861 pour illustrer les Histoires Extraordinaires.

«C'est chez M. Cadart que M.Bonvin...» — Titre du cahier:

Collection de 6 Eaux- for tes.

«Ce brave et bon Diderot. . .» — On est un peu surpris des

épithètes et du commentaire, surtout si l'on se souvient qu'au début de sa carrière de critique, Baudelaire n'avait pas ambitionné de plus bel éloge que d'être comparé à Diderot (voir notre édition des Curiosités Esthétiques, p. 466). Mais peut-être venaitil de relire telle page des Salons, où Diderot, au nom de la morale, se déclare prêt à détruire toutes les statues , ce qui légitimerait son agacement. . .bien qu'il y ait lieu de se souvenir que lui-même, à son heure, avait déclaré excuser les iconoclastes. (Voir p. 296.)

«. . .ne pouvait manquer à l'appel.» — 1862 : ne pouvait pas

manquer à l'appel.

Page 117. «...son album Paris.» — Rappelons que Baudelaire avait dû mettre des légendes sous ces Vues. Nous en reparlerons d'ailleurs quand nous annoterons la correspondance du poète.

«Nous avons rarement vu. . .» — Ce passage, jusqu'à l'alinéa

suivant, est emprunté, à quelques variantes près, aux CURIOSITES Esthétiques , Salon de iS^ç. Voir nos notes sur la page 342 dans ce volume.

M. Nicl. — Voir Loys Delteil, Le Peintre- (graveur illustré, t. Il,

«Pensons-y : un peu d'impopularité, c'est consécration.» —

Cette idée revient souvent sous la plume de Baudelaire. Nous la retrouverons plus loin à propos de Théophile Gautier et de Leconte de Lisle dans ses lettres à Manet ou à Soulary, qu'il s'appliquait à consoler de l'injustice du public; puis encore dans les jugements qu'il a portés sur lui-même dans sa correspondance.

Les Journaux intimes mentionnent d'ailleurs « le plaisir aristocratique de déplaire».

Cette étude changea plusieurs fois de titre, s'appelant successivement Les Peintres raisonneurs (1857), Les Peintres qui pensent (1858), Les Peintres idéalistes et Les Peintres allemands (1859), L'Art enseignant et Les Peintres philosophes (1860), La Peinture didactique (1863), L'Art didactique, écoles allemande et lyonnaise (1866).

Il en est mainte fois question dans les lettres de l'auteur. En avril 1857, Baudelaire annonce par deux fois à Poulet-Malassis son intention d'aller à Lyon, bien qu'il connût cette ville de longue date, y ayant fait une partie de ses études ; c'est qu'il voulait s'y documenter.

Le 10 novembre 18^8, il écrit à M. de Calonne, directeur de la Revue Contemporaine, où l'article devait paraître :

Vos peintres sont commencés. J'appellerai cela, si vous le voulez bien : Les Peintres qui pensent; il y aurait là un petit ton d'ironie qui serait la sauce du titre. Relativement à votre ami M. Janmot, je procéderai de chic (c'est-à-dire par ma mémoire et avec son livret en vers) et si plus tard nous constatons qu'il y a lieu de vérifier, j'irai à Lyon.

Peut-être vous demanderai-je la permission d'enfermer dans Les Peinties qui pensent une appréciation des Sonnets humoristiques ^^'i . Tous les Lyonnais se tiennent. J'ai connu Lyon. Peintres, poètes, philosophes, ils se ressemblent tous. (Lettre inédite.)

Le 8 janvier 18^9, dans une lettre, également inédite, au même, il précise les intentions de cet essai :

Après l'Opium, vous savez, les Pemtres idéalistes. Vous connaissez la thèse à l'avance. Le siècle est fou et déraisonne en toutes choses , mais plus particulièrement en matière d'art, à cause de la confusion hérétique du bien avec le beau. Tout chercheur d'idéalité pure est un hérétique aux yeux de la muse et de l'art. Je parlerai donc des pemtres idéalistes comme de malades; quelquefois ils montrent du génie, mais un génie ma

lade

Cette même année 1859, Baudelaire par deux fois encore, dans ses lettres, exprime la volonté d'achever cette étude.

''' Il ne semble pas que Baudelaire ait jamais donné suite à ce projet. Mais on trouvera son sentiment sur Soulary dans ses lettres à celui-ci et à Armand Fraisse.

En 1860, il lui arrive même de prendre son désir pour la réalité, car le 4 février il mande à Malassis l'avoir livrée à la Presse, et, en août, qu'elle va paraître... Négligeons ces affirmations qui pouvaient bien avoir pour objet tant de rassurer l'éditeur sur l'activité de son auteur que d'en obtenir quelques avances , et qui sont d'ailleurs contredites par la promesse postérieure de cinq mois, qu'on trouve dans un billet (inédit) à Alph. de Calonne (3 décembre 1860) : «Je vous consacrerai une enfilade de journées... Le premier morceau, ce sera les peintres. »

En décembre 1863, La Peinture didactique est offerte au Pays, sous la réserve d'un délai de six à huit mois pour la livraison du manuscrit.

Le 30 mars 186^, Baudelaire la mentionne enfin, dans une lettre à Sainte-Beuve, comme un morceau non achevé pour lequel «il est riche de notes».

Ce sont évidemment ces notes-là que les éditeurs posthumes ont recueillies.

Mais il Y en a trois autres au moins qui n'étaient point tombées entre leurs mains, ou qu'ils avaient cru devoir écarter pour quelqueraison et qui ont leur place marquée ici :

Peinture didactique.

Note sur l'utopie de Chenavard.

Deux hommes dans Chenavard, l'utopiste et l'artiste. // veut être loué pour ses utopies , et il est quelquejois artiste malgré ses utopies.

La peinture est née dans le Temple. Elle dérive de la Sainteté, Le Temple moderne, la Sainteté moderne, c'est la Révolution. Donc faisons le Temple de la Révolution, et la peinture de la Révolution. 'C'est-à-dire que le Panthéon moderne contiendra l'histoire de l'Humanité.

Pan doit tuer Dieu. Pan, c'est le peuple.

Esthétique chimérique, c'est-à-dire a posteriori, individuelle, artificielle, substituée à l'esthétique involontaire , spontanée, fatale, vitale du peuple.

Ainsi Wagner refait la tragédie grecque qui fut créée spontanément nar la Grèce.

La Révolution n'est pas une religion, puisqu'elle n'a ni r.ropbetes , ni saints , ni miracles , et qu'elle a pour but de nier tout cela.

Il y a quelque chose de bon dans la thèse de Chenavard, c'est simplement le mépris de la babiole et la conviction que la grande peinture s'appuie sur Us grandes idées.

Grande naïveté d'ailleurs , comme chez tous les utopistes. Il suppose chez tous les hommes un égal amour de la justice (sainteté) et une égale humilité. Honnête homme, excellent homme!

Orgueilleux solitaire, étranger à la vie.

Chenavard est une caricature de la sagesse antique dessinée par la fantaisie moderne.

Les peintres qui pensent.

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