CHAPITRE III
Le péril de rimmobilité qui menace un certain nombre des services des Beaux-Arts, on peut le signaler encore dans le système que nous avons adopté pour les établissements destinés à la conservation des œuvres d'art. Lorsque le regretté M. Rayet revint d'accomplir sa mission dans les musées d'Europe, mission qui nous a valu un rapport si remarquable et si complet sur la matière, il dit « que les plus admirables musées étaient les musées en voie de formation parce qu'il y était déployé une grande activité pour rivaliser avec leurs aînés. )) « Le jour oii ils seront arrivés au degré où nous sommes, ajoutait-il, peut-être feront-ils preuve de la même insouciance, mais, en attendant, on sent dans ces mu-
sées la vie qui fait défaut dans les nôtres. » Il disait encore : « Je demande s'il est possible de citer un seul archéologue qui se soit formé au Louvre, ou qui se soit signalé par une publication des monuments conservés au Louvre ; le petit nombre d'adeptes de ces études que nous possédons en France s'est formé à Rome et en Grèce et point chez nous. Une manière de voir toute contraire domine partout à l'étranger. Pour les Anglais comme pour les Allemands, un musée n'est pas un lieu de délassement, mais d^étude. Une simple visite au musée de Berlin et au British Muséum équivaut pour les profanes à l'audition d'un véritable cours, tant la suite des objets frappe nettement les yeux, et tant l'histoire et l'art se déroulent clairement devant eux. »
Cette appréciation est juste. Il n'est pas douteux que la section la plus vivante du musée du Louvre est la section du moyen âge et de la renaissance, parce qu'elle se forme ; que le musée de Cluny est actif parce que, après s'être remanié, il voit ce qui lui manque; que le musée des moulages du Trocadéro se poursuit avec passion, mais que la plupart des sections du Louvre sont ankylosées, parce qu'il leur semble qu'elles n'ont presque plus
LA CONSERVATION. lOi
rien à désirer. Quelques rares acquisitions, des dons et des legs de particuliers, des missions qui honorent grandement ceux qui les ont remplies, y apportent de temps en temps une richesse nouvelle, mais on se contente le plus souvent du patrimoine acquis, tout en déplorant de n'avoir pas les crédits nécessaires pour acquérir les œuvres françaises qu'on a trop longtemps dédaignées, ou les primitifs que l'on a négligé d'acquérir à l'époque où Londres et Bruxelles les achetaient à des prix abordables, comme on déplorera plus tard de n'avoir pas les crédits suffisants pour acheter à des prix exorbitants des œuvres d'art que l'on pourrait avoir aujourd'hui à des conditions modestes.
Et cependant depuis un certain nombre d'années, des esprits patriotes se préoccupent de la situation qui est faite à nos musées nationaux par la faiblesse des crédits dont ils disposent. En 1881, le Gouvernement proposa d'instituer une caisse des musées et d'alimenter cette caisse à l'aide du produit de la vente des diamants de la Couronne. Quand ce projet vint en discussion devant la Chambre, la majorité le repoussa et se prononça en faveur de l'attribution du produit de la vente des dia-
mants de la Couronne à une caisse à créer • sous celle dénomination « Caisse des invalides du travail ». Le Sénat renvoya à une loi ultérieure la solution de la question, et d'accord avec la Chambre, il fut décidé que les diamants, pierreries et joyaux faisant partie de la collection dite des diamants de la Couronne seraient vendus aux enchères publiques, et que le produit net de cette vente serait converti en rentes sur l'État, dont les titres seraient déposés à la Caisse des dépôts et consignations. La vente produisit une somme de 7 millions, qui s'est accrue de 700,000 francs d'arrérages. Aucune solution n'est intervenue depuis sur l'aiïeclation de cette somme, et tout récemment M. le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts ayant demandé, en vue de ventes importantes, qu'une partie des arrérages fût affectée à des acquisitions d'œuvres d'art, la Commission du budget a repoussé cette proposition en demandant que la question dont le Parlement s'est réservé la solution ne fût pas ainsi préjugée.
Laissant de côté l'atlribulion du produit de la vente des diamants de la Couronne sur laquelle le Gouvernement doit appeler à brève échéance le Parlement à se prononcer, je
pense qu'il est de toute nécessité de créer une caisse spéciale et permanente au profit de toutes les collections publiques qui aident à l'enseignement des arts. C'est pourquoi, d'accord avec une trentaine de mes collègues, j'ai déposé sur le bureau de la Chambre, à la date du 20 mai dernier, une proposition de loi tendant à la création d^une caisse des musées destinée à faciliter les acquisitions d'œuvrcs d'art en faveur des musées de Paris et des départements. Cette proposition, qui demande l'ouverlure d'un crédit annuel de 500,000 francs non soumis aux exigences du report, n'a pu être comprise dans le règlement du budget pour l'année 1891, mais j'ai le ferme espoir qu'elle sera à brève échéance adoptée par le Parlement.
On remarquera qu'elle porte à la fois sur les musées de Paris et sur ceux des départements. C'est qu'en ce qui me concerne je trouve absolument défectueuse l'organisation actuelle de nos musées. La langue administrative a le grand tort de ne donner le titre de « musées nationaux » qu'aux seuls musées du Louvre, du Luxembourg, de Versailles et de Saint- Germain. Un décret du 26 janvier 1882, rendu sur la proposition du ministre des Arts,
avait fait disparaître cette organisation, qui venait de l'ancienne liste civile (Je la monarchie, pour diviser les musées en deux catégories : les musées de l'Etat, les musées des départements et des villes.
Les musées de l'État comprenaient : le musée du Louvre, ceux du Luxembourg-, de Versailles, de Saint-Germain, de l'École des Beaux-Arts, de Cluny, du Trocadéro, de Sèvres, des Gobelins, du Mobilier national, du Conservatoire des arts et métiers, du Conservatoire de musique et de l'Opéra.
En vertu de ce décret, les tableaux, sculptures, objets d'art et de curiosité placés dans les palais, hôtels, parcs et jardins appartenant à l'État ou déposés dans les musées des villes et des départements, devaient être inscrits sur les inventaires du musée du Louvre, à l'exception des produits des manufactures nationales dont l'inventaire était confié à l'administration du Mobilier national. Les musées des départements et des villes qui voulaient participer aux prêts et dons faits par l'administration, devaient accepter l'inspection de ses agents et se conformer aux prescriptions indiquées pour la conservation des objets d'art ou de curiosité.
Il était institué auprès du musée du Louvre une école qui prenait le nom d'Ecole d'administration des musées. Un arrêté ministériel déterminait les conditions d'admission et de sortie et le règlement des cours dans cette école, destinée à recruter le personnel des administrateurs, conservateurs, attachés, inspecteurs des musées, conférenciers, bibliothécaires et architectes. L'administrateur du Louvre était chargé de la direction de cette École.
Le décret du 26 janvier a été rapporté. On est revenu à la classification des quatre musées nationaux : Louvre, Luxembourg, Versailles et Saint-Germain. Le décret du 25 mars 1852, qui attribuait aux préfets la la nomination des conservateurs des musées de province, n'a pas été appliqué. L^inspection de ces musées de province a été quelque peu fortifiée, mais aucune mesure générale n'a été ordonnée. Quant à l'Ecole du Louvre, qui a ouvert des cours du plus haut intérêt, elle n'a pas établi d'examens d'entrée et des examens de sortie dormant accès à des emplois déterminés.
Si l'on se reporte cependant à l'esprit des décisions prises par la Convention, on y ren-
contre, parliculièremont dans le décret de 1792, les bases d'une organisation des plus complètes de nos musées. C'est à ce décret que nous devons le Musée central des Arts. C'est à ce même décret que les départements sont redevables de leurs musées. Tout ce qui provenait des couvents fut confié dès 1792 à la tutelle des directoires des départements. Les dépôts devaient, dans l'intention du législateur, être rattachés au Musée central des Arts.
Plus tard, en 1797, Heurtant de Lamerville présenta, au nom de la Commission de l'Instruction publique, un rapport au Conseil des Cinq-Cents proposant l'installation d'un musée auprès de chacune des écoles d'art qui seraient instituées par les départements. Ensuite de ce rapport, un envoi de douze tableaux provenant du Louvre fut fait au musée de Grenoble et un envoi de même nature au musée de Lyon. Le 1^"" septembre 1800, un arrêté fut pris parles consuls dans les termes suivants :
Article premier. — Il sera nommé une commission pour fournir quinze collections de tableaux, qui seront mises à la disposition des villes de Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Bruxelles, Marseille, Rouen, Nantes, Dijon,
Toulouse, Genève, Caen, Lille, Mayence, Rennes et Nancy.
Art. 2. — Ces tableaux seront pris dans le musée du Louvre et dans celui de Versailles.
Par un décret du 13 février 1811, l'empereur Napoléon fit attribuer deux cent neuf toiles aux musées do Lyon, Dijon, Grenoble, Bruxelles, Caen et Toulouse. La Restauration fit retirer des musées des départements un grand nombre de toiles, soit pour les restituer aux familles, soit pour les remettre dans les églises rendues au culte, et les remplaça par d'autres toiles en se désintéressant d'ailleurs de tout contrôle sur les musées des départements.
La JMonarcliie de 1830 se borna à envoyer en dépôt des œuvres d'art provenant des expositions annuelles. En 1848, le peintre Jeanron, qui avait été nommé directeur des musées, adressa au ministre de l'Intérieur un rapport sur les musées des départements où l'on relève les passages suivants: « La nouvelle administration des Arts doit retrouver les inspirations larges, les conseils prévoyants et l'attentive activité qui signalèrent l'administration républicaine aux jours les plus difficiles de la glorieuse époque de notre première régénération
en toules choses. Notre première République, au milieu des plus grandes difficultés qui se soient rencontrées au monde, installa au Louvre cette galerie publique que les artistes et les amis de l'art réclamaient vainement jusqu'alors. Le peuple connut pour la première fois l'étendue et la valeur de ses richesses nationales. Le titre de Muséum français, puis, quelques jours après, celui de Musée central des Arts, fut apposé par un légitime orgueil aux portes de cette galerie. Effacé depuis, le souvenir de cette inscription a été jusqu^ici la plus sure défense et la meilleure protection du mobilier précieux que le Louvre contient Vous n'ignorez pas, citoyen ministre, comment la fermeture des monuments religieux, l'abolition des académies, l'envoi des commissaires inspecteurs de la République dans les départements du midi, et enfin le butin de nos conquêtes en Belgique, en Italie, encombrèrent successivement le Louvre, du plus vaste amas d'objets précieux. De là, comme première succursale, un musée spécial de l'Ecole française à Versailles, qui ne fut dissous qu'avec la République consulaire.
« Dans les premières années de la République, on ne s'occupa guère que de disposer sur les parois du LouvrC; les plus admirables chefs-
d'œuvre de toutes les écoles; mais en l'an VII, on trouve à la fois plusieurs pensées données à la création des musées dans les départements et à leur dotation par le musée central. Aujourd'hui, les musées de province, depuis le temps de leur création, sont livrés au plus profond oubli et au plus affligeant abandon. Une organisation centrale manque à nos musées de France. » Le peintre Jeanron proposait, après une enquête qui aurait permis de se rendre compte de la situation do chaque musée de département, de rattacher les musées de province aux musées nationaux.
La dernière Commission du budget a proposé que l'enquête demandée en 1848 soit faite par les soins des inspecteurs des beaux-arts, et à l'aide du crédit des inspections. Cette enquête établira l'état des prêts faits aux villes et départements et déterminera sans doute à multiplier ces prêts et à décorer les promenades et places publiques des villes de la République à l'aide des chefs-d'œuvre de notre école de sculpture contemporaine. Non seulement, en effet, la sculpture réclame le plein air; mais, au point de vue de l'enseignement, il y a tout intérêt à ne pas en amonceler les œuvres sous le jour cru du musée des artistes vivants ou à
les retirer de l'obscurité des dépôts du Palais de l'Industrie et de l'île des Cygnes. D'autre part, l'enquête démontrera certainement que l'École du Louvre peut parfaitement fournir aux départements et aux villes des conservateurs comme l'École des Chartres leur fournit des bibliothécaires et des archivistes.
Enfin, cette enquête amènera, il faut l'espérer, un remaniement de nos richesses artistiques conforme à l'esprit du décret qui a créé le musée central du Louvre. On a laissé s'accumuler au Louvre les richesses les plus précieuses, à tel point qu'on ne sait oii les placer. Tout récemment on a mis le Cuirassier de Géricault à l'endroit où se trouvait le portrait du maréchal Priin, de Regnault ; il y a eu une réclamation ; on a déplacé le Cuh'assier pour remettre le maréchal Prim à sa place primitive ; une seconde réclamation est survenue, tout aussi légitime que la première.
Alors, devant ces réclamations on s'est trouvé en présence des projets des architectes, Ces éminents constructeurs nous ont dit: « Le Louvre est insuffisant et si le Parlement était de meilleure composition, il y aurait encore quelques millions à dépenser pour agrandir le Louvre. Nous dépenserions, par exemple,
d'abord un peu, puis beaucoup d'argent pour aménager la salle des Etats, pour accommoder les appartements que va quitter M. le préfet de la Seine, au pavillon de Flore. Alors vous pourriez vous développer. » Eh bien, à mon avis, il faut résister aux architectes. Il est inutile de se développer dans le Louvre avant que l'on ait remanié le Louvre. Le Louvre est parfaitement suffisant pour recevoir le musée le plus admirable du monde, à la condition d'en écarter les œuvres qui ne doivent pas y avoir place.
(( Qui choisira? » m'a demandé mon collègue M. le D"" Després, dans la dernière discussion du budget des beaux-arts. J'ai répondu que si l'administration veut bien entrer dans la voie salutaire que nous lui avons conseillée depuis longtemps, elle n'a qu'à s'entourer des hommes dont les lumières ne peuvent pas être contestées. « Lesquels? » a demandé encore M. Després, me forçant ainsi à rappeler que le Louvre s'est enrichi depuis vingt ans, surtout par les les dons, par les legs, par les missions, et d'une façon presque nulle, hélas! par les acquisitions. Eh bien, quand on se trouve en présence d'hommes qui, par patriotisme, lèguent des galeries entières, comme M. La Gaze,
il 2 L'ART SOUS LA RÉPUBLIQUE.
comme M. His de la Salle, comme tant d'autres, on n'a pas besoin de dire qui choisira? Ces hommes ont prouvé par leur compétence, par leur prévoyance, qu'ils étaient dignes de conseiller l'administration, et leurs semblables ne manquent pas. C'est en s'entourant des lumières, des connaissances de ces hommes qu'un musée, digne de ce nom, peut être constitué.
J'ai parlé plus haut de quelques-unes des mesures prises par les hommes de la Révolution en faveur des arts. On a souvent traité les révolutionnaires de Vandales, et bien des gens se figurent que sous la Révolution on n'eut aucun respect pour les monuments, pour les bibliothèques et les archives. A coup sûr, il y eut des excès commis, mais ce fut seulement pendant une très courte période, lorsque Hébert et Chaumette inaugurèrent le culte de la Raison. Il serait facile de montrer qu'en ce qui concerne les bibliothèques, par exemple, il ne se produisit pas de ces actes de vandalisme que l'ignorance a si souvent reproché
aux hommes de la Révolution française. Dans son rapport sur les bibliothèques, lu le 20 avril 1794, Grég-oire invita à signaler les détournements qui pourraient être commis. Le 21 janvier 1794, Coupé, de l'Oise, signale, dans un rapport fort bien fait, tout le parti que l'on pourrait tirer des immenses collections que la vente des biens ecclésiastiques venaient de mettre à la disposition des pouvoirs publics. Tous les livres et tous les objets scientifiques furent réunis au chef-lieu du département, et l'on s'efforça de créer non seulement des bibliothèques départementales, mais aussi des bibliothèques de district. Les administrations de district reçurent l'ordre de dresser l'inventaire de tous les livres qui pourraient venir entre leurs mains, et, à la suite du rapport auquel j'ai déjà fait allusion, Grégoire fit adopter un décret qui enjoignait à chaque administration de rendre compte dans le courant de la décade du travail relatif à la confection des catalogues. A Paris, des bibliothèques nouvelles furent instituées, la Mazarine fut presque doublée, on ouvrit au public la bibliothèque Sainte-Geneviève, ainsi que celle de l'Arsenal, et enfin, le 2 brumaire an II, la Convention rendit, sur la proposition de Romme, un décret que je
tiens à reproduire, car il montre jusqu'à l'évidence le souci qu'a toujours eu la Révolution de tout ce qui intéresse l'art ou la science :
« Il est défendu d'enlever, de détruire, mutiler ni altérer en aucune manière, sous prétexte de faire disparaître les signes de la féodalité et de la royauté, dans les bibliothèques, les collections, cabinets, musées publics ou particuliers, non plus que chez les artistes, ouvriers, libraires ou marchands, les livres imprimés ou manuscrits, les gravures et dessins, les tableaux, bas-reliefs, statues, médailles, vases, antiquités, cartes géographiques, plans, reliefs, modèles, machines, instruments et autres objets qui intéressent les arts, l'histoire ou l'instruction. »
Pour ce qui est des archives, il y a d'abord un décret du 20 février 1793, qui ordonne la réunion des différents dépôts d'archives dans un local commun; un décret du 2 novembre, qui réunit le tout au Louvre, sous la garde de l'archiviste de la République; et enfin un troisième décret du 2 décembre de la même année, qui enjoignait aux municipalités de mettre sous scellés tous les parchemins et papiers manuscrits ou imprimés. Le 27 janvier 1794, une commission spéciale fut nommé pour organi-
ser les archives, et le 7 messidor an I", une loi fut votée qui divisait les titres et les pièces.
Mais c'est surtout dans le domaine plus spécial dos arts que l'on voit s'affirmer avec éclat la sollicitude de la Révolution pour les monuments du passé, sollicitude que l'ancien régime lui-même n'avait pas toujours eue. Tout d'abord, la Convention, par un décret en date du 4 juin 1793, édicta la peine de deux ans de fer contre quiconque dégraderait les monuments des arts dépendant des propriétés nationales. L'Assemblée constituante avait nommé une commission cliarg-ée de dresser l'inventaire de tous les objets précieux et de surveiller les dépôts dans lesquels on avait accumulé tout ce qui provenait de la suppression des monastères ou de la confiscation des biens d'émigrés. La Convention remplaça cette commission par une commission temporaire des arts, et le décret fut rendu sur un rapport de Mathieu qui contient ces nobles paroles : « C'est à la Convention nationale de faire aujourd'hui pour les arts, les sciences, pour le progrès de la philosophie, ce que les arts, les sciences et la philosophie ont fait pour amener le règne de la liberté. » La Commission tem-
poraire des arts était divisée en douze sections ; elle renfermait les hommes les plus émincnts de l'époque dans chaque science spéciale, et l'on a pu dire avec raison que cette commission avait rempli Tintérim entre les anciennes Académies et l'Institut que l'on devait bientôt fonder. C'est à la Commission des arts que l'on doit la fondation de plusieurs des musées des départements; c'est elle enfm qui créa ce musée des monuments français qui revit aujourd'hui sous le nom de musée du Trocadéro.
Une « commission des monuments », composée de savants et d'artistes, fut chargée de recueillir les fragments de sculpture et d'architecture que renfermaient les églises et les couvents, et les bâtiments du couvent des Petits-Augustins furent choisis pour recueillir ces fragments. Le 4 janvier 1792, un décret nommait M. Lenoir conservateur de ces premières collections. Le 15 fructidor an III (1" septembre 1795), le musée des monuments français fut ouvert au public. Dans sept grandes salles, M. Lenoir avait disposé chronologiquement environ cinq cents statues et bustes. Ces salles étaient, en outre, décorées de bas-reliefs historiques des plus célèbres sculpteurs fran-
çais. Des pcinlures sur verre, dont quelquesunes indiquaient l'origine de cet art en France, garnissaient les croisées. M, Lenoir avait enfin fait transporter à Paris, relever et restaurer dans les cours du couvent des Petits- Augustins l'une des façades du château d'Anet et un fragment du château de Gaillon. La Restauration détruisit ce musée, ou pour mieux le dispersa, et en répartit les fragments entre l'École des Beaux-Arts, les musées et les monuments où avaient été pris la plupart des bas-reliefs.
Depuis cette époque, il fut question à plusieurs reprises, non pas de reconstituer le musée des Petits-Augustins, mais de recueillir les originaux ou les reproductions des modèles laissés par les architectes et les sculpteurs français du moyen âge et de la renaissance. Au mois de mai 1876, j'eus à ce sujet une conversation avec Yiollet-le-Duc. Il me paraissait qu'en procédant par voie d'échanges, l'Ltat pourrait inviter les départements et les villes à lui fournir les moulages de monuments préalablement désignés et destinés à former un musée de la sculpture française, à charge par rÉtat de donner aux départements et aux villes des moulages qui leur auraient permis à
lis L'ART SOUS LA RÉPUBLIQUE.
leur tour d'avoir des collections du même genre et même des collections et modèles moulés d'après la sculpture antique.
Yiollet-le-Duc avait antérieurement, sous l'Empire, proposé de recueillir des moulages et estampages des œuvres du moyen âge et de la Renaissance, mais avec l'intention de les placer à l'Ecole des Beaux- Arts, parce qu'il trouvait •déjà réunies à l'École des Beaux-Arts des productions des arts étrangers qui, dans sa pensée, devaient établir une comparaison utile avec les œuvres de l'art français. Je fis part de ces deux projets au Conseil supérieur des Beaux-Arts où m'avait appelé à siéger l'honorable M. Waddington, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, mais ils ne furent pas agréés. En 1879, lorsque M. Jules Ferry me confia la présidence de la Commission des monuments historiques, je soumis à cette Commission ces mêmes projets. Viollet-le-Duc, poursuivant le but qu'il s'était proposé d'atteindre précédemment, demanda que le musée à créer réalisât sa pensée, d'établir à côté des productions françaises des termes de comparaison, puisés dans l'art antique et dans les écoles étrangères d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre. Yiolletle-Duc estimait toujours que la meilleure place
pour ce musée était l'Ecole des Beaux-Arts, à cause (lu voisinage des termes de comparaison. Pour ma part, je pensais, au contraire, que la Commission des monuments historiques n'auraitpaSjpourrinstallationdesonmuséeàl'École des Beaux-ArLs, la liberté qu'elle trouverait dans un édifice qui lui serait concédé et oii elle pourrait faire œuvre complètement nouvelle. Il fut donc décidé que la Commission installerait le musée de la sculpture française sous le nom de « Musée de sculpture comparée » au palais du Trocadéro. En proposant le palais du Trocadéro, j'avais en vue l'aile de ce palais qui est du côté de Passy. Mais après une visite faite en compagnie des inspecteurs généraux des monuments historiques, il fut reconnu que l'aile du côté de Paris présentait de meilleures dispositions.
Malheureusement cette aile était déjàoccupée par le musée d'ethnographie, qui y avait commencé son installation. A la suite de démarches successives faites auprès de M. Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts, de M. l'amiral Jauréguiberry, ministre de la Marine, et de M. Sadi Carnot, sous-secrétaire d'Etat au ministère des Travaux publics, il nous fut accordé que la Commission des monuments
historiques pourrait prendre possession de l'aile du palais du Trocadéro, du côté do Paris, à la charge par elle de transporter au premier étage les vitrines du musée d'ethnographie, cela avec le concours d'une escouade de marins que M. l'amiral Jauréguiberry mettait gracieusement à notre disposition, et qu'enfin un crédit de 93,000 francs serait demandé aux Chambres par M. le ministre des Travaux publics pour assurer le chauffage de l'aile du palais que nous allions occuper. Une sous-commission, prise dans le sein de la Commission des monuments historiques, fut instituée pour organiser le nouveau musée, d'après le plan de Violletle-Duc, qui nous avait été brusquement enlevé quelques mois auparavant. Cette sous-commission, composée de MM. Quicherat, du Sommerard, de Lasteyrie, Boeswilwald, Lisch, Ruprich- Robert, Steinheil, Gautier, Geoffroy-Dechaume, G . Dreyfus, Viollet-le-Duc, de Baudot, auxquels fut plus tard adjoint Castagnary, se réunit presque chaque semaine sous ma présidence, soit à la rue de Valois, soit au Trocadéro. Elle chargea M. de Baudot de l'installation matérielle des différentes salles du musée, désigna M. du Sommerard comme conservateur, pria M. Geoffroy-Dechaume de surveiller le choix des mou-
lages, dont la confeclion et la mise en place furent confiées à M. Pouzadoux, et en moins de deux ans elle recueillit les plus beaux spécimens de notre art national.
Depuis, grâce à M. Spullerqui, pendant son passage au ministère de l'Instruction publique et des Beaux- Arts, concéda à la Commission des monuments historiques l'aile du palais duTrocadéro du côté de Passy, le muséeapu s'étendre. Il est le digne héritier du musée des monuments français qu'Alexandre Lenoir avait entrepris de constituer.
Il faut lui rendre cette justice, Lenoir a, le premier, pris la défense de l'école des sculpteurs français, si longtemps dédaignée. On raconte même à ce propos une anecdote qu'il est bon de rappeler. Un jour que Lenoir soutenait avec une certaine vivacité devant le peintre David que les ouvrages exécutés par nos sculpteurs au xni* siècle étaient de beaucoup supérieurs à ce qui se faisait à la même époque en Italie, et que parfoisontrouvaitdans ces ouvrages une liberté, une franchise et même une pureté de lignes qui pouvaient soutenir la comparaison avec certaines productions de l'antique, l'auteur de V Enlèvement des Sabines cria au sacrilège et il ajouta que pour lui rien n'existait en dehors
des productions de l'anlique, et que c'était pour cela qu'il s'efforçait de donner à ses œuvres le caractère de l'antiquité. Lcnoir répondit avec beaucoup de sang-froid qu'il regrettait de voir un artiste français méconnaître ainsi le génie de SCS compatriotes, et que, sans vouloir se poser en prophète, il ne craignait pas d'affirmer que les œuvres de David que la postérité admirerait le plus, seraient certainement celles qui avaient un caractère moderne et national.
La querelle qui se trahissait dans ce débat entre David et Alexandre Lenoir a perdu dans ces dernières années de son ardeur première. On est à peu près unanime à reconnaître que la sculpture française, même celle du xti* siècle, doit prendre place dans nos collections publiques, et qu'il y a un véritable intérêt h la mettre sous les yeux de ceux qui étudient. Il est aujourd'hui généralement admis, grâce aux efforts de ceux qui, depuis Alexandre Lenoir jusqu'à Yiollel-le-Duc, ont si éloquemment plaidé la cause derartnational,quesiles Pisans ont eu le grand avantage sur nos artistes d'avoir à leur disposition les modèles que possédait l'Italie, ils n'ont rien produit de plus élevé que les sculpteurs français du même temps.
En mettant sous les yeux du public les
œuvres de la sculpture française depuis le xii® jusqu'au xix' siècle, les créateurs du musée du Trocadéro ont donc non seulement aidé à la réhabilitation de l'art national, mais ils ont fait, au point de vue de l'enseignement de l'art, l'œuvre la plus considérable qui ai t étéaccomplie dans ces derniers temps.
Le musée du Trocadéro est, on vient de le . voir, l'œuvre de la Commission desmonuments historiques. Il n'est pas inutile de faire rapidement l'historique de cette commission qui constitue l'un des rouag-es les plus importants de l'administration des Beaux-Arts.
Le service de la conservation de nos monuments historiques date de 1837. Un arrêté de M. de Montalivet, ministre de l'Intérieur, institua la première commission dite des monuments historiques. Mais la pensée créatrice de cette branche de nos services publics remonte à une époque beaucoup plus ancienne. C'est vers la fin du xvni* siècle que l'on se préoccupa de faire obstacle aux mutilations dont les édifices qui intéressent l'histoire nationale
avaient été viclimes sous Louis XIII, sous Louis XIV, et dans les premières années du règ-ne de Louis XV. Lorsque vint la Révolution, on était, nous l'avons vu, très pénétré de la nécessité de faire respecter les monuments de la France, et c'est avec une profonde injustice que l'on a accusé le gouvernement révolutionnaire d'avoir prêté les mains à des actes de vandalisme qu'il s'est efforcé de réprimer par la constitution de comités spéciaux et par les encouragements qu'il a donnés à l'œuvre si éminemment patriotique d'Alexandre Lenoir. Le gouvernement de la Restauration a commis la faute impardonnable de disperser ou de détruire les collections qu'Alexandre Lenoir avait formées et qui constituaient à Paris comme une sorte de table de matières des admirables productions que l'art français a répandues sur toute la surface du territoire.
« Si l'histoire de Fart se lit sur les monuments sortis de nos écoles d'architecture et de sculpture, il n'en est aucun qui ne serve également à l'histoire de nos différents états sociaux. Mieux que tous les livres, les donjons de Coucy et de Gisors, les murailles de Carcassonne et d'Avignon nous instruisent sur la puissance du régime féodal. Toutes nos grandes aven-
turcs, tous les traits saillants de notre caractère national, toutes les influences étrangères que la France a subies, sont écrits sur ces livres de pierre. Sur ces livres on trouve ce qu'Augustin Thierry appelle l'âme de l'histoire ; et ces livres, nous n'avons appris à les lire que par lui et par les grands fondateurs de l'école historique du xix^ siècle. L'histoire jusqu'à eux ne demandait rien aux sources originales, aux mémoires, aux manuscrits, aux chroniques locales. Qu'aurait-elle demandé aux monuments ?
« L'art regardait les productions françaises avec une sorte de mépris et les architectes en corrigeaient les lignes, en éclairaient les profondeurs, en remplissaient les vides au goût du jour. On ne pouvait attendre alors des pouvoirs publics un respect que n'avaient ni l'art ni la science, et il était donné à notre époque seule de saisir le sens et la grandeur de toutes les traditions historiques et de reconnaître qu'en conservant et en divulguant ces édifices on ressuscitait le passé au profit de l'avenir. »
La première manifestation publique fut un crédit demandé aux Chambres en 1830. Les Chambres accordèrent 80,000 francs sur le budget de 1831. On créa une inspection générale
dont M. Vitet fut le lilulaire. En 1837, un arrêté de M. de Montalivet, ministre de l'Intérieur, institua la première Commission des monuments historiques. Cette commission fut à l'origine composée de huit membres : M. Vatout, président; MM. le baron Taj-lor, Caristie, Vitet, Leprevost, comte de Montesquieu, Duban, Mérimée. Dès la première séance, M. Vitet propose de revenir à Tapplication de la loi de 1833 sur les expropriations pour cause d'utilité publique, afin do dégager les monuments encombrés par des constructions, M. le baron Taylor propose de demander aux Chambres un crédit pour acquérir les édifices qui intéressent l'histoire et qui appartiennent à des particuliers. On décide de demander au ministre de l'Intérieur une décision qui fixe la législation en matière d'expropriation pour cause artistique. Le Conseil d'État pourrait juger les contestations. Dans la seconde séance, on s'inquiète des ressources; on fait remarquer que le ministère des Cultes dispose d'une somme de 2,300,000 francs pour l'entretien des édifices diocésains et des églises paroissiales. Ce crédit pourrait être mis à la disposition de la Commission des monuments historiques.
M. Vitet insiste pour que les crédits inscrits
dans le budget do l'Etat pour tous les travaux d'art soient attribués à un ministère qui s'occupera de tout ce qui intéresse les arts. Ce ministère étant actuellement le ministère de l'Intérieur, le ministre de l'intérieur doit tout d'abord réclamer aux Cultes la totalité du crédit de 2,300,000 francs.
Le 30 septembre 1839, le ministre de l'Intérieur, M. Duchâtel, prend la présidence de la Commission des monuments historiques dont le nombre des membres est porté à douze. M. Mérimée est nommé inspecteur général des monuments. M. Yitet revêt le titre d'inspecteur général honoraire et est nommé président de laCommision. Le 23 février 1840, M, Lenormant appelle l'attention de la Commission sur la nécessité de protéger les monuments mégalithiques dont M. Henri Martin plaidera éloquemment la cause, quarante ans plus tard. Dans la session de 1840, la Commission revient à plusieurs reprises sur la nécessité d'être mise en possession d'une loi réglant l'expropriation pour cause d'utilité artistique. Elle réclame en outre d'être consultée tout au moins sur l'emploi du crédit de 2,300,000 fr., mis à la disposition de l'administration des Cultes. Les sommes dont pouvait disposer la
Commission des monuments avaient été successivomont portées de 80,000 francs à 120,000 francs, puis à 200,000 et à 600,000 fr. Jusqu'en 1848, la Commission garda sa même composition et s'occupa du classement des monuments qui lui étaient signalés par l'inspection générale et par les sociétés des départements.
Au lendemain de la Révolution du 24 février, dans une séance tenue le 28, M. Mérimée annonce à la Commission qu'il est dans l'intention de faire au ministre un rapport sur le personnel de la Commission et sur sa manière de traiter les affaires. Dans ce rapport, il exposera que la Commission a toujours travaillé au grand jour et que dans toutes les discussions du budget, on a rendu hommage à son impartialité. M. Lenormant expose que depuis la dernière loi sur la liste civile, on a souffert de la division qui a été apportée dans l'organisation des services artistiques. Il serait temps de faire cesser ce désordre et de remettre à une seule et même direction tous les établissements d'art. Il est décidé qu'un rapport dans ce sens sera fait à la prochaine séance par M. Mérimée, assisté de MM. Lenormant et de Laborde. Le 11 mars, la Commission se réunit. Elle entend
le rapport qui propose la réunion de tous les services intéressant les arts. On y remarque les conclusions suivantes. Le Louvre et les Tuileries prendront le nom de Palais des Arts, et pour rendre populaires et utiles nos collections nationales, les conservateurs devront, chacun dans leur section^ faire un cours sur la partie à laquelle se rapportent les collections qu'ils administrent. Ce ne sera d'ailleurs laque l'application d'un principe déjà enusag'e avec un immense succès depuis plus de soixante ans au Muséum d'histoire naturelle et au Conservatoire des arts et métiers.-.. Pendant quelques mois, la Commission des monuments historiques entreprend de développer son projet de réunion des divers établissements intéressant les arts. Le 1^"' septembre 1848, M. Mérimée donne lecture d'un rapport sur les manufactures nationales de Sèvres, des Gobelins, de Beauvais. Ce rapport demande que les manufactures nationales soient détachées du ministère du Commerce pour être rattachées à une direction générale des Arts. La Commission invite en même temps le directeur des Beaux-Arts, M. Charles Blanc, à demander au ministre Je classement des palais nationaux dans les monuments historiques.
Au mois de novembre, la Commission est reconsliluéo comme suit : M. de Maleville, président; MM. de Lamartine, Hauréau, Bûchez, de Lasteyrie, Renouvier, Roger du Loiret, Lenormant, Vitet, Léon de Laborde, Mérimée, Paul Lacroix, Le Prévost, Caristie, Labrouste, Vaudoyer, Questel, le directeur général des Cultes, le chef de la division des Beaux-Arts, Mercey, Courmont. MM. Yictor Hugo et Félix Pyat font plus tard partie de la Commission. A la première séance, M. Mérimée donne lecture d'une pétition dans laquelle la société archéologique nationale demande l'autorisation de former une collection de moulages dans une partie du musée des Thermes et de Cluny, sous la direction d'un jury pris dans le sein de la Société. M. du Sommcrard, conservateur du musée des Thermes et de Cluny, consulté par M. le Président sur la possibilité de donner asile à cette collection dans le musée de Cluny, ne croit pas que le local puisse se prêter au projet.
Il donne à cet égard des détails que la Commission prend en considération, surtout en ce qui concerne le jury proposé qui lui paraît ne pouvoir être admis dans l'administration du musée. M. Lenormant demande que Ton pro-
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lite de cette occasion pour former une grande collection de moulag-es de l'art français, et il rappelle qu\ni noyau important se trouve déjà réuni à l'Ecole des Beaux-Arts. Il est donc d'avis d'y joindre les collections de la Société archéologique. Après une discussion à laquelle prennent part MM. de Lasteyrie et le président, une commission composée de MM. Mérimée, Lenormant et Renouvier, est chargée d'étudier la question. Le 17 novembre, M. Mérimée présente un rapport au nom de cette Commission. La Commission a constaté l'insuffisance du musée de Cluny et de l'Ecole des Beaux-Arts pour recevoir la collection des moulages du moyen âge. La Commission propose de répondre à la Société archéologique que, pour le moment, la proposition n'est pas acceptable et qu'elle ne pourrait être accueillie qu'ultérieurement si l'Ecole des Beaux-Arts venait à être agrandie. Le 2 février 1849, M. Mérimée signale la situation des monuments celtiques d'Erdeven (Morbihan). Une route nouvelle a enlevé ces monuments. La Commission est désarmée, et elle n'a plus d'autre ressource que d'adresser une remontrance au préfet. Le 9 mars 1849, M. Maxime du Camp demande à la Commission la permis-
sion de mouler dans toutes les églises cl chapelles de France, dans l'intérêt d'une publication qu'il prépare des symboles archéologiques religieux. Sur les observations de plusieurs membres qui font ressortir les inconvénients qui résultent des moulages exécutés sur des moulures précieuses, la Commission décide que M. Du Camp devra adresser une demande spéciale pour chaque monument et s'entendre préalablement avec l'architecte chargé de l'entretien du monument. Le 13 avril 1849, la Commission proteste contre le déplacement de la Bibliothèque nationale qui entraînerait la destruction du pakis Mazarin. La Commission s'élève contre cette déplorable tendance qui enlèverait à Paris sa physionomie monumentale et historique, et qui manifeste une guerre de vandalisme faite de parti pris à toutes les grandes constructions de l'architecture des derniers siècles.
Le 30 janvier 1852, la Commission est reconstituée par décret dans les conditions suivantes : président, M. Lenormant; vice-président, M. Caristie ; MM. de Longpérier, Le Prévost, Duban, Mérimée, Ferdinand de Lasteyrie, Paul Lacroix, Labrouste, Léon de Laborde, Questel, de Pastoret, de Montalembert
Varcellicr; le directeur des Cultes, le directeur des Beaux-Arts, le chef du bureau des Beaux- Arts, Courmont, secrétaires de la Commission. Le 20 février, M. Ferdinand de Lasteyrie donne sa démission de membre de la Commission.
Le la avril, M. Blanche est nommé à sa place. Le ministre informe la Commission, au commencement de l'année 1854, qu'il se propose de porter le crédit ordinaire des monuments historiques à 900,000 francs, indépendamment du crédit extraordinaire alloué à l'ég-lise Notre-Dame-de-Laon. M. Mérimée donne à ce propos lecture d'un rapport qui lui a été demandé sur la nécessité de pourvoir à certains travaux de restauration au moyen de crédits extraordinaires. Il signale dans ce rapport la chapelle de Yincennes qui exigerait une dépense de 700,000 francs, les remparts de Carcassone, dont on évalue la dépense à 217,000 francs, le château de Blois, Féglise d'Eu et l'église de la Charité-sur-Loire qui demanderaient des crédits de 750,000 francs, 600,000 et 350,000 francs. Le 25 mars 1854, le Congrès des sociétés savantes, réuni à Paris, demande que les questions suivantes soient discutées : 1° les institutions organisées en France
pour résister au vandalisme et protéger les monuments ont-elles une action suffisante? 2° les sociétés établies dans les divers départements se préoccupent-elles suffisamment de ces objets? 3° les inspecteurs officiels nommés par le ministère d'État et les correspondants du ministère de l'Instruction publique sont-ils également actifs? Presque toutes ces questions sont résolues négativement. Il est constaté que la loi ne protège pas suffisamment les monuments dont un certain nombre disparaît chaque année. Au sujet du rôle des inspecteurs officiels, la Commission des monuments historiques proteste contre un Congrès qui n'a pas craint de déverser le blâme sur les acles de l'administration et de ses agents et elle prie le ministre de faire cesser ces abus. On est sous le régime de 1852. L'abus cesse. Mais il n'en demeure pas moins constate que la loi est insuffisante et que Pinspoction officielle ne pourvoit pas à tout. Dans cette même année 1854, M. de Laborde propose la création, à Cluny, d'une chaire d'archéologie. La proposition n'a pas de suite. Au mois de novembre 1855, M. Mérimée reprend la proposition de création d'un musée de moulages du moyen âge à l'École des Beaux-Arts. Puisqu'il est question
d'agrandir l'École des Beaux-Arts, ne pourraiton réunir dans les salles nouvelles les moulages si nombreux exécutés depuis quelques années dans les édifices du moyen âge. Le 6 juin d857, M. du Sommerard, conservateur du musée de Cluny, est nommé membre de la Commission. En 18G0, 1861, 1862, 1863, 1864, MM. Yiolletle-Duc, Bœswilwald, Beulé, de Saulcy, des Vallières, Millet, de Soubeyran, de Boin-Yilliers, sont successivement introduits dans la commission. Jusqu'en 1870, la Commission poursuit ses travaux, présidée par MM. Vitet, de Nieuwerkercke, Alfred Arago, Mérimée.
Le 14 novembre 1871, elle reprend ses séances interrompues par les événements de 1870 sous la présidence de M. Saint-René Taillandier, secrétaire général du ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. M. Yitet reprend la présidence jusqu'au mois de janvier 1873. MM. Quicherat, Ruprich-Robert, Abadie,Laisné ont pris place dans la Commission. M. Charles Blanc, directeur des Beaux- Arts, préside ; M. de Soubeyran prend la présidence de 1874 à 1879. En 1879, un décret réorganise la Commission des monuments historiques et un autre décret me nomme viceprésident de la Commission, dont le ministre
est président avec le sous-secrélaire d'Etat et le secrétaire général comme vice -président de droit.
Depuis celte époque, la Commission des monuments historiques, que j'ai encore l'honneur de présider, a subi plusieurs modifications. Elle a avec une ténacité remarquable poursuivi trois objets principaux : un classement méthodique des monuments, la création d'un musée de moulages reproduisant les différents spécimens de l'art de la sculpture et de l'architecture française aux différentes époques, le vote d'une loi réglant la protection des édifices ayant un caractère historique et artistique.
Le classement a été fait à la suite d'un rapport de Viollet-le-Duc qui restera comme un modèle de science et de clarté. J'ai dit plus haut comment le musée du Trocadéro avait été créé. Quant à la loi protégeant nos monuments historiques, elle a été votée par les Chambres en 1887. Est-ce à dire qu'il n'y ait plus rien à faire? Plus d'une restauration fâcheuse a été entreprise, parce qu'il n'est pas possible, du jour au lendemain, de faire pénétrer dans l'esprit de tous la science, le respect et aussi le désintéressement dont chacun doit faire preuve eu consentant à ne pas rédifier à grands frais
des constructions qu'il est toujours facile de raser pour élever n'importe quoi de banal et de coûteux dont on fait bruyamment état.
Mais la lutte soutenue depuis plus d'un demisiècle pour la protection de nos monuments est tout à l'honneur de l'esprit français. Si l'on voulait citer les actes qui ont marqué l'œuvre de la Commission des monuments historiques depuis soixante ans, la liste serait longue. Ce que l'on doit constater, c'est qu'à l'aide de son crédit de 1,300,000 francs, cette Commission entretient deux musées, Cluny et le ïrocadéro, qui rendent à l'enseignement les plus grands services, c'est qu'elle protège dans des milliers de monuments nos richesses archéologiques, et que vouloir réduire ce crédit, comme le gouvernement en avait eu un instant la pensée, serait un acte d'administration qu'on ne tarderait pas à regretter.
Le ministère des Arts avait attribué à la direction de la conservation différents services dont il me faut maintenant parler : les édifices diocésains, l'inventaire des richesses d'art de la France, le mobilier national.
En ce qui concerne le Garde-Meuble, on peut dire que l'Etat ne tire pas de ses collections tout le parti qu'il pourrait en tirer. Pendant mon séjourà la rue de Valois, j'avais décidé, en ayant recours aux fonds d'entretien des Bâtiments civils, la construction sur le terrain du Garde- Meuble d'une succession de galeries qui auraient coûté 150,000 fr. et qui auraient permis de constituer de façon convenable le Conservatoire du mobilier national et de mettre les admirables modèles que nous possédons à la disposition des travailleurs. Le mobilier du Garde- Meuble forme deux catégories très distinctes : la première y est conservée à litre d'objets d'art dans un musée. Les meubles affectés à ce musée ne peuvent plus être remis en service dès qu'une décision ministérielle leur a assigné cette destination. La seconde catégorie comprend le mobilier disponible et avec lui tout le mobilier des différents palais qui, aux termes du premier des règlements du 11 février 1884, ne cesse pas de faire partie du mobilier national et figure sur l'inventaire général de ce mobilier. Il m'a toujours paru d'une part qu'il y avait lieu de faire figurer sur cet inventaire les meubles de toutes les administrations publiques et, d'autre part, qu'il convenait de prendre les
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dispositions nécessaires pour permettre aux travailleurs d'étudier utilement les admirables modèles de l'art français que possède notre dépôt national.
La publication de l'inventaire des richesses d'art de la France est due à l'initiative de M. le marquis de Chennevières. En 1874, M. de Chennevières proposa au ministère de nommer une commission chargée d'inventorier les richesses d'art de la France, relevant très heureusement ainsi une des institutions les plus utiles du dernier siècle.
Une commission de ce genre avait, en effet, été instituée par l'Assemblée constituante de 1789. Ce fut cette commission qui fournit le noyau de la Commission dits des monuments, nommée par décret conventionnel du 18 octobre 1792, etque, sur la propositionde Sergent,la Convention confirma par décret du 27 août 1 793. Le 18 décembre de la même année, la Commission des monuments fut remplacée parla Commission temporaire des arts qui, dès les premiers jours de janvier 1794, publia une Instruction sur la manière d'inventorier et de coU' server dans toute l'étendue de la République tous les objets qui peuvent servir aux arts, aux sciences et à reriseignement. Les rédacteurs de
celte œuvre considérable étaient Vicq d'Azir et Dom Poirier^ Cette instruction, aussi claire que savante, fournit un traité méthodique et complet, entrant dans les détailslcs plus minutieux sur les procédés à employer pour prévenir les dégradations des monuments, tableaux, statues, gravures, livres, etc. Elle fut envoyée sous forme de circulaire à toutes les sociétés populaires et aux agents nationaux.
Depuis l'initiative prise par M. de Cliennevières, sept volumes ont été publiés portant sur les monuments ci\:jls et religieux de Paris et de la province. Certains contiennent de graves inexactitudes provenant de ce que les renseiseignements fournis n'ont pas été contrôlés avec un soin suffisant. Il est, en outre, regrettable que la Commission de l'inventaire ne se soit pas attachée à rechercher pour.les œuvres mentionnées les titres de propriété de l'Etat, des municipalités, des particuliers ou des communautés religieuses. Cette lacune n'existe pas dans l'inventaire spécial que le déparlement de la Seine a fait de son côté pour Paris et les arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis.
Enfin, la loi sur la conservation des monuments historiques avant prescrit qu'il serait fait, par les soins du ministre de rinstruclion
publique cl des Beaux-Arts, un classement des objets mobiliers appartenant à l'Etat, aux départements, aux communes ou aux fabriques, et dont la conservation présente, au point de vue de l'histoire ou de l'art un intérêt national, il est incontestable que l'inventaire des richesses d'art ne peut plus constituer un service isolé, qu'il est nécessaire de présenter aux Chambres un projet qui permette de le faire contribuer à l'inventaire prescrit par la loi de
Je ne dirai qu'un mot des édifices diocésains. Le cabinet du 14 novembre 1881 les avait rattachés au ministère des Arts, parce que son intention était de confier successivement au ministère nouveau toutes les constructions intéressant nos services publics, à charge par chacun d'eux de fournir les programmes nécessaires aux installations projetées. On voudra bien reconnaître qu'un tel service offrirait des garanties d'économie et de bonne exécution des travaux que l'on ne rencontre pas aujourd'hui dans toutes nos administrations, et que le conseil général d'architecture, créé par le décret du 5 janvier 1882, conseil qui réunissait les architectes des bâtiments civils, des monuments historiques et des édifices dio-
césains, était naturellement appelé à amorcer cette vaste administration du bâtiment, que le décret du 14 novembre entendait réserver au ministère des Arts.