‹ L'art; simples entretients à l'usage de la jeunesse. Par E. Pécaut et C. BaudeChapitre 21 sur 32 · TREIZIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TREIZIÈME ENTRETIEN

LA RENAISSANCE

Eli di l'ers pays.

Nous avons étudié la Renaissance, d'abord en Italie, qui en fut le berceau, puis en France. Mais n'allez pas croire que ce mouvement admirable ait borné son action dans les limites de ces deux pays. Toutes les parties civilisées de TEurope le ressentirent chacune suivant son génie particulier, et l'exprimèrent par des chefs-d'œuvre non moins beaux que ceux que nous venons d'étudier dans les précédentes causeries.

Regardez ce portrait (tîg. 96). Il est l'œuvre d'un artiste allemand, l'illustre peintre Holbein, et représente le philosophe Erasme. Ce qui fait le caractère presque inimitable de cette peinture et de tous les autres portraits du même auteur, c'est la précision et la fermeté avec lesquelles le peintre a reproduit son modèle. Observez la ligne mince, nette, coupante de ce profil : on sent que la main

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de l'artiste l'a trace'e sans une he'sitation, d'un trait sijr, hardi et infaillible. Mais, en même temps, cette exactitude n'est pas celle d'une machine, d'une phaiographie, par exemple : elle ne sert au peintre qu'à exprimer l'âme tout entière de son modèle. Ce pâle visage s'est décoloré dans les veilles studieuses; ce calme regard, ces lèvres serrées, toute l'allure pensive, froide, un peu hautaine de la tête, nous retracent l'esprit même du célèbre philosophe dont l'Europe entière admirait l'intelligence et redoutait l'ironie.

Après l'Italie et la France, la Hollande est certainement le pays où la Renaissance s'est manifestée avec le plus d'éclat, d'originalité et de force. Cela vous surprend peutêtre quand vous songez à son climat froid et brumeux, à ses plates campagnes, au flegme légendaire de ses bons et lourds habitants. Mais songez aussi à l'ardente vie politique et religieuse des Pays-Bas, au courage indomptable, à l'infatigable énergie avec laquelle ils surent s'arracher au joug de fer du fanatisme espagnol et fonder leur indépendance politique et leur liberté religieuse. Ce sont là d'excellentes conditions pour que l'art se renouvelle et prenne vie. C'est quand l'âme d'un peuple est profondément remuée, quand elle est secouée par de grands souffles de terreur et d'espérance, de haine et de Joie, c'est alors qu'elle devient féconde pour l'art, qu'elle sent tressaillir en elle un nouveau sentiment du beau et qu'elle enfante des chefs-d'œuvre. L'art gothique est né des souffrances du moyen âge. En Italie, la Renaissance a fleuri dans le sang des guerres civiles où s'entre-déchiraient les petites républiques italiennes. En France et en Allemagne, elle a vu le jour au bruit des guerres religieuses. Dans les Pays-

LA RENAISSANCE

Bas, elle a été comme la fête de la sanirlante victoire de la

FiG. 96. — Erasme, par Holbein.

(Extrait dd Musée du Liuvrc, Félix Herniet, éditeur.)

liberté hollandaise. Il en est toujours ainsi, mes enfants. Au premier abord, il semble que pour s'occuper de ces choses,

belles mais inutiles, il faut que les hommes aient du temps de reste et Tesprit en paix; il semble que les temps bien tranquilles, bien pacifiques, doivent être les belles époques de l'art. Mais non. L'art n'est pas une plante grasse qui fleurisse en serre chaude. Il lui faut l'air libre, la terre dure, les gelées de l'hiver et les orages de l'été. Pour aimer l'art, voyez-vous, il faut avoir, non pas une âme fainéante et timide, amoureuse de repos et de bien-être, mais une âme passionnée, ouverte à toutes les grandes émotions, capable de sacrifier la vie à ce qu'elle aime. En d'autres termes, mes amis, les grandes époques artistiques sont les époques d'héroïsme.

Il faudrait consacrer un livre aux artistes des Pays-Bas, si on voulait les étudier tous, comme ils le méritent. Le temps nous presse. Nous en choisirons trois parmi les plus grands : Rubens, Van Dyck, et Rembrandt, le plus grand peut-être des trois.

Voici Tun des chefs-d'œuvre de Rubens^ représentant la Sainte Famille (fig. 97). Ne cherchez pas ici l'expression religieuse, ni le caractère divin. Cette femme n'est pas la mère de Dieu, et ce bel enfant n'est pas le Sauveur des hommes. L'artiste, épris de ce que la vie a de riant, de fort, de gracieux et de beau, n'a songé qu'à peindre une belle et heureuse famille, observée dans une scène domestique, intime et charmante. Il y a réussi. Quel éclat de jeunesse robuste dans cette jeune mère ! Que de naturel dans les caresses de l'enfant ! Quelle expression de force, de paternité, de protection dans le visage et le geste du père ! Il se dégage de cette peinture un grand sentiment de joie, non pas la joie tout intérieure du croyant chrétien, mais la joie de vivre, le bonheur des êtres pleins de santé et de beauté.

LA RENAISSANCE

Le tableau que nous représentons ici tig. 98) est de Van

FiG. 97. — La Sainte Famille, par Rubens.

Dyck, qui fut l'élève de Rubens. Né à Anvers en 1599, il peignait déjà dès Tàge de dix ans. A vingt-six ans, il avait déjà produit plus de cent tableaux qui suffiraient à immor-

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laliscr son nom. C'est pourtant des anne'es qui suivirent que datent ses ouvrages les plus beaux, en particulier les admirables portraits de la famille royale d'Angleterre. Van Dyck est par excellence le peintre de l'élégance. Les portraits qu'il exécute sont à coup sûr remarquables par leur expression de vie et par leur fidélité. Mais ils le sont plus encore par je ne sais quelle grâce noble, je ne sais de quoi de distingué et de brillant dont le peintre revêt son modèle. Notre gravure vous permet de deviner cette distinction, qui est comme la marque propre du génie de Van Dyck. La grande dame dont voici le portrait est certainemônt prise dans une attitude vraie et naturelle, mais le peintre l'a comme enveloppée de grâce brillante. Que serait-ce si vous pouviez voir la peinture même, les couleurs si fraîches de ce fin visage de femme, les tons harmonieux du riche vêtement, l'éclat des bijoux qui la parent! Van Dyck est bien le peintre de la vie élégante, l'artiste des cours et des grands seigneurs.

Rembrandt^ vous disais-je, est le plus grand des peintres flamands. Regardez ce tableau (fig. 9g) que Ton nomme le Bon Samaritain. Le voyageur compatissant a placé sur son cheval le blessé trouvé sur la route et l'a transporté jusqu'à l'auberge voisine. Le voici qui parle à Thôtelier et lui compte d'avance l'argent nécessaire pour les premiers besoins du malheureux, qu'un valet saisit dans ses bras et enlève de la selle. Observez comme tout, dans cette scène, est d'un caractère vrai, familier, intime. Cette humble auberge, chacun de nous en a vu de semblable, avec son puits rustique, son perron de pierre, tout son air hospitalier et simple. Le visage et l'attitude attentive du bon vieil hôtelier, ceux de la victime, du domestique, du petit garçon d'écurie, tout, jusqu'au paisible et robuste

FiG. 98. — Portrait d'une grande dame, par Van Dyck. (Extrait du Musée du Louvre. F. Hermct, éditeur.)

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cheval, jusqu'à la servante curieuse qui regarde par la fenêtre, tout est en harmonie avec les lieux eux-mêmes, tout respire la paix, la simplicité'.

Voyez comme Rembrandt a su conserver à cette sublime leçon de charité le caractère naïf et touchant que Jésus lui avait donné. Ce que Jésus avait fait en causant avec ses auditeurs, Rembrandt Fa fait en peignant : il nous a raconté une petite histoire tout ordinaire et toute simple qui nous va droit au cœur.

Rembrandt, mes enfants, a peint -bien d'autres tableaux religieux, où Ton retrouve la même puissance de sentiment intérieur, replié, concentré, et pourtant simple. Il a peint aussi des portraits admirables de vie et de vérité, peut-être les plus beaux portraits c|u'aucun peintre ait Jamais faits. Mais je ne sais s'il a jamais manifesté une plus prodigieuse puissance d'imagination et d'exécution que dans quelques tableaux représentant des scènes tout ordinaires; un vieux moine lisant auprès de la fenêtre du cloitre, une cuisine rustique où la ménagère surveille le pot-au-feu, tandis que son mari, assis près de la croisée, profite pour achever sa lecture des derniers rayons du couchant. Le vrai personnage de ces tableaux, c'est la lumière. Rembrandt, avec un art vraiment magique, a comme illuminé en dedans ces peintures : la lumière entre par %s fenêtres, caresse le front du vieillard, la page blanche du livre, puis s'en va dans les profondeurs des galeries du cloitre et nous les montre sans les éclairer, ou se pose çà et là sur les casseroles de l'humble cuisine, sur les hauts chenets de fer, sur les spirales de l'escalier. Nos yeux la suivent avec admiration, et pénètrent avec elle dans tout l'intérieur de cette vie simple, pensive, recueillie et sereine que l'artiste a voulu nous montrer.

FiG. 99. — Le Bon Samaritain, par Rembrandt.

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