L EPOQUE ROMANE
Enfin, jetez un coup d'œil sur les statues : sur ce Christ
long, maigre, si gauchement accroupi, sur sa tunique aux plis re'guliers, sur le geste naïf de ses grandes mains, sur Tattitude des disciples qui l'entourent. On voit bien que
Tartiste est maladroit, qu'il iVa pas étudié son art aux écoles de la Grèce ou de Rome : il ne Ta étudié que dans son propre cœur; il exprime comme il peut, comme il se rimagine, le Christ qu'il adore. Tout cela est naïf; mais c'est touchant, c'est émouvant : on y sent, sous la gaucherie du moine-artiste, une foi humble et ardente exprimée avec sincérité.
Maintenant que nous avons assez vu l'extérieur d'une église romane, franchissons le portail et contemplons l'intérieur (tig. 56).
Du premier coup d'œil vous voyez que rien ici, non plus que dans la façade, ne rappelle l'art grec ou romain. Non ; cet art-là est bien mort ; celui que voici est bien un art nouveau, jeune, mais déjà grand et puissant. Ce qui nous frappe d'abord, c'est la hauteur des voûtes. Les temples grecs étaient plus larges que hauts et grands ouverts à la lumière. L'église chrétienne, du premier jour où elle est née, est haute et à demi ténébreuse. Pourquoi cela? Je vais vous le dire. C'est qu'elle se prête mieux aux pensées du chrétien. Sous cette voûte élevée, qui semble s'élancer vers le ciel, la prière monte plus librement ; dans ce demi-jour discret, silencieux, tamisé par des vitraux coloriés, l'âme se recueille sans peine aux pieds de son Dieu.
Souvenez-vous de ceci, mes enfants. Ces beaux édifices de l'antiquité païenne ou chrétienne ne sont pas seulement des masses de pierres artistement taillées: ils sont, pour ainsi dire, la pensée même des peuples. Le temple égyptien, écrasé, massif, gigantesque et noir, nous montre l'âme assombrie et mélancolique du peuple esclave qui 'frissonnait entre ses piliers. L'âme gaie, heureuse, intelligente et active du Grec apparaît dans ses édifices élé-
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gants, lumineux et beaux. L'âme dure et forte du Romain, nous la devinons dans ses monuments dont la force est le grand caractère. Enfin la pense'e du pauvre serf chrétien du moyen âge, cette pense'e détachée de cette terre de douleur et tournée vers le ciel du Christ, cette pensée rêveuse, attendrie et croyante, elle se montre à nous sous les voûtes mystérieuses de Féglise romane.
Si vous saviez comme c'est vrai, ce que je vous dis là! Tenez, en voici encore une preuve. Si vous visitez en détail une de ces cathédrales, vous serez frappés de la quantité de statues grotesques ou hideuses qui peuplent les coins sombres des voûtes, ou qui bordent les toits. Ce sont des démons grimaçants, des bêtes inconnues armées de cornes, de crocs et de griffes, des hommes soumis à d'horribles supplices. Que signifie cela? Cela, mes enfants, ce sont les rêves, les terreurs, c'est le cauchemar qui s'empara de tout le monde chrétien à l'approche de l'an mille. Vous savez, on vous a dit que les peuples croyaient que cette date serait celle de la fin du monde. Ils le croyaient pour de bon. Jugez de leur épouvante à mesure qu'approchait ce jour fatal! Eh bien, la voilà, leur épouvante, la voilà exprimée en pierre. Ces monstres, ces supplices, ces damnés, c'est l'enfer qui hantait leur imagination frémissante.
RESUME ET QUESTIONNAIRE
D'où pouvait venir une renaissance de l'art, au commencement du moyen dge? — Du clergé seul, des cloîtres chrétiens.
Pourquoi cela? — Parce que seuls les moines eurent du loisir et de l'instruction. Le reste du peuple se partageait en deux classes : l'une, composée des barons guerriers, des seigneurs féodaux, rudes, ignorants, ne rêvant que la bataille et ne sachant pas même signer leur nom ; l'autre, comprenant la multitude, obscure et courbée vers la
terre, des serfs, véritables esclaves, obligés de peiner toute leur vie pour nourrir et enrichir leurs maîtres.
Tout ce qui avait quelque désir de s'instruire, quelque délicatesse dans l'âme, se réfugia dans la paix du cloître. C'est là que se formèrent les premiers artistes chrétiens.
Quelles furetit leurs grandes œuvres? — Des églises, naturellement.
Quels sont les caractères de l'art roman? — A la fois la force, un sentiment profond sincèrement exprimé, et l'inexpérience, la gaucherie dans l'exécution.
Expliquez-vous plus clairement. — Eh bien, on sent que la foi de l'artiste est vraie et profonde. On le sent en pénétrant sous la voûte obscure, dans les profondeurs mystérieuses de son église ; on le sent en admirant ses efforts pour enrichir l'édifice de mille ornements, en étudiant ses statues naïves. Mais, avec cela, on voit aussi qu'il est neuf dans son art. Il n'ose pas élever les voûtes sur de hauts piliers, percer les murs de baies nombreuses, unir, comme le Grec ou l'Arabe, la solidité à la légèreté. Ce qu'il fait est grand et solide; mais c'est à force d'entasser les pierres, d'épaissir les murs et les colonnes. L'église romane ressemble à un de ces hommes trapus, courts, ramassés, dont la vigueur manque de grâce et de distinction.
FiG. 5j. — Sculpture romane.
(Façade de Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers.)
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FiG. 5S, — Ornement gothique, d"après un vitrail.