‹ L'art; simples entretients à l'usage de la jeunesse. Par E. Pécaut et C. BaudeChapitre 9 sur 32 · SIXIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

SIXIEME ENTRETIEN

L ART ROMAIN

L'Architecture.

LES Grecs étaient un tout petit peuple : leur ge'nie seul était grand. Les Romains, au contraire, ne furent un petit peuple qu'au début de leur histoire, lorsqu'ils ne possédaient encore que la ville de Rome et les marais qui l'entourent. Très promptement ils étendirent leur territoire. Nation guerrière et conquérante, aussi apte à organiser ses conquêtes qu'à les faire, les Romains finirent par être les maîtres du monde alors connu. Des siècles de guerres et de victoires étendirent leur empire depuis l'Espagne jusqu'à l'Inde et depuis l'Angleterre jusqu'aux déserts africains.

Voyez, en passant, quelle dut être la force prodigieuse de ce peuple ! L'Espagne, la France, la Suisse, la Hollande, une partie de l'Angleterre, une partie de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Russie, toute l'Italie, toute la Grèce,

la Turquie d'Europe et d'Asie, la Judée, la Perse, l'Egypte, l'Algérie, la Tunisie, les lies de la Méditerranée, voilà l'empire conquis par cette poignée d'aventuriers hardis, sobres et intelligents, dont Rome fut le berceau ! Et sans télégraphe, sans chemins de fer, sans bateaux à vapeur, sans armes à feu, ils réussirent à maintenir pendant des siècles leur terrible domination d'un bout à l'autre de ce gigantesque royaume, à dompter les révoltes de cent peuples, à les gouverner d'une main ferme, à leur imposer les lois et la civilisation de Rome ! Grande merveille, la plus étonnante peut-être de l'histoire !

Vous pensez bien qu'au début, quand ils n'étaient que les rudes habitants d'une pauvre bourgade d'Italie, ils ne se souciaient guère des choses de l'art. Mais quand, plus tard, ils furent les maîtres de l'univers, que l'or et toutes les richesses affluèrent de toutes les contrées vers Rome comme les fleuves vont à la mer, quand ils furent incroyablement riches et puissants, les Romains devinrent aussi des amateurs de l'art. Ils prirent plaisir à construire des temples splendides, à peupler leurs villes de statues, à décorer leurs maisons et leurs palais.

Leurs premiers maîtres furent les Grecs. Les Romains, en efifet, rudes guerriers, excellents administrateurs, n'avaient pas eux-mêmes beaucoup de dispositions pour être artistes. Ils furent un peu d'abord comme ces parvenus, anciens ouvriers ou paysans enrichis, qui ne connaissent rien aux belles choses, mais s'en procurent tout de même à force d'argent, pour se donner des airs de connaisseurs. C'est ainsi que les Romains appelèrent à eux des artistes grecs et les payèrent pour orner l'Italie. Certainement les trois quarts des beaux édifices, des belles statues dont nous trouvons les ruines

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dans ce pays sont l'œuvre des architectes et des sculpteurs grecs.

Toutefois avec le temps, et au contact des Grecs, on vit se former un nombre, petit d"ahord, puis considérable, d'artistes de race romaine. Mais vous pensez bien qu'ils ne firent pas autre chose qu'imiter l'art grec. Etant des élèves, ils devaient nécessairement imiter leurs maîtres.

L'imitateur, vous savez cela, n'est presque jamais l'égal de son modèle. Il est certain que dans son ensemble l'art romain ne nous offre pas cette perfection absolue, cette beauté si simple, cette grandeur si harmonieuse que nous avons admirées dans le génie de la Grèce. Mais en revanche, il nous présente des caractères particuliers qui sont bien ceux de la race romaine. La force y domine, comme il faut s'y attendre dans un peuple plus fort que tous les autres. Ce qui y domine souvent aussi, c'est la splendeur, la richesse : chose naturelle chez les vainqueurs du monde, enrichis des dépouilles de toutes les contrées conquises et pillées depuis des siècles.

Je crois que vous me comprendrez mieux en étudiant le monument colossal dont voici une image (fig. 34). On l'appelle le Colisée. C'était une arène, un cirque, le plus vaste du monde, où cent mille spectateurs trouvaient place. Ils y assistaient, non pas comme les Grecs, à ces nobles jeux de force ou d'adresse propres à cultiver dans un peuple le goût de la beauté et de la grâce, mais à des combats sanglants d'hommes entre eux ou d'hommes contre des tigres et des lions. Il arriva souvent que dans un seul spectacle un millier de ces malheureux périrent, aux applaudissements de la foule enivrée de sang.

Le Colisée, vous le voyez, est en partie écroulé, mais ce qu'il en reste suffit à nous frapper d'admiration, tant s'y

révèlent la force, la grandeur farouche du peuple qui l'a construit. L'arène est ovale, et mesure 200 mètres de long sur 167 mètres de large. Quatre-vingts arcades donnaient passage à la foule. Les sénateurs, les chevaliers, les grandes gens, occupaient deluxeuses loges dans les gradins inférieurs. Une loge plus vaste, soutenue par des colonnes, était réservée à l'empereur.

Voyez, mes enfants, quelles différences distinguent ce monument des édifices grecs. D'abord les Grecs ne pratiquaient pas d'arcades, elles leur paraissaient manquer de grâce et de noblesse. Mais surtout ils prenaient un soin extrême que toutes les parties du monument fussent bien d'accord entre elles, qu'aucune ne dérangeât l'harmonie de l'ensemble. L'architecte romain a méconnu cette grande règle et n'a pensé qu'à faire une œuvre splendide et imposante. Voyez, en effet : des quatre étages superposés, aucun n'est semblable à l'autre. L'étage inférieur est formé de colonnes doriques, massives, nues. Le second est ionique : vous distinguez les volutes des chapiteaux. Le troisième est corinthien. Le quatrième, enfin, n'appartient à aucun des trois genres : ce sont des piliers carrés.

Une autre grande loi du beau, découverte et toujours respectée par les Grecs, est violée ici. C'est celle qui veut cjne les parties les plus solides soutiennent toujours les plus légères. L'art le commande parce que la raison l'exige. Eh bien ! regardez : les trois étages inférieurs, légers, percés de grandes arcades, soutiennent un quatrième étage épais, massif. Je sais bien que ce grand mur aveugle ajoute à la solennité morne et grandiose de l'édifice. Mais ce n'en est pas moins une faute grave, que jamais un Grec n'eût commise.

« Les ruines du Colisée, dit un voyageur français,

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sont extrêmement imposantes. C'est surtout la nuit qu'il faut les voir, lorsque les rayons de la lune se jouent au milieu des voûtes entr'ouvertes, des escaliers rompus, des

débris de gradins et de colonnes Elles prennent alors

des dimensions prodigieuses, des formes étranges.

« On croit voir, ajoute Chateaubriand, le peuple s'assembler, Rome entière accourue pour boire le sang des martyrs, cent mille spectateurs se répandre sur les gradins, la foule vomie par les portiques descendre et monter le long des escaliers intérieurs. Des grilles d'or défendaient le banc des sénateurs de l'attaque des bétes féroces. Pour rafraîchir l'air, des machines ingénieuses faisaient jaillir des sources de vin et d'eau safranée, qui retombaient en rosée odoriférante. Trois mille statues décoraient la scène. Dans un canal creusé autour de l'arène nageaient un hippopotame et des crocodiles. Cinq cents lions, quarante éléphants, des ours accoutumés à déchirer des hommes, rugissaient dans les cavernes de l'amphithéâtre. Des gladiateurs non moins féroces essayaient çà et là leurs bras ensanglantés. »

N'allez pas croire, mes enfants, que toutes les œuvres romaines soient inférieures à celles du génie grec. En voici une qui est bien faite pour vous montrer que l'art romain a souvent approché de la perfection et qu'il mérite grandement notre respect.

C'est un petit temple qui existe encore presque intact, non pas en Italie, mais en France, à Nimes. Ceci ne vous surprendra pas, si vous vous rappelez que les Romains, après avoir vaincu et soumis nos ancêtres, avaient tait de la Gaule une province de leur empire. Nîmes, comme Lyon, Marseille, Arles, Toulouse, etc., fut une ville

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romaine, et Ton y voit les restes de monuments et de travaux admirables.

Mais le plus beau de ces restes, c'est assure'ment la Maison carrée, dont voici une gravure (fig. 35;.

FiG. 35. — La -Maison carrée, à Nimes.

Le temple est rectangulaire, et tout petit : trente mètres de long, sur quinze de large. Une ravissante colonnade de Tordre corinthien le plus riche règne tout à Tentour. Sur les côtés, les colonnes sont à demi engagées dans le mur. Mais les dix colonnes de devant sont libres et forment le porche d'entrée, auquel on accède par un escalier de quelques marches. Une frise sculptée fait le tour de l'éditice : elle est formée d'enroulements et de feuillages entrelacés, d'une délicatesse d'exécution, d'une grâce merveilleuses. Mais la vraie merveille du monument, ce n'est pas la richesse des détails, c'est l'harmonie parfaite des proportions. Il est tout petit, et il nous semble grand. Il est orné.

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sculpté avec profusion, et cependant c'est la grâce noble de Tensemble qui nous frappe surtout. A quoi cela tientil? Aux proportions, à la hauteur des colonnes, à la petitesse de Fintervalle qui les sépare, à la longueur relativement énorme de Tédifice, puisqu'elle est double de la largeur, enfin à la combinaison parfaite de toutes les dimensions, à cette grandeur dans la grâce que nous avons appris à admirer dans les chefs-d'œuvre grecs.

Le monument que voici (fîg. 36) n'a rien de^grec. Il est bien romain, et n'en est pas moins beau. C'est un arc de triomphe, un de ces portiques de marbre que le peuple élevait à ses généraux victorieux pour célébrer et attestera Jamais leur gloire : à son retour dans la capitale, le cortège triomphal, formé du vainqueur et de son état-major, de l'élite du soldat, des prisonniers de marque et des plus belles pièces du butin, défilait sous la voûte, aux acclamations de la foule enthousiaste.

Regardez : c'est bien là un monument de guerre et de victoire. Il exprime très nettement l'orgueil de la force triomphante. L'expression d'orgueil tient à la hauteur superbe de l'édifice. L'expression de force tient à sa massive épaisseur. Il se dresse haut au-dessus de la terre : mais il y appuie inébranlablement ses deux pieds de marbre. Voyez pourtant : l'ensemble n'a rien de farouche, de rébarbatif, même une certaine grâce n'y manque pas. Elle tient en grande partie aux quatre belles colonnes ioniques qui adoucissent les angles.

La colonne que voici (fig. 37; est un autre monument de triomphe. Elevée en souvenir de la gloire militaire du grand empereur romain Trajan, on la connaît sous le nom de colonne Trajane. On Ta souvent imitée de nos jours.

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Paris, Londres, Saint-Pétersbourg possèdent des colonnes plus"elevées : aucune n'a cet air de noblesse et de tièrc

FiG. 36. — Arc de Titus, à Rome.

grandeur. Ici encore la supe'riorité tient à Tharmonie des proportions, à un rapport parfait de la hauteur ii la lar-

geur.

Elle mesure quarante-quatre mètres de haut. La statue de Trajan, aujourd'hui remplacée par celle de saint Pierre, la surmontait. Les trente-quatre blocs de marbre

blanc qui la composent sont sculptés d'une frise en spirale représentant les victoires de l'empereur : on n'y compte

pas moins de trois mille personnages, exécutés avec un art nierveillcux, sans compter une infinité de chevaux, d'éléphants, d'armes, de drapeaux, de chariots , de machines, etc.

Pour le dire en passant, cette frise sans rivale a lourni à l'histoire les plus précieux renseignements sur les mœurs des peuples vaincus par Rome, et en particulier sur les mœurs de nos pères les Gaulois.

Ce peu d'exemples suffit, mes enfants, à vous montrer quels grands et puissants architectes ont été les Romains. Ils ont mis dans leurs monuments ce qu'ils trouvaient en eux-mêmes : la force, l'orgueil, la richesse. Ces monuments ont couvert autrefois toute l'Italie et une partie de l'Europe, et leurs ruines

FiG. 37.

- Colonne Trajanc, à Rome.

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font aujourd'hui notre admiration. En les contemplant, nous croyons voir se dresser devant nous l'image de ce peuple e'tonnant qui, parti d'une humble bourgade italienne, devint le maître terrible de tout le monde alors connu.

RESUME ET QUESTIONNAIRE

Que save^-vous des rapports de l'art romain avec l'art grec ? — L'art grec est le vrai père de l'art romain. Les Grecs avaient créé des œuvres d'une beauté divine quand les Romains n'étaient encore qu'une horde de grossiers brigands. Plus tard, quand les Romains envahirent et soumirent la Grèce, ils apprirent à comprendre l'art et à le goûter. Plus tard enfin, devenus riches, opulents, le goût des belles choses leur vint, ils firent venir de Grèce des artistes qui travaillèrent pour eux et qui leur apprirent à travailler.

L'art romain n'est-il donc qu'une imitation, une plate copie de l'art grec ? — Point du tout ! Le génie romain était bien trop fort, trop original pour se plier à ne faire que copier. Sans doute les artistes de Rome commencèrent par copier leurs maîtres de Grèce; mais très vite ils devinrent hardis, et donnèrent à leurs œuvres un caractère propre, particulier.

Quel est ce caractère? — Eh! bien, c'est celui des Romains euxmêmes, c'est celui de leur histoire. Ce peuple fut avant tout vigoureux, conquérant, triomphant. Cela se voit dans leur architecture. La grâce y manque quelquefois, mais jamais la force, jamais la grandeur.

Qu'est ce que le Cotisée? — Un gigantesque cirque.

Quelles représentations donnait-on dans ce cirque? — D'épouvantables combats d'hommes entre eux, ou d'hommes et de bètes fauves.

Que pense:[-vous de tels jeux? — Que le peuple qui s'y accoutume doit être bien cruel, bien étranger à notre sentiment moderne d'humanité, de charité, d'horreur pour la souffrance.

Save:[-vous rien d'analogue de nos jours? — Dieu merci ! rien qui approche de ces abominations. Toutefois les courses de taureaux, dont le peuple espagnol raffole, nous donnent une idée lointaine de ces émotions détestables que la foule romaine recherchait avec passion.

Pense:^-vous que les Grecs eussent aime de tels spectacles? — Jamais ! Les Grecs avaient une trop noble idée de la vie humaine, un goût trop délicat, un sentiment trop exquis du beau, pour se plaire à ces tueries. Ils n'y auraient vu qu'un délassement de sauvages.

FiG. 38. — Chapiteau romain.

FiG. 39. — Peinture étrusque^.

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