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L'ECOLE PAÏENNE

Cet article parut en tête de la Semaine théâtrale, dans le n" 3 de la deuxième année, 22 janvier i8 52 (et non 1851, comme on lit dans plusieurs bibliographies et au bas de l'article même dans le texte de 1868).

Il reparut dans la Revue de poche, numéro du 25 décembre 1866, précédé de la lettre suivante :

...Je vous envoie quelques pages fort bclk-s de Charles Baudelaire, qui remontent déjà à plus de quinze ans. Ces pages, écrites à ma demande, turent publiées dans un journal inaperçu, que j'avais essaye de fonder avec Cliainpffeury, Armand Baschet, Asselincau, et dont il serait impossible de réunir quatre numéros aujourd'Iiui. Ces pages, intitulées l'Ecole Païenne, peuvent être considérées comme inédites, car le pauvre journal en question ne tirait pas a plus de deux cent cinquante ou trois cents exemplaires.

Vous admirerez comme moi le sens droit et le style de race de ce fragment. Soupçonnerait -on que la première attaque contre le Parnasse était partie de Baudelaire?

Charles MoNSELET.

Le texte donné par la Revue de poche avait été expurgé en vue de ne point choquer le lecteur bien pensant.

Celui de 1868, que nous avons retenu, est presque identique à l'original.

On a discuté ces temps derniers sur les intentions secrètes de cet article. (Voir notamment les articles de M. Fernand Vandérem, Le Figaro, 4,, 13, 20, 27 octobre et 3 novembre 1923, et ceux de M. Paul Souday, Le Temps, 15, 22 et 29 octobre 1923.)

Il n'y a pas de doute que ces pages visaient Banville puisque le nom de celui-ci figure entre parenthèses après la mention Ecole Païenne dans une note de Baudelaire appartenant à la même époque (voir plus loin, note sous la page 293). Mais elles visaient peut-être aussi quelques autres contemporains, par exemple Louis Ménard dont Baudelaire déjà, en 184.6^'', avait apprécié avec peu d'indulgence le Prométbe'e délivré, et qui, onze ans plus tard, répondit à cette attaque par l'article le plus venimeux (voir notre édition des Fleurs du Mal, p. 362-363); puis encore Théophile Gautier, poète plastique entre tous, dont la Préface à'EAïAUX ET CamÉES devait bientôt attester à quel point il se désintéressait de la chose publique, et Leconte de Lisle qui, dans La Phalange, dès 18.^^-1847, avait déjà marqué son attirance vers l'hellénisme et tout à l'heure, en tête de ses Poèmes Antiques, allait écrire tout uniment que «depuis Homère, Eschyle, Sophocle... la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain».

Elles pouvaient enfin, croyons -nous, parfaitement viser Victor de Laprade chez lequel les contemporains semblent avoir remarqué plus encore le décor panthcistique que les intentions spiritualiste et chrétienne. Ouvrons les Progrès de la poésie française, ouvrage pourtant bien postérieur (1867). Nous y lisons ceci :

Tli. de Banville comme Goethe, introduisant la blanclie Tvnduride dans le sombre manoir féodal du moyen âge, ramena dans le burg romantique le cortège des anciens dieux, auxquels de Laprade avait déjà élevé un petit temple de marbre blanc au milieu des bois qu'il sait si bien chanter.

''• Jules Claretic, quelque douze ans plus tard, contait :

Le matin, quand le soleil est levé à peine, l'auteur des Fleurs du Mal entend parfois frapper brusquement à sa porte. II s'éveille :

— Qui est là?

Il écoute :

— Que faites-vous de Zeus? demande alors une voix terrible, — la voix de Louis Ménard , helléniste.

Ciiarics Baudelaire ne tire de cc-rtc persécution qu'une vengeance :

— Vous êtes un païen, répond-il.

Et il se rendort. (Figaro, 26 juin 1864.)

Est-ce simple hasard si Gautier rapproche ici les noms de Banville et de Laprade ? Ne faut-il pas croire bien plutôt que ces deux nomslà, dans son esprit, restaient représentatifs de la renaissance de l'hellénisme mythologique?

Mais il y a un argument beaucoup plus fort encore pour admettre que Baudelaire comprenait Laprade parmi les poètes dont on le voit ici combattre les tendances. On lit dans la lettre qu'il adressait à Fcrnand Desnoyers trois ans plus tard (i^^^) '•

Vous me demandez des vers. . .des vers sur ia nature, n'est-ce pas? sur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, — te soleil sans doute? Mais vous savez bien que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux, et que mon âme est rebelle à cette singulière religion nouvelle, qui aura toujours, ce me semble, pour tout être spirituel, je ne sais quoi de sboching. Je ne croirai jamais que l'âme des Dieux habite daru les plantes , et, quand même elle y habiterait, je m'en soucierais médiocrement, etc.

«Je ne croirai jamais que Vâme des Dieux bahite dans les plantes», déclare Baudelaire. N'est-ce pas Laprade précisément qui, dans une de ses pièces les plus fameuses : A un grand arbre [Odes ET POEMES , 1843), avait écrit :

L'esprit calme des Dieux habite dans les plantes?

On remarquera enfin que Baudelaire, en poursuivant de ses sarcasmes V école païenne, était parfaitement logique avec lui-même. Ne l'avons-nous pas vu, dans ses Salons, s'élever contre les peintres qui habillaient à l'antique la vie moderne? — Voir aussi notre note sur la page 360.

Page 289. «. . .un de ces jeunes gens...» — Un étudiant, précise la bibhographie La Fizehère et Decaux.

Page 290. «. . .l'infâme Galiléen.» — 1866 : le Galiléen.

A propos de cette épithète péjorative, rappelons une boutade de Baudelaire que Barbey d'Aurevilly a rapportée quelque part (cité de mémoire) :

Jésus -Christ est bien heureux d'être Dieu, disait-il. S'il n'était qu'un homme comme nous ou M. Renan , je trouverais qu'il manque un peu d'énergie.

«Ernestine». — Nom de fantaisie? ou faut-il voir là quelque

allusion? Le Dictionnaire des Comédiens, d'Henry Lyonnet, ne men-

tienne pas moins de douze artistes connues sous ce nom à la même époque.

Page 291. «. . .un trait de lui [Heine] qui me met hors de moi. . .» — Voir Reisebilder , i"éd. , I, p. 299-300. — Ceci n'empêchera pas d'ailleurs Baudelaire de prendre la défense de Heine contre Janin (voir ŒuVRES PoSTHUAîEs).

A propos du reproche dont Heine est ici l'objet, signalons que la colère de Baudelaire avait été particuhèrement échauffée, sans doute, par la lecture du roman du marquis de Custine, Aloys ou le Religieux du Mont Saint- Bernard, ouvrage que nous le verrons citer avec éloge dans ce même livre (p. 396).

Page 292. «. . .et il aimait les hommes.» — 1866 : et il aimait trop les hommes.

« Exprimez- vous la crainte. . .» — Ce paragraphe ne figure pas.

dans le texte de 1866.

Page 293. «11 y a quelques années. . .» — Cf. Quelques Caricaturistes français (Curiosités Esthétiques, p. 417 de notre édition), où ce passage se retrouve à quelques variantes près.

«Eh bien! j'ai vu un écrivain de talent pleurer...» — Voir dans

les Curiosités Esthétiques notre note sous la page 4.17. — Cet exemple devait d'ailleurs être suivi : Janin protestera contre le travestissement de l'Olympe lors d'Orphée aux Enfers, et Saint- Victor lors de La Belle Hélène.

«S'est-on assez moqué. . .des écrivains à dague, à pourpoint et

à lame de Tolède?» — Baudelaire, étabhssant le programme du Hibou philosophe, écrit :

Faire, à nous cinq [lui-même, Champflcurv, Monselet, André Tliomas et Armand Bascliet] un grand article : La vente des vieux muts aux enchères df l'Ecole classique , de V Ecole galante, de VEcote romantique naissante, de l'Ecole lunatique, de l'Ecole lame de Tolède, de l'Ecole olyynpienne (V. Hugo), de l'Ecole païenne (Banville), de l'Ecole poitrinaire, de l'Ecole du bonheur, de l'Ecole mélancolico-farceuse (Alfred de Musset).

Page 294. «...c'est créer de grandes chances de perdition.» — 1852 : de grandes chaînes de perdition. Coquille indiquée dans l'Errata joint au numéro de la Semaine théâtrale du i" fé\Tier.

Page 295. « Les ressorts qui le font se mouvoir resteront longtemps cachés.» — 1866 : Les ressorts qui le font se mouvoir vous resteront toujours cachés.

«...au-dessus des /brtun« vulgaires.» — 1852 : au-dessus des

forces vulgaires. Coquille indiquée dans VErrata.

Page 296. «Allez vaincre ces rebelles.» — 1866 : Allez convaincre ces rebellés.

«...on ne les aimera que pour leur forme.» — Coquille de

1 8^ 2 : que pour leur fortune. Elle est indiquée dans VErrata,

«Le goût immodéré de la forme. . .» — Cf. l'émouvante con-

fession de la lettre à M"' Aupick en date du 6 mai 1861 : «Je me suis épris uniquement du plaisir, d'une excitation perpétuelle; les voyages, les beaux meubles, les tableaux, les filles, etc. J'en porte cruellement la peine aujourd'hui.»

Cf. aussi l'inédit publié par M. Paul Fuchs dans le Supplément littéraire du Figaro, numéro du samedi 7 février 1925, dont voici le texte :

A mesure que l'Iiomme avance dans la vie, et qu'il voit les choses de plus haut, ce que le monde est convenu d'appeler la beauté perd bien de son importance, et aussi la volupté, et bien d'autres balivernes. Aux veux désabusés et désormais clairvoyants toutes les saisons ont leur valeur, et l'hiver n'est pas la plus mauvaise ni la moins Féerique. Dès lors la beauté ne sera plus que la promesse du bonheur, c'est Stendhal, je crois, qui a dit cela. La beauté sera la forme qui garantit le plus de bonté, de fidélité au serment, de loyauté dans l'exécution du contrat, de finesse dans l'intelligence des rapports. La laideur sera cruauté, avarice, sottise, mensonge. La plupart des jeunes gens ignorent ces choses, et ils ne les apprennent qu'à leurs dépens. Quelques-uns d'entre nous les savent aujourd'hui; mais on ne sait que pour soi seul. Quels moyens pouvais-je efficacement employer pour persuader à un jeune étourdi que l'irrésistible sympathie que j'éprouve pour les vieilles femmes, ces êtres qui ont beaucoup souffert par leurs amans, leurs maris, leurs enfants, et aussi par leurs propres fautes, n'est mêlée d'aucun appétit sexuel?

Si l'idée de la Vertu et de l'Amour universel n'est pas mêlée à tous nos plaisirs, tous nos plaisirs deviendront tortures et remords.

26 août 1851. . Charles Baudelaire.

On remarquera la date, qui est bien voisine de celle où fut écrite l'Ecole païenne — et cela se sent de reste.

• « Je comprends les fureurs des iconoclastes et des musulmans contre

les images.» — i8 52-i866 : les fureurs musulmanes et iconoclastiques contre les images.

Page 297. «Je la garde pour un pauvre.» — Premier germe, semble-t-il, du poème en prose : La fausse monnaie.

«... à voler le pauvre ...» — 1 866 : un pauvre.

«. . .ses guenilles. . .» — 1866 : les guenilles.

et", dans les PETITS POEMES EN PROSE, Les Yeux des pauvres.

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