‹ L'art; simples entretients à l'usage de la jeunesse. Par E. Pécaut et C. BaudeChapitre 26 sur 32 · L ART FRANÇAIS I · texte numérisé non relu

L ART FRANÇAIS I

lard, est-il assez laid? Pourquoi donc l'admirons-nous ? Parce t^ue sous ces rides, sous ce squelette, nous apparaît ce qui y était re'ellement, Tâme de Voltaire, belle d'intelligence et de vivacité.

Enfants, le laid Gladiateur, le laid Voltaire, sont beaux parce qu'ils sont vrais. Si l'artiste ne nous avait représenté que leur déplaisante enveloppe, c'est alors qu'ils eussent été répugnants. Et pourquoi? Parce qu'ils auraient été faux : il leur aurait manqué ce qu'ils avaient réellement, l'un une âme pleine d'angoisse, l'autre une raison étincelante d'esprit. .L'artiste a su les représenter tels qu'ils étaient, corps et âme, nous faire voir à travers ces laids dehors le dedans, et ce dedans est plein de beauté et d'intérêt.

Vous voyez donc que ce qui n'est pas j'oli peut être beau. 11 suffit, pour cela, qu'à travers cette laideur l'artiste ait su apercevoir la beauté cachée et nous la faire deviner. S"il peint un gueux en loques, demandant l'aumône, un humble laboureur courbé sur le sillon, un visage de vieille femme bouleversé par la douleur, ces objets horribles ou disgracieux sont beaux si à travers eux j'aperçois la misère navrante du mendiant, la vie calme, laborieuse et obscure du paysan, l'angoisse de la mère qui a perdu son fils.

Mais ne vous figurez pas, mes enfants, que le visage humain soit le seul objet où l'art puisse deviner la beauté intérieure et nous la rendre visible. Pourquoi dites-vous: «Voici un beau cheval, un beau fruit, un bel arbre? » C'est que vous apercevez la beauté de ces objets, du coursier vigoureux ou léger, du fruit doré et succulent, de l'arbre plein de vigueur. Cette beauté, l'artiste a bien le droit de la voir comme vous et de la peindre pour notre plaisir. Un

tableau représentant un panier de belles pommes de terre

peut être fort beau, si nous y reconnaissons la forme, la couleur que nous aimons dans ce légume.

Mes petits amis, il nV a rien de laid pour le vrai artiste, parce qu'il n'y a rien qui ne Tintéresse, parce qu'il aime la nature entière, depuis un beau et régulier visage humain, jusqu'à l'humble brin d'herbe. L'artiste, c'est l'homme dont les yeux voient plus clair et plus profond que les nôtres, qui sait découvrir sous l'apparence de chaque chose sa poésie cachée, et qui sait ensuite la reproduire. Chacun de vous, enfants, peut être à demi artiste. Savoir peindre ou sculpter n'est pas donné à tous. Mais savoir regarder le dedans des choses, savoir tout comprendre et tout aimer, cela vous le pouvez, si vous exercez votre œil et votre cœur. Ne méprisez jamais ce qui vous semble disgracieux ou humble : c'est le fait des imbéciles ou des égoïstes. Toute chose a sa poésie, toute chose a sa grandeur, et l'homme intelligent, curieux et bon, admire cette grandeur et jouit de cette poésie. L'une des plus belles pages de notre grand Victor Hugo a pour titre le Crapaud. Oui, même dans ce hideux animal, le poète a su trouver de la beauté, parce qu'il s'est senti ému de pitié pour l'humble et laid martyr qui n'a sur la terre que des persécuteurs.

Revenons à l'art français de notre temps.

Voici (tig. iio) un des meilleurs tableaux du célèbre peintre Delacroix. La scène qu'il représente est une vision fantastique : deux hommes ont pénétré dans les enfers et s'aventurent dans une barque sur l'étang de feu et de soufre où brûlent éternellement les damnés. L'artiste a su conformer sa peinture à son sujet, sorte de cauchemar étrange et terrible : les corps des damnés sont tordus par

Tatroce douleur, leurs visages convulsés expriment la rage ou le de'sespoir. L'éclat livide des couleurs ajoute encore au caractère sinistre de cette œuvre, qui révèle chez Delacroix une puissante imagination, et peut-être un certain défaut de mesure.

Regardez maintenant ce tableau (fig. iii) du peintre Ingres et vous verrez tout de suite qu'ici le goût, la mesure et la noblesse ne sont pas absents. Le sujet de cette belle composition est la gloire du grand poète grec Homère. La Renommée couronne le divin chanteur, tandis qu'à ses pieds, deux femmes assises prêtent l'oreille à ses accents. Tout est beau, noble et grave dans les physionomies et les attitudes des quatre personnages.

Nous terminerons cette rapide revue de notre art moderne par deux tableaux de paysage. L'amour, je dirais presque le culte de la nature, est peut-être le trait le plus marqué de la peinture française dans ce siècle. Il y avait eu dans les siècles précédents de grands paysagistes, tels que Nicolas Poussin. Mais ils étaient rares, et leur peinture, toute belle qu'elle est, n'a pas la fidélité absolue, la sincérité scrupuleuse de nos peintures modernes : ils embellissaient la nature, souvent ils croyaient devoir rendre le paysage intéressant en y plaçant de beaux hommes, de belles femmes (voir, page 167, le tableau de Poussin). Le peintre de nos jours aime la nature telle qu'elle est, et la peint telle qu'il la voit : il s'exhale de ses œuvres un vrai parfum des champs, une odeur rustique et saine comme celle des foins coupés ou des terres labourées. Le plus humble coin de terre a pour lui sa beauté secrète, qu'il s'efforce de nous faire voir.

Le premier de ces paysages est de Trqyon, le second est de Millet, deux peintres morts il y a peu de temps.

FiG. III. — L'Apothéose d'Homère (fragment), par Ingres. (Au Musée du Louvre.)

C'est la Fuite d'un troupeau devant l'orage (fîg. 1 1 2) que nous peint Troyon. Des nuages livides obscurcissent le ciel. Un berger chasse devant lui ses bêtes vers Tétable. Regardez le groupe des moutons effrayes qui se bousculent et se serrent les uns près des autres. Une vache, en arrière, lève la tête et, sentant la tempête venir, pousse vers le ciel un long mugissement, tandis que sa compagne, une belle vache laitière, aux reins longs et droits, aux pis gonflés, s'avance d'un pas tranquille.

U Abreuvoir (tig. 11 3) de Millet est une scène plus calme. Le soir est venu. L'ombre de la nuit s'abaisse déjà sur le hameau. Les dernières lueurs du couchant flottent encore à l'horizon. Au bord d'un ruisseau aux berges basses une vieille femme fait boire sa vache. Je ne sais quel sentiment de paix, de bonheur simple et modeste, de sérénité profonde pénètre ce beau tableau. C'est bien là une scène tout ordinaire de la vie aux champs ; chacun de vous en peut voir tous les soirs de semblables. Pourquoi donc cette peinture nous émeut-elle, nous fait-elle aimer l'humble vie du paysan, qui naît et meurt ignoré au fond de son village, loin du bruit, de l'ambition, des soucis? C'est justement parce que le peintre a copié religieusement ce qu'il voyait, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Il s'est comme retiré, il s'est elïacé de son œuvre, pour laisser la nature parler toute seule son langage mystérieux et doux. En regardant ce tableau, nous oublions de penser à l'artiste, d'admirer son habileté : nous nous sentons gagnés par cette grande paix du soir qui descend sur le petit village, comme une bénédiction.

Voilà, mes amis, tout ce que nous voulions vous dire et vous montrer des œuvres modernes. Cela suffit, je l'espère, pour vous faire comprendre combien l'art est vivant

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dans notre pays, combien d'artistes la France possède et combien de belles œuvres elle voit naître chaque jour.

Aujourd'hui, sachez-le bien, la France, pour ce qui concerne l'art, est au tout premier rang. Nulle part on ne trouve de si grands efforts, un nombre aussi grand d'artistes remarquables, une production aussi riche et aussi soutenue. Sachez que pour la sculpture, par exemple, on peut dire que la France est en ce moment le seul pays où cet art ait conservé de la grandeur et de la beauté. Partout ailleurs il est en décadence et ne produit guère que des œuvres destituées de toute inspiration digne du marbre ou du bronze.

N'oubliez pas, mes enfants, ce beau fleuron de la couronne que la France porte au front. Nous sommes à l'heure qu'il est, sans contestation, les premiers artistes du monde.

RESUME ET QUESTIONNAIRE

Que voye^-vous de beau dans la Marseillaise de Rude? — C'est que l'inspiration guerrière et patriotique y est exprimée sous une forme saisissante. Il y a dans ce groupe un mouvement à la fois très violent et très harmonieux qui nous emporte avec lui.

Quel caractère disthigue la peuiture moderne de paysage? — Un caractère de sincérité. Notre artiste moderne aime la nature pour elle-même, telle qu'elle est, sans ornements étrangers. L'incident le plus ordinaire de la vie des champs, une vache à l'abreuvoir, par exemple, lui paraît digne d"être représenté sur la toile.

L'artiste a-t-il raison ou tort de nous peindre des choses si simples, si communes? — Il a raison, parce qu'il les aime, parce qu'il en aime la poésie secrète, parce qu'en les représentant, il nous fait voir ce qu'elles cachent, la vie obscure des animaux, l'humble labeur du paysan, la paix des campagnes, le mystère du soir, le pur éclat du matin.

FiG. 114. — Portrait de M""' Récamier.

(Médaillon par David d'Angers.)

FiG. ii5. — Frise en fer ouvré

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