‹ L'art; simples entretients à l'usage de la jeunesse. Par E. Pécaut et C. BaudeChapitre 3 sur 32 · DEUXIEME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

DEUXIEME ENTRETIEN

CE qu'est l'art, nous venons de le voir. Regardons maintenant quels sont les diffe'rents arts. Car il y en a plus d'un.

Une œuvre d'art, nous l'avons dit, c'est une chose belle, dont la beauté n'a d'autre utilité' que de nous charmer. Or, de telles choses, il en est de bien des sortes et bien diflférentes les unes des autres.

Nous en avons cité quelques-unes. Une assiette peinte ne ressemble pas à une cathédrale ni à un dressoir; celui qui fait Tune ne saurait pas faire les autres. Cependant ces trois choses sont des œuvres d'art.

Mais il est des œuvres d'art d'espèce encore plus différente : une belle hymne religieuse, par exemple ; ou l'une de ces gracieuses vieilles chansons du pays, que l'on chante

aux veillées; ou encore une de ces charmantes fables que vous avez apprises et que des milliers d'enfants ont apprises avant vous et apprendront après vous.

— Quoi ! la musique serait donc aussi un art ? la poésie est un art ?

— Oui, sans doute. Rappelez-vous ce que nous avons dit. Est-ce que la chanson et la fable ne sont pas aussi des choses à la fois belles et inutiles ? A quoi bon chanter? à quoi bon parler en vers? Cela ne sert à rien. Non à rien, si ce n'est à nous émouvoir, à nous communiquer comme un frisson de plaisir, à faire battre notre cœur. Ce sont donc là aussi des œuvres d'art.

Toutefois, mes enfants, ce livre, je vous l'annonce tout de suite, ne vous parlera pas de ces deux grands arts, la Musique et la Poésie : d'autres que nous vous en ont parlé ou vous en parleront, je l'espère; nous les laisserons de côté. Nous nous occuperons ici des autres arts, de ceux dont les œuvres sont des choses qui se peuvent voir et toucher, des choses que la main de l'homme a faites, et non pas seulement son intelligence.

Ces arts-là sont nombreux; mais il y en a trois principaux, qui feront seuls le sujet de nos causeries.

11 y a l'art de V architecte^ qui élève de beaux édifices, une cathédrale, un palais, une fontaine monumentale.

Il y a l'art du sculpteur^ qui reproduit l'image d'une chose en taillant quelque substance facile à sculpter, le bois, la pierre, l'ivoire.

Enfin, il y a l'art du peintre. Vous le pratiquez sans vous en douter, quand vous dessinez à l'école. Le peintre trace avec un crayon ou avec des couleurs sur une surface lisse, sur du papier, sur de la toile, sur un mur, l'image des objets réels, fleurs, animaux, hommes, paysages.

Voilà, mes enfants, les trois grandes formes de l'art dont nous allons vous entretenir.

Si nous y réfléchissons, nous verrons que Tun de ces trois arts est presque comme le père des deux autres. L'architecture est venue la première : la peinture et la sculpture sont ses deux filles.

Elles ne servirent d'abord, en effet, qu'à rendre plus beaux et plus agréables les édifices élevés par Tarchitecture.

Autrefois, au commencement de l'art, la première chose que Thomme voulut faire belle, ce fut sa demeure. Il chercha à disposer les matériaux, le bois ou la pierre, de façon que la forme de l'édifice fît plaisir à voir. Ainsi naquit l'architecture, le plus ancien des arts.

Mais bientôt, à mesure qu'il devenait artiste, l'homme songea à d'autres manières d'embellir ses édifices. Il en tailla les matériaux de façon qu'ils présentassent les images de quelques beaux objets, des guirlandes de fleurs, par exemple, ou des statues; puis il imagina de les peindre de couleurs variées. Ce jour-là naquirent la sculpture et la peinture.

Le Peintre, le Sculpteur, I'Architecte sont donc tous les trois des artistes, des hommes qui s'appliquent à faire œuvre d'art. Mais il y a entre eux des différences très grandes, dont il faut nous rendre compte.

Le sculpteur et le peintre peuvent à leur gré représenter tout ce qu'il leur plaît, pourvu qu'ils fassent une belle chose. Ils sont libres de choisir leur sujet dans l'immense nature. Tout, depuis l'humble fleurette jusqu'à la noble figure de l'homme, peut devenir entre leurs mains une œuvre d'art.

L'architecte, au contraire, n'est pas maître d'agir à sa

fantaisie. Pour faire œuvre d'artiste, pour créer à nos yeux une belle ou gracieuse chose, il ne dispose que d'un seul moyen, rédifice qu'il va construire. Or, cet édifice, il faut qu'il serve à quelque chose : c'est un temple, c'est une fontaine, c'est un hôtel de ville. Il faut que la construction réponde exactement à son but. Par exemple, il faut que l'église soit haute et vaste, pour qu'une foule y trouve place ; qu'il n'y pénètre qu'une lumière voilée et tranquille, pour ne pas troubler le recueillement des fidèles. Dans un hôtel de ville, au contraire, il faut des salles de séance sonores et bien éclairées, d'amples escaliers et de vastes couloirs. L'architecte, vous le voyez, n'est pas maître de donner à son œuvre la forme qu'il lui plaît. Avant tout, il est obligé de se conformer à la destination de cette œuvre. C'est une condition indispensable.

Que résulte-t-il de là? — Que la beauté de l'architecture dépendra toujours de cette condition. Un édifice ne sera jamais beau que s'il répond exactement à son but. Autrement ses défauts nous frapperont, nous le trouverons mal construit, nous ne l'admirerons pas.

Remarquez encore ceci, mes enfants. Un grand monument, un temple, un arc de triomphe, une cathédrale, cela coûte infiniment de peine et d'argent : c'est une lourde dépense qui ne pourra pas se renouveler fréquemment. Il faudra donc nécessairement s'arranger pour que ce monument soit solide et durable, qu'il résiste aux ouragans, aux gelées, qu'il traverse impunément les siècles. Voilà donc une seconde condition que devront remplir la plupart des grands édifices. Savez-vous ce qu'il en résulte. C'est que leur beauté, pour être parfaite, pour contenter notre esprit, devra éveiller en nous ces idées de solidité et de durée. Il faudra donc que ce soit une beauté grave.

imposante. Si gracieux et nombreux que soient les ornements d'un tel e'difice, ses statues, ses sculptures, ils ne devront pas empêcher que de tout Tensemble il se dégage pour nous une impression de grandeur et de majesté.

Voyez notre vieille cathédrale. Un peuple de statues rhabite. La rosace de son portail est comme une dentelle de pierre; ses vitraux sont tous décorés de peintures. Et cependant qu"avez-vous ressenti en la contemplant ? Une émotion grave etprofonde.

C'est que ce qui a frappé tout d'abord vos yeux et votre âme, ce ne sont pas ces riches détails, c'est la forme générale et l'aspect de la vieille église. Ses pierres noircies par les siècles vous ont raconté le mystère du sombre moyen âge. La flèche de son clocher, qui se perd dans le ciel, semble y porter

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votre prière. Et quand vos Fie. 5. - Architecture : Une cathédrale.

pas ont troublé le silence de ses voûtes profondes, presque ténébreuses, vous avez senti descendre sur vous un sentiment grave, pieux, recueilli, comme si vous étiez entrés dans la demeure même de Dieu.

Bien différentes, mes enfants, sont les lois auxquelles

obéit la sculpture. Car, tandis que l'architecte nous fait voir le beau dans un monument, la sculpture nous le montre en imitant les mille objets que lui offre Tinépuisable nature.

Vous le voyez, l'imitation est la loi de toute sculpture. Le sculpteur choisit un objet, une plante, un animal, un homme, et Timite en pierre, en bronze, en bois, en ivoire. Seulement faites attention qu'il ne peut choisir au hasard. Il faut que la chose en vaille la peine, il faut qu'elle soit belle. Ce qui est laid ne me'rite pas qu'on se fatigue pour en faire une image qui durera à travers le temps.

Il faut même, mes enfants, que l'objet choisi soit très beau, qu'il soit, si c'est possible, parfaitement beau. Car remarquez que la sculpture est généralement un ouvrage d'un aspect sérieux, sévère; elle n'est pas égayée par mille couleurs, comme la peinture; de plus c'est un ouvrage long et difficile, et dont la durée, s'il s'agit delà pierre ou du métal, est presque éternelle. Ce qui est parfaitement beau est seul digne de tant d'efforts.

Mais où la trouver, la beauté parfaite, la beauté sans défaut ? Elle n'existe pas.

Supposez que le sculpteur entreprenne de nous donner l'image, la statue d'un cheval. Il se rend dans les pâturages, dans les écuries, il cherche un cheval parfaitement beau. Il ne le trouve pas. L'un a les jambes trop grêles, l'autre la tête trop lourde, celui-ci la crinière mal plantée, celui-là les reins trop creux. Le plus beau pèche par quelque endroit.

"Que fera donc l'artiste? — Ne trouvant nulle part en réalité le cheval parfait, il va l'imaginer, le créer lui-même. Tous ces chevaux imparfaits et différents entre eux ont pourtant des traits communs. Tous ont le même caractère d'élé-

gance et de force . Ce caractère se re'vèle dans la tête fièrement levée, dans Tencolure courbe'e gracieusement, dans les membres solides et fins, dansTharmonie des mouvements souples et rapides. Le sculpteur a compris cela, parce qu'il est un artiste. Il imagine en lui-même un cheval doué de

- Sculpture : Cheval sculpté, il y a trois mille ans, sur la façade d'un monument grec.

tous ces traits, un cheval qu'il n'a vu nulle part vivant, et qui est plus beau, plus parfait, plus vrai, que tous ceux qu'il a pu voir. C'est celui-là qu'il va sculpter, parce que celui-là est digne de vivre éternellement en pierre ou en bronze.

Ainsi, vous le voyez, si l'imitation est la loi de la sculpture, ce n'est pas une imitation aveugle. L'artiste ne se fait p.is l'esclave de ce qu'il voit, il ne copie pas seulement les objets de la nature. Au contraire, il les corrige avant de les reproduire; il a dans son esprit une image plus belle,

plus parfaite que tout ce qu'il voit. C'est cette image qu'il présente à nos yeux.

Il en est dé même de la peinture, mais avec quelques différences. La peinture est le moins grave, le moins sévère des trois arts. Ses œuvres ne sont pas massives et pesantes, comme celles de l'architecture et de la sculpture. Elles ne sont pas non plus éternelles, étant composées de matériaux fragiles. Et puis leur aspect est égayé, varié par les mille combinaisons des couleurs.

Que résulte-t-il de là ? C'est que le peintre n'est pas tenu, comme le sculpteur, de toujours choisir des sujets graves et parfaits. Sans doute souvent, bien souvent, il cherche, lui aussi, et il reproduit ce qui est parfaitement beau; les œuvres qu'il fait alors sont aussi admirables que les plus grands ouvrages de l'architecte ou du sculpteur, elles nous frappent de la même émotion.

Mais le peintre peut parfois aussi, sans nous choquer, reproduire des objets moins nobles. Par exemple, il peut faire une œuvre agréable, touchante, en représentant quelque scène de la vie ordinaire : un cavalier, à la tombée du jour, qui arrête au seuil de l'auberge son cheval fatigué d'une longue course; ou bien l'intérieur d'une cuisine de ferme, avec sa haute cheminée, le chien accroupi près des tisons, et la fermière qui file en surveillant le dîner des travailleurs ; une jeune femme, comme celle que voici (fig. 7), qui remplit un broc à la fontaine. Ces simples et paisibles tableaux, en peinture, ont pour nous un charme pénétrant; ils nous remuent doucement, comme des souvenirs de notre propre vie. En pierre, ils seraient ridicules et déplaisants.

FiG. 7. — Peinture : La Femme à la fontaine, tableau de Chardin, peintre français (xvîn" siècle).

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RESUME ET QUESTIONNAIRE

Quels sont les différents arts? — La musique, la poésie, l'architecture, la sculpture, la peinture.

Qu'ont-ils de commun? Le caractère de tout art: leurs œuvres sont belles, et cette beauté n'a pas d'autre but que de nous émouvoir d'admiration.

Comment la peinture et la sculpture sont-elles nées de l'architecture? — Elles n'ont été au début que deux moyenspour orner l'œuvre de l'architecte.

Sont-elles toujours restées dépendantes de l'architecture? — Non. Elles n'ont pas tardé à s'en séparer. Les statues ne sont pas restées attachées aux édifices: elles se sont dressées seules dans des places publiques, au milieu des jardins ou des bois. Aujourd'hui les peintures ne sont plus de simples décorations des murailles d'un monument. Elles forment des tableaux isolés, qui ont leur beauté particulière. Loin qu'on fasse toujours des peintures pour les édifices, on fait au contraire des édifices tout exprès pour abriter et exposer les peintures ; on nomme ces édifices des musées.

Quelle différence voye^-vous entre l'architecte et le sculpteur ou le peintre ? — C'est que les œuvres des deux derniers sont les images d'objets réels, au lieu que le premier, pour faire œuvre d'art, fait une construction, un édifice.

D'oii vient que la beauté de la plupart des grands édifices est une beauté grave, majestueuse? — C'est que de tels édifices doivent être durables, presque éternels, et que cette durée doit se révéler à nous du premier regard.

Mais ne peut-il exister des édifices gracieux, ornés? — Oui, sans doute, pourvu que cette élégance ne nuise pas à la solidité ni à la durée.

Quelle est la loi fondamentale de la peinture et de la sculpture ? — C'est l'imitation. Le peintre et le sculpteur nous donnent des images d'objets réels.

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Cela est-il rigoureusement exact ? — Oui, et non. L'artiste ne copie pas servilement un objet, parce qu'il n'y a aucun objet réel qui soit parfaitement beau. L'artiste a dans sa tête un modèle, un type supérieur et pourtant semblable à ce qu'il voit, et c'est ce modèle imaginaire qu'il s'efforce de copier exactement.

Il y a donc une grande différence entre un homme qui ne ferait que copier un objet et un véritable artiste? — Oui, ce qui distingue l'artiste de tous les autres hommes, c'est précisément ce pouvoir qu'il possède d'imaginer des choses parfaitement belles et pourtant vraies. Ces choses n'existent d'abord que dans son esprit: elles ne sont d'abord visibles que pour lui. Mais, quand il a fait son œuvre, chacun de nous, en la contemplant, aperçoit et admire ce divin modèle de beauté qui habitait l'âme de l'artiste.

FiG. 8. — L'Art du Dessin.

(D'après Prud'hon.)

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FiG. 9. — Ornement égyptien.

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