QUINZIÈME ENTRETIEN
LA GRAVURE, LA CERAMIQUE, LA TAPISSERIE l" ORFÈVRERIE, LE MEUBLE
IL nous faut maintenant, mes amis, dire quelques mots de certains arts secondaires que jusqu'ici nous avons laissés de côte' pour n'étudier que les trois grandes sœurs: l'architecture, la sculpture et la peinture.
Mais ces trois formes de l'art ne sont pas les seules. Il existe cent autres façons de faire de belles ou de jolies choses, car il n'y a presque aucun objet que l'art ne puisse embellir.
Par exemple, supposez qu'un homme de goût s'applique à disposer un jardin pour le plaisir des yeux, qu'il règle l'ordonnance des bosquets, des allées, des échappées de vue, des fontaines : ce jardin sera une œuvre d'art. Ou
bien supposez qu'un artiste se mette à chercher pour les assiettes, les verres, les vases, de belles formes et de jolies couleurs : il fera de la vaisselle une œuvre d'art.
J'en dirai autant des meubles, des étoffes, des vêtements, des papiers peints, des armes.
L'art ne dédaigne rien. Ilpeuttoucher à tout, introduire partout le goût, la grâce, la beauté.
Parmi toutes ces formes si nombreuses de Fart, les seules dont nous allons nous occuper, les plus importantes, sont celles dont les noms figurent en tête de cet entretien.
Nous commençons par celle que vous connaissez le mieux.
La Gravure. — ■ La gravure est la sœur aînée de l'imprimerie. Longtemps avant de songer à multiplier l'écriture, on avait eu Tidée de multiplier le dessin. Supposez que sur une planchette de bois ou de métal vous traciez avec une pointe un trait creux et que vous remplissiez ce trait d'encre : il vous suffira d'appuyer fortement à l'aide d'une presse cette planchette sur une feuille de papier pour que le trait s'imprime en noir sur la feuille. Au lieu d'un simple trait, si vous avez dessiné avec la pointe une figure, un vase, un arbre, l'image de ces objets se reproduira sur le papier autant de centaines et de milliers de fois que vous recommencerez l'impression à la presse.
Au lieu de creuser le trait, on peut au contraire creuser le bois ou le métal tout autour du trait, de façon que celui-ci reste en saillie et touche seul le papier. Le résultat est le même si vous passez sur la planchette un rouleau recouvert d'encre; l'encre ne touche pas les parties creusées, elle ne s'attache qu'aux traits en relief. Si vous
mettez cette planche sous la presse, le trait noir s'imprimera sur le papier.
Beaucoup de gravures de ce livre sont faites par ce procédé. L"artiste a d'abord dessiné sur la planchette de bois. Puis, p];enant un burin^ sorte de ciseau pointu et tranchant, il a ôté du bois dans toutes les parties blanches et n'en a laissé que juste de quoi faire saillir les petits traits noirs. La planche ainsi préparée a été encrée, au rouleau, puis placée sous la presse et imprimée sur les feuilles de notre petit livre.
C'est là, mes amis, une invention, c'est un art bien plus important que vous ne le pensez. S'il n'avait pas existé, ce petit livre et tous les livres illustrés seraient impraticables. On ne peut pas songer à faire exécuter, à la main, par des artistes, les dessins des mille, dix mille, cinquante mille exemplaires d'un ouvrage : il y faudrait consacrer plusieurs siècles et des centaines de millions de francs.
La gravure, c'est donc le moyen de rendre les belles œuvres d'art accessibles à tous. Au lieu d'être, comme autrefois une Jouissance réservée aux riches, l'art, grâce à ce procédé, est maintenant à la portée des petites bourses, de quiconque peut acheter pour quelques sous un livre ou une image.
Et puis, la gravure n'est pas seulement un procédé peu coûteux, c'est un art. Regardez celle qui décore le titre de notre livre sur la première page : Nous avons demandé à un peintre de dessiner cette gracieuse et pensive figure de femme et le jeune garçon qui l'écoute avec attention. Nous avons fait ensuite graver avec soin sur bois ce beau dessin. Si vous le regardez de près, si vous observez les centaines de traits tins, presque imperceptibles que le burin a tracés pour faire les parties noires ou grises, vous vous rendrez
compte de la patience, de la sûreté de main, de la justesse de regard^ de rhabilett' enfin que reclame Texecution d'une telle œuvre.
De très grands artistes, de très grands peintres n'ont pas de'daigné de pratiquer cet art. C'est ainsi que Rembrandt^ l'illustre peintre hollandais, a fait en gravure des chefsd'œuvre aussi grands, aussi beaux que ses tableaux.
Voici précisément (fig. i 1 6) Tune de ses plus admirables œuvres gravées. Elle représente Jésus ressuscitant La'^are. Le Christ est debout à l'entrée de la grotte qui servait de sépulcre au cadavre. La main droite retient sur la hanche les longs plis de son manteau. La gauche se lève dans un geste qui forme avec l'inclinaison de la tète un mouvement impossible à décrire, mais dont le sens va droit à notre cœur : une autorité, une puissance infinie, une immense pitié, une tendresse profonde, voilà ce qu'exprime avec une netteté et une force singulières cette attitude si simple et pourtant si émouvante. On comprend, dès qu'on la regarde, qu'un miracle s'opère devant nous, mais un miracle, si Je puis ainsi dire, naturel, un miracle opéré par le pouvoir suprême de l'amour. Aux pieds du Christ, Lazare, blême, amaigri, étrange, se soulève de sa bière. Autour de ce groupe central, se tiennent quelques assistants dont les physionomies et les gestes, variés avec un art merveilleux, expriment tous les degrés de la surprise, de l'admiration, du ravissement. Mais un autre personnage joue dans cette scène un rôle capital : c'est la lumière. Elle tombe d'un seul flot sur le ressuscité et sur ses amis, puis elle vient frapper la main et la tête du Sauveur qu'elle fait sortir puissamment hors de l'ombre mystérieuse.
Il est bon de vous dire, mes amis, que cette célèbre gra-
FiG. 1 16.— Jésus rcssii^cituiu Luzaro. (iJupicb une cau-lbrtc de Rembrandt.)
vure est ce qu'on appelle une gravure à l'eaii-Jorte, c'est-
à-dire que la planche de cuivre a e'té creusée, non plus à l'aide du burin, mais par un acide corrosif. Voici en deux
LACÉRA M IQUE 2l5
mots le procédé à l'eau-forte : on revêt la planche métallique d'une mince couche de vernis, sur laquelle l'artiste dessine son sujet avec une fine pointe. Cela fait, on verse l'acide sur le tout : l'acide n'attaque le cuivre qu'aux endroits où la pointe a déchiré le vernis et mis à nu le métal, qui se trouve ainsi creusé comme par un burin.
Notre second dessin (fig. 1 17) est une des innombrables œuvres du graveur français Callot, et représente Une troupe de bohémiens en voyage. Amusez-vous à étudier un à un les quinze ou vingt personnages que l'artiste a groupés : petits enfants affublés d'oripeaux de théâtre ou chargés d'ustensiles de ménage, mères de famille à pied, en charrette, sur un âne, pauvres acteurs de foire revêtus de leur costume. C'est le tableau de la misère insouciante. Tous ces pauvres gens s'en vont gaîment où le hasard les mène, au petit trot de la rosse efflanquée qui traîne leur chariot.
La Céramique. — Ne vous effrayez pas de ce nom : il désigne tout bonnement l'art de faire des objets de vaisselle, pots, vases, assiettes, plats de toutes sortes.
C'est vous dire que la céramique est à peu près aussi ancienne que l'humanité. Ce vase à rafraîchir (fig. 118), trouvé en Egypte, vous montre que déjà il y a quelques milliers d'années la céramique ne manquait pas d'une certaine grâce.
Les Grecs, ces grands artistes, n'eurent garde de négliger cette partie de l'art. Voyez cette urne grecque (fig. 1 19), décorée de fines peintures représentant quelque scène familière, quelque jeu inconnu de nous. La forme, les ornements, les dessins, tout y est gracieux et élégant.
Vous pensez bien que la céramique, comme les autres arts, a survécu au naufrage de la civilisation antique. Une
lignée ininterrompue d'habiles potiers s'est continuée à travers le moyen âge jusqu'à nous, et aujourd'hui Fart de décorer les vases possède de magnifiques manufactures où des milliers d'ouvriers travaillent sous la direction de grands artistes.
FiG. ii8. — Vase égyptien.
FiG. I iq. — Vase grec
Le plat que voici (fig. 120) est du plus illustre des céramistes français, Bertiard Palissy^ qui vivait au xvi^ siècle. Palissy, modeste ouvrier du Périgord, chercha et découvrit le secret de recouvrir les objets d'argile, les faïences d'un vernis, d'un émail transparent. Il usa sa vie et sa très modeste fortune à ces recherches. On rapporte qu'un jour, manquant de bois à brûler et d'argent pour en acheter, il chauffa son four avec ses meubles, ses chaises,
LA CERAMIQUE
ses tables, son lit. Palissy, maître de sa de'couverte, créa un grand nombre de chefs-d'œuvre, qui sont aujourd'hui la gloire de nos musccs. 11 sculptait, il modelait, dans la terre
FiG. 120. — Plat cmaille, par Bernard Palissy.
même de ses vases, des feuillages, des fleurs, surtout des animaux, lézards, poissons, anguilles, serpents, partois des personnages. Il peignait ensuite ces objets de couleurs aussi semblables que possible à leurs couleurs naturelles ; cela fait, et le vase enduit d'émail, il le mettait cuire au four.
Il y a eu en France plusieurs villes renommées pour leurs faïences peintes : Paris, Sceaux, Rouen, Strasbourg, Moustiers, Marseille.
Aujourd'hui la grande fabrique de céramique d'art est la manufacture de Sèvres, près de Paris. Elle appartient à l'État. D'excellents artistes la dirigent : des centaines d'ouvriers, qui sont eux-mêmes des artistes, travaillent sous leurs ordres. La manufacture de Sèvres est célèbre
dans le monde entier, pour son goût parfait, la variété et l'élégance de ses modèles. Voici (fig. 121 et 122) deux beaux vases de cette fabrique, Tun décoré d'oiseaux et de fleurs, l'autre orné d'une peinture représentant le sacrifice d'un bœuf dans les temps antiques.
Fig. 121 et 122.
Vases de Sèvres.
La Tapisserie. — La tapisserie, c'est la reproduction de la peinture à l'aide d'étoffes tissées. Des laines de couleur sont tissées à la main, de manière à former des dessins de toutes sortes, fleurs, paysages, personnages. C'est une espèce de broderie, mais elle diffère de la broderie en ce que le dessin est composé par les fils mêmes de la trame, tandis que dans la broderie il est ajouté sur le canevas.
Les étoffes ainsi faites servent d'ornements aux salles de châteaux, de palais, aux appartements de riches particu-