‹ L'art; simples entretients à l'usage de la jeunesse. Par E. Pécaut et C. BaudeChapitre 19 sur 32 · I-TÔ L ART · texte numérisé non relu

I-TÔ L ART

Vous souvenez-vous de ce que je vous disais, que la Renaissance c'est le retour de l'art à la nature, à la vie? Rien ne le montre mieux que ce bas-relief. Quel parfait naturel dans les attitudes et les expressions de ces jeunes chanteurs! Comme ils chantent de tout cœur, comme ils sont bien pareils à tous les enfants de leur âge que vous voyez le dimanche chanter vêpres à l'église ! Comme l'artiste a su les surprendre dans la ve'rité de leur geste, de leur pose, de leur regard ! Et cependant, voyez comme Tensemble est gracieusement groupé, les détails charmants, les attitudes heureuses. Voila bien la nature fidèlement reproduite, mais embellie par l'art.

Encore un bas-relief d'un autre Florentin, de Donatello. C'est la tête de sainte Cécile, la patronne de la musique (fig. 75). Le beau visage, n'est-ce pas? Beau par la pureté de ses lignes, mais plus beau encore par l'expression d'intelligence, de méditation et pourtant de sérénité.

Une statue, maintenant. C'est Moïse (fig. 76), sculpté par Michel-Ange \ car ce grand architecte fut surtout un grand sculpteur et un grand peintre ; il fut même un grand poète. Pour le dire en passant, il n'était pas le seul artiste de son temps qui excellât dans plusieurs arts, tant était ardente cette fièvre d'imagination et de travail qui s'empara du monde à la Renaissance.

Le colossal Moïse est assis, caressant d'une main sa longue barbe, et serrant sous son bras les Tables de la loi. C'est bien là le rude législateur hébreu, le maître dont la main puissante façonna la nation juive. Jamais peut-être une statue n'a plus clairement exprimé la force, la sévérité, Fautorité, la majesté ; ce regard plein de pensées semble régner sur tout un peuple.

Michel-Ange est encore l'auteur de l'admirable groupe

fiG. 74. — Lts Chanteurs, bas-relief de Luca délia Robbia.

FiG. 7J. — Sainte Cécile, bas-relief de Donatello.

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FiG. 76. — Moïse, par Michcl-Angc,

la Pietà (fig. -jj) : la Vierge soutenant sur ses genoux le Christ mort. Étudiez avec respect ce chef-d'œuvre, mes enfants, car le génie du grand sculpteur y est tout entier visible, ce génie aussi puissant par la pensée que par l'exécution. Ici encore l'observation fidèle de la nature a guidé l'artiste. L'aspect de ce cadavre est poignant, c'est la mort dans sa terrible réalité. Cette femme brisée par la souffrance n'a rien de la madone du moyen âge, de la déesse chrétienne : c'est une mère qui a tout perdu en perdant son fils. Son attitude affaissée, son regard tendu dans une contemplation passionnée, tout exprime la douleur infinie. Et cependant, non, le christianisme n'est pas absent de ce chef-d'œuvre, et ce n'est pas en vain que la Renaissance est la fille du moyen âge. Un sentiment inconnu de l'antiquhé, un sentiment tout chrétien, pénètre ce marbre: la résignation, la paix de l'âme, qui, au sein de la pire souffrance, bénit la volonté de Dieu et accepte l'épreuve. Voyez le beau geste de la main droite de la Vierge. Voyez surtout l'harmonie, le calme, la gravité, la sérénité de l'ensemble : c'est la douleur terrible se calmant dans la soumission à Dieu. 11 n'y a peut-être pas eu dans l'art du moyen âge d'œuvre plus profondément religieuse. Mais la religion qui s'exprime ici est une foi libre, sans miracle et sans dogme.

Encore une statue, œuvre du Florentin Verocchio, qui fut peintre, sculpteur, graveur, orfèvre et musicien. Elle représente (fig. 78) le célèbre aventurier Coleone, moitié brigand, moitié capitaine. Je ne sais ce qu'il faut le plus admirer, du cheval plein de vie, de vérité, de puissance, ou du chef de bandes, droit sur sa haute selle, sa rude figure plissée par la menace, le regard impérieux et pénétrant. Mais pourquoi les séparer? C'est l'ensemble qui est admirable,

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tant le cheval et le guerrier sont bien en harmonie, tant ils s'accordent pour exprimer la force farouche et terrible.

FiG. 77. — La Pietà. groupe par Mi^lKl-Angu

Cependant, mes amis, si vous voulez saisir ici le grand effort de la sculpture florentine vers la réalité vivante, je vous engage à bien regarder le cheval, sa tète petite, sa puissante encolure, la masse musculeuse de sa croupe, mais surtout son allure, ce pas si vif, si souple, si fort et si

vrai, qu on a l'impression qu'il va s'animer sous nos yeux.

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p,G y8 Baitholonuo Coleonc par Verocchio.

Vous pensez bien, mes enfants, que l'art nouveau ne se borne pas à la sculpture, qu'il crée des peintres aussi admirables que ses sculpteurs. C'est mC-me là une des

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différences qui séparent la Renaissance du moyen âge. L'artiste chrétien, tout entier à des pensées de piété sombre et ardente, dédaigne la peinture: la pierre, froide et sans couleurs, lui suftit pour exprimer son âme. Tout au contraire. Tartiste du w" siècle n'a pas trop de toutes les

FiG. 79. — La Vierge à la chaise, par Rapnaêi.

formes de l'art pour épancher la brûlante vie qui bouillonne en lui : monuments, statues, couleurs, bijoux, musique ; il essaye de tout, il jouit de tout. Le monde est trop petit pour lui.

Pour la peinture comme pour les statues, mes entants, le temps nous presse, il faut nous borner, et choisir, parmi des milliers de chefs-d'œuvre, quelques-uns seule-

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ment des plus beaux. Mais n'oubliez pas que ce ne sont là, pour ainsi dire, que des spécimens, et que d'innombrables œuvres aussi admirables naissent en même temps dans toute l'Italie.

Deux noms, par-dessus tous les autres noms de peintres, sont restés immortels. Gravez-les dans votre mémoire: Raphaël et Léonard de Vinci.

Voici l'un des plus beaux ouvrages du premier. C'est la Vierge à la chaise (tig. 79) : la mère du Christ, assise, serre son fils sur son sein, tandis que saint Jean, encore enfant, les contemple avec un geste d'adoration. C'est ici surtout que vous pouvez mesurer l'abîme qui sépare ces temps nouveaux de ceux du moyen âge. Cherchez, dans cette belle peinture, ce qui pénétrait les œuvres chrétiennes, la foi religieuse ; vous l'y chercherez en vain. Malgré le titre du tableau, cette femme n'est pas la mère du Sauveur, cet enfant n'est pas le fils de Dieu. Il n'y a rien de plus, ici, qu'une belle jeune mère serrant dans ses bras un bel enfant. A la place de la foi absente, il y a la beauté, la pure, saine et forte beauté de la nature. C'est une vraie femme, un vrai " bambino " (bambin) qu'a voulu faire Raphaël et qu'il a créés en effet. Ils sont beaux comme de belles créatures vivantes, et c'est ce qu'a voulu l'artiste. Quelle différence avec ces vierges et ces christs gothiques, longs, décharnés, gauches, mais dont le visage resplendissait d'une expression divine et faisait revivre devant nous, après dix siècles, la foi puissante qui animait alors le monde ! Mais ce tableau, s'il n'est pas chrétien, n'est pas non plus païen. La femme ne sort pas du moyen âge telle qu'elle y était entrée. Il y a ici une profondeur de pureté, de candeur, que le christianisme seul a appris à la femme.

FiG. 80. — La Joconde, par Léonard de Vinci. (Au Musée du Louvre.)

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La figure 80 représente le chef-d'œuvre du grand Vinci. Regardez : ce n'est qu'un portrait de rcmiiie, qu'on appelle la Joco^ide. Pas jolie, n'est-ce pas, au premier abord? Vous êtes presque tentés de me dire : n'est-ce que cela? Mais regardez-la encore, ou plutôt laissez-la vous regarder, laissez-la enfoncer dans vos yeux ses yeux étranges, comme contractés par un effort intérieur d'attention; voyez : peu à peu, elle s'anime, elle se met à vivre devant vous, la mystérieuse et charmante femme. Elle vous sourit, et ce sourire n'appelle pas le vôtre, il vous inquiète, il vous trouble. Involontairement cette question se pose dans votre esprit : est-elle méchante ? est-elle bonne? Et si vous continuez à la regarder, elle vous apparaîtra de plus en plus vivante et de plus en plus mystérieuse, jusqu'à ce qu'elle se soit emparée de votre imagination, comme un secret irritant caché sous la grâce et la beauté. La Joconde, mes enfants, c'est peut-être la plus grande œuvre d'art que le monde ait vu naître depuis l'antiquité. Devant ces yeux chargés d'une indéchiffrable pensée, devant le mystère de son sourire, des milliers d'hommes ont passé et passeront encore, et s'en iront avec ce tourment de l'inconnu que vous venez de sentir.

Voici encore un tableau de religion qui, cette fois, est tout païen. C'est le Christ à Emmaiis., de Paul Vcronèse (fig. 81). Jésus mort apparaît soudain à ses disciples, dans l'auberge du petit village d'Emmaûs et s'assied à leur table. Ici non plus ne cherchez pas l'expression religieuse, mais admirez la belle ordonnance du tableau, l'énergie ou la grâce des attitudes, les détails charmants, et imaginez, à la place de cette froide gravure, des couleurs éclatantes et gaies, qui font de cette peinture une splendide décoration.

Vous trouverez comme un retour à la foi des temps

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anciens dans l'œuvre que voilà (fig. 82;. Elle est de Titien, un peintre aussi grand que Raphaël ou Vinci. Les disciples

Fig. 81. — Le Christ à Emmaûs, par Véronèse. (Au Muscc du Louvre.)

portent au tombeau le Christ mort, que Marie et Madeleine contemplent avec une tragique douleur. Tout est

beau, ici, et non pas seulement d'une beauté de forme, mais d'une beauté d'expression. La douleur se peint en

traits poignants dans les visages et dans les gestes, et l'artiste a su varier cette douleur, la mêler de tendresse chez le disciple qui baise le front glacé de son maître,

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d'adoration chez celui qui porte les pieds du cadavre, d'effroi chez le troisième, de piété profonde dans la mère du Christ, de désespoir dans Madeleine. Oui, tout cela est beau et vrai. Et cependant...! il y manque quelque chose, parce que nous n'y semons pas la foi naïve de l'âge chrétien. Il y manque le caractère divin. Rien ne nous avertit que ce beau cadavre de jeune homme est un Dieu, qu'il va ressusciter et régner sur le monde. Tout est humain ici et non divin.

Arrêtons-nous, mes enfants, bien que nous n'avons fait qu'entrevoir de loin la richesse et la beauté de la Renaissance italienne. Ce rapide coup d'œil nous a pourtant suffi pour en comprendre le vrai caractère, que nous résumerons en deux mots. Dans l'effort de l'âme chrétienne pour se détacher de la terre et vivre au ciel, le monde avait failli perdre le sens et le goût de la beauté, de la nature, de la vie réelle.

La Renaissance, c'est l'effort puissant et joyeux de l'humanité pour échapper aux froides ombres du cloître et retrouver le grand soleil, la vaste étendue des champs, la santé, la liberté, la vie. Bénie soit la Renaissance! Sans elle, le monde allait devenir un monastère et la vie un éternel carême. Bénis soient nos pères du xvi® siècle, qui ont de nouveau appris à l'humanité ces trois mots qu'elle avait oubliés : Nature, Liberté, Beauté!

RÉSUMÉ ET QUESTIONNAIRE

Quel est le caractère de la Renaissance ? — La Renaissance est

un mouvement qui se produisit vers le xvi° siècle, et qui ramena l'art à la nature.

Expliquez-en les causes. — L'art païen avait eu pour unique ins-

piration l'étude du beau dans la nature, dans les hommes, dans les animaux, dans les choses. La Vénus de Milo n'est qu'une belle femme. Le buste d'Annibal n'a pas d'autre beauté que de reproduire exactement, tel qu'il fut dans sa vie, les traits, et dans ces traits l'âme du guerrier carthaginois. L'art chrétien, au contraire, a pour unique inspiration la foi religieuse. Il méprise la beauté du corps, il méprise l'homme et sa vie, souillés par le péché. Ce qu'il cherche et ce qu'il exprime, c'est "le sentiment religieux. Eh bien, il vint un moment où cette contrainte, cet effort sublime vers le ciel parurent insupportables. Les hommes se rappelèrent que la terre existe, qu'elle est belle, que la vie est bonne; ils se rappelèrent que les anciens païens avaient joui de l'une et de l'autre et leur avaient demandé le secret de la beauté. Ils se mirent à l'œuvre, et sous leurs mains naquirent mille chefs-d'œuvre aussi beaux que tout ce que l'antiquité avait produit de plus beau. Voilà la Renaissance.

F'tG. 83. — François l"-.

(Médaille par Bcnvenuto Cellini.)

FiG. 84. — Ornement Renaissance.

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