‹ L'art; simples entretients à l'usage de la jeunesse. Par E. Pécaut et C. BaudeChapitre 10 sur 32 · SEPTIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SEPTIEME ENTRETIEN

L ART ROMAIN

2°. — La Statuaire, la Peinture.

L'œuvre des statuaires romains est immense, plus considérable que celle des artistes grecs. Leurs statues se comptaient par milliers, ou plutôt ne se comptaient pas. Dans le seul Colisée, vous avez vu qu'elles dépassaient le nombre de trois mille. Chacun des empereurs romains, dès le premier jour de son règne, avait la sienne dans toutes les grandes villes de l'empire : dans Rome même, il en avait plusieurs, en bronze et en marbre. La statue de chaque gouverneur de province se dressait dans toutes les villes principales. Enfin les riches particuliers peuplaient de statues splendides leurs palais et leurs jardins.

Le plus grand nombre de ces oeuvres est dû au ciseau de sculpteurs grecs, qui étaient à la solde de la cour des grands. Quelques-unes cependant portent bien la

(i) Les Etrusques étaient un petit peuple d'Italie tout voisin de Rome.

marque romaine, elles présentent ce caractère de force, d'orgueilleuse grandeur qui est comme le cachet de Tesprit de Rome.

Il éclate, ce caractère, dans la statue dont voici l'image (iîg. 40), et qui est celle d'Allg^uste, le plus grand des empereurs romains.

Le souverain debout, tête et jambes nues, est représenté au moment où il harangue le peuple. La main gauche soutient les plis d'une ample draperie et porte le sceptre impérial. La droite se lève pour commander l'attention, dans un geste d'une autorité et d'une majesté suprêmes. La tête légèrement penchée, le regard lier et direct expriment la volonté toute puissante. La bouche s'entr'ouvre et parle. La jambe gauche soulevée et tout le corps porté en avant sur la jambe droite donnent à la statue le mouvement de la vie. Regardez-la bien. Voilà de la vraie sculpture romaine, fière, forte, puissante, superbe.

Toute autre est la statue que voici (fig. 41), et qui représente Diane^ la déesse de la chasse. Celle-là est certainement l'œuvre d'un élève des Grecs.

La déesse est à la chasse; ses jambes fines et nerveuses, que la courte tunique laisse à découvert, l'emportent d'une course rapide. La main gauche s'appuie sur la tête d'une biche apprivoisée, tandis que le bras droit, relevé et arrondi dans un geste charmant, prend une flèche dans le carquois '; La tête, petite et portée sur un cou long et flexible, se tourne à demi vers la droite. La statue entière est animée d'un mouvement harmonieux et vif.

Vous retrouvez ici cette suprême élégance que vous

(i) Carquois, sorte d'étui à flèches, qui se portait en bandoulière.

Flû. 40. — Statue de l'empereur Auguste.

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admiriez dans Tautre statue de Diane, lorsque nous avons étudié les oeuvres de Tart grec. Et ici encore cette élégance est due en partie à Fartifice que je vous ai déjà fait observer, à la longueur excessive des jambes et du cou, à la petitesse de la tête. Mais elle est due aussi à la grâce parfaite de Tattitude, à Tharmonie des lignes, à l'expression à la fois animée et divinement fière du visage.

Regardez maintenant (fig. 42) cette admirable statue qui porte le nom de ï Ariane endotvnie. Ana.ne^ dit la légende, était la fiancée du prince Thésée : elle l'aimait de toute son âme ; abandonnée et trahie par lui, elle mourut de chagrin. L'artiste a choisi pour représenter la jeune fille, le moment où elle s'endort, pleine de foi dans celui qu'elle aime, ignorante de la trahison prochaine.

Voyez comme toute la statue exprime la paix, la confiance,* le parfait repos. Les jambes doucement entre-croisées, le gracieux abandon du bras droit, malheureusement brisé, qui se replie et qui retombe au-dessus de la tête, la pose charmante de cette tête appuyée sur le bras gauche, l'expression si calme du visage, le léger sourire qui entr'ouvre les lèvres, tout nous peint la sérénité du bonheur.

Elle est bien belle, n'est-ce pas ? l'Ariane, belle d'une

beauté touchante , et pourtant, comme on voit qu'elle

n'est pas grecque! Regardez ce croisement trop symétrique des jambes en forme d'X ; regardez surtout cette draperie dépourvue de naturel, compliquée, arrangée, qui se croise prétentieusement sur le ventre et retombe en plis tuyautés comme ceux d'une collerette. Jamais un grand sculpteur grec ne se fût ainsi écarté de la simplicité sévère et de la nature. Certes notre belle endormie est bien romaine.

Bien romaine aussi est la statue du Gladiateur mourant

FiG. 41. — Diane à la biche.

(tig. 43). Pour la comprendre, il faut d'abord savoir ce qu'e'taient les gladiateurs de Rome. Ces malheureux se recrutaient presque tous parmi les prisonniers de guerre : c'était tantôt l'appât d'une riche paye, tantôt l'attrait de la gloire et des applaudissements de la foule, mais trop souvent aussi la contrainte qui les décidait à embrasser cette atroce profession. Ils prêtaient, avant de combattre, le serment que voici : « Nous jurons de souffrir la mort dans le feu, sous le fouet ou par le glaive, et de nous y soumettre en parfaits gladiateurs, corps et âme. » En défilant au pied de la loge impériale, ils saluaient en ces termes : « César! ceux qui vont mourir te saluent. »

Le gladiateur, blessé à mort, est tombé. Appuyé sur le bras droit, il regarde le sang couler goutte à goutte de son sein troué sur son épée brisée. Le caractère de cette tête farouche , la chevelure épaisse et bouclée ne sont pas d'un Romain. Le malheureux est d'une race étrangère, probablement gauloise. Il va mourir, et peutêtre à ce moment suprême, pendant qu'éclatent les huées de l'immense et féroce multitude, peut-être revoit-il les forêts de la patrie, les huttes du village natal... Elle est touchante aussi, mes enfants, cette statue : il s'en dégage une poignante émotion, et c'est par là surtout qu'elle est romaine. Cette douleur tragique aurait répugné à l'artiste grec, amoureux de beauté harmonieuse et sereine. Mais nous, qui ne sommes pas des Grecs, nous la comprenons, nous la ressentons, et le Gladiateur mourant nous parait l'une des plus belles œuvres de toute la sculpture antique.

La gravure qui suit (fig. 44) représente un buste, celui d'Annibal.

Annibal n'était pas Romain. Il était de Carthage, puis-

santé ville d'Afrique qui résista pendant plusieurs siècles aux armées et aux flottes latines. Rome soutint contre cette rivale détestée de longues et sanglantes guerres. Les troupes carthaginoises, commandées par Annibal, battirent les troupes romaines et portèrent la guerre en Italie. Victorieuses dans plusieurs batailles, elles vinrent menacer

a.iMiiiH^iiMayiMJiiiiiiijj!iamiiit,i^i[ii'3iMi

FiG. 43. — Gladiateur mourant.

les murailles de Rome. Mais à la longue, Annibal, malgré son admirable génie, malgré son énergie indomptable, usé par ses victoires mêmes, succomba; il fut battu, chassé d'Italie, ramené en Afrique, battu à Carthage, qui ouvrit ses portes et devint à jamais la proie des Romains.

Admirez, mes enfants, l'expression vraiment prodigieuse de vie et de réalité que présente ce buste. Il semble, après l'avoir regardé quelques minutes, que l'on connaît Annibal, qu'on l'a vu, qu'on l'a compris, qu'on le reconnaîtrait s'il venait à paraître devant nos yeux. Cette bouche serrée par

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un souci terrible, ce regard chargé de pensée et comme fixé sur un avenir de douleur et de désastre, tout dans ce

FiG. 44. — Annibal.

visage vit d'une vie intense, nous parle, nous saisit. Regardez avec respect, mes enfants, car vous ne verrez peutêtre jamais une plus éclatante manifestation de la puissance de l'art. Merveilleuse puissance, qui fait vivre

devant nos yeux, après deux mille ans, non pas seulement les traits, mais Tàme même du grand et malheureux patriote de Carthage !

Il va sans dire que la peinture florissait à Rome comme ses deux sœurs, la sculpture et Tarchitecture, et tandis

que Tœuvre des peintres grecs est tout entière perdue pour nous, le temps a mieux respecté celles des peintres romains.

On a retrouvé, dans les ruines des palais ou des temples, d'admirables restes de leurs travaux. Ils ne peignaient pas, comme nous, des tableaux, c'est-à-dire des peintures détachées , entourées d'un cadre et faites pour être placées n'importe oij. Ils peignaient sur les murailles mêmes de l'édifice, de sorte que la peinture n'était pour eux qu'un moyen de décoration, une façon d'embellir et d'égayer les parois d'un temple, ou d'un palais, ou d'une maison particulière. C'est là ce que l'on nomme de la peinture murale.

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