CHAPITRE IV
Le rapport qui précède le décret du 5 juillet dernier par lequel les Bâtiments civils ont été rattachés au ministère des Travaux publics, annonce que cette mesure n'est que le point de départ de la constitution d'un service central des travaux de l'Etat; il convient d'enregistrer cette promesse de revenir à la méthode adoptée parle cabinet du 14 novembre, car les meilleurs esprits sont d'accord pour reconnaître que telle qu'elle est aujourd'hui constituée, la direction des Bâtiments civils n'est qu'une chinoiserie coûteuse.
Et tout d'abord, je demanderai qu'on veuille bien me dire ce que c'est qu'un bâtiment civil. On me dira sans doute que c'est un bâtiment qui n'est ni militaire ni religieux. A quoi je ré-
pondrai qu'excellente en principe, cette définition est en espèce absolument controuvée.
Avant que le Panthéon fut rendu au culte des grands hommes, on trouvait l'église Sainte- Geneviève dans la liste des bâtiments civils. On y trouve encore la chapelle Louis XVI et l'église des Invalides. Par une étrange anomalie, les Invalides appartiennent au ministère de la Guerre et l'église qu'ils contiennent dépend des Bâtiments civils. Il y a d'autres anomalies plus extraordinaires encore. L'asile de Charenton est un bâtiment civil, mais non pas ceux de Yincennes et du Yésinet. Le ministère de l'Intérieur a gardé ses prisons, le ministère des Finances ses douanes et ses manufactures, le ministère des Affaires Etrangères ses ambassades. Cependant le ministère de l'Agriculture s'est débarrassé de ses écoles vétérinaires et de ses dépôts d'étalons, le ministère de l'Instruction publique des manufactures nationales et de quelques écoles. Il a abandonné le Collège de France, mais il a gardé l'École de médecine ; c'est partout la confusion et l'arbitraire. On peut dire que la véritable définition du bâtiment civil, c'est celle que donnait, il y a quelques années, un ancien directeur de ce service, aujourd'hui
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président de section au conseil d'Etat: « Le bâtiment civil est un bâtiment dont le ministère intéressé se débarrasse sur le service spécial » .
Un homme qui ne fut jamais suspect de tendances révolutionnaires, M. Lambert de Sainte-Croix, s'exprimait ainsi en 1879, au nom d'une commission charg-ée de préparer un projet de réorganisation des services administratifs des Beaux-Arts: « Si nous prenons le Louvre, par exemple, nous y trouvons partout la trace des difficultés journalières que soulève la séparation administrative des musées et des bâtiments. Les travaux les plus infimes, un dallage à refaire, un carreau à remettre, une banquette ou un rideau à réparer exigent des rapports de ministère à ministère (à cette époque, les Bâtiments civils faisaient déjà partie du ministère des Travaux publics). Les jours nécessaires à l'éclairage des tableaux, la disposition des salles consacrées à la statuaire ou aux objets d'art, tout ce qui regarde Finstallation échappe à l'administration de nos musées. »
Et plus loin: « A l'Opéra, il s'est produit un curieux conflit au sujetducrédit de2,400,000fr. voté par l'Assemblée nationale après l'incendie
do la rue Le Pellclicr, pour la réfection des décors du répertoire. Les Bâtiments civils, à qui on n'avait pas songé en votant ce crédit, sont venus réclamer leur part, alléguant que si les accessoires de la scène n'étaient pas, il est vrai, de leur domaine, les meubles immeubles par destination en faisaient partie, et que si, par exemple, le décor appartenait aux Beaux-Arts, le portant sur lequel on l'applique, le mécanisme qui le fait jouer, le cordage qui le rattache, appartenait aux Travaux publics. »
Pour ma part, je pourrais citer de nombreux et récents exemples de ces conflits. Je n'en citerai qu'un. Au moment de la préparation de l'exposition centennale de l'art français, j^avais demandé et obtenu des Beaux-Arts l'aulorisation de faire mouler dans le jardin des Tuileries le lion de Barye. Lorsque les mouleurs se présentèrent, les Bâtiments civils firent opposition. J'avais oublié que si la statue est aux Beaux-Arts, le socle sur lequel les mouleurs devaient appuyer leur échelle appartient aux Bâtiments civils.
On a conté dans ce même ordre d'idées, l'histoire d'un tableau que le conservateur de Versailles voulait faire transporter h Paris. Los Bâtiments civils avaient envoyé à Ver-
saillcs des voitures du Garde-Meuble remplies de tapisseries destinées à la salle du Congrès. Elles revenaient à vide à Paris. Le conservateur de Versailles pensa qu'il y aurait économie pour son administration à profiter de l'occasion pour faire transporter son tableau. Les Bâtiments civils s'y refusèrent. On échangea des rapports, et deux ans après intervint une solution négative. On voit par là que bien des Français peuvent s'éviter le voyage en Chine.
Les exemples sont nombreux de l'incurie qui semble être la caractéristique de la direction des Bâtiments civils. Il n'en est peut-être pas déplus triste que celui que Versailles nous fournit. Un homme très compétent dans toutes les questions d'art, M. Henri Vuagneux, signalait il y a quelque temps l'état lamentable dans lequel se trouvent aujourd'hui Versailles et ses palais. « Il importe de ne pas laisser périr tant d'oeuvres d'art des premiers artistes du dix-septième siècle, et la République se doit à elle-même de conserver ces richesses nationales )), disait en 1889 M. Spuller,alors ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. Un crédit supplémentaire de 4i0,000 francs fut volé, mais qu'a-t-on fait?
Un seul bassin a été à peu près réparé, celui
de Latone. Les bosquets sont restés clans un état complet de délabrement. Tout est négligé, le grand canal dégage des miasmes putrides, le grand Trianon se lézarde. Quant au Palais, je laisse la parole à M. Henri Vuag-neux.
« Si la restauration de la petite façade Louis XIII, entreprise depuis plusieurs années, a été activée, aucune des grandes façades du Palais n'a été touchée; elles sont toujours dans l'état de vétusté tant de fois signalé et si la chute de leurs matériaux désagrégés n'a jusqu'à cette heure pas causé d'accident mortel dont l'écho nous soit parvenu, c'est que l'accès des grands murs est défendupar des grillages provisoires. Cependant, pour la réfection de ces façades, un colossal édifice à roues glissant sur des rails a été construit à grands frais ; on attend sans doute, pour l'utiliser, que l'état de sa solidité soit devenu douteux. »
Il est évident que tout cela constitue une organisation défectueuse. Les économies que la Commission du budget avait projeté de faire sur le budget de la deuxième section du ministère de l'Instruction publique étaient presque entièrement faites sur les services de l'architecture des Bâtiments civils et des Palais nationaux. Je maintiens qu'il y a là une économie
considérable à réaliser. Il est, en effet, impossible (le confondre la réfection et la reconstruction d'un édifice. L'une respecte ce que l'autre ne respecte pas. L'une est économique, l'autre ne l'est point. Or, il existait dans la deuxième section du ministère de l'Instruction publique deux services très distincts : l'un qui restaure les édifices, le service des Monuments historiques; l'autre qui les reconstruit, le service des Bâtiments civils et des Palais nationaux. Et, par une anomalie étrange, le dernier relient des monuments qui appartiennent si bien au premier, que celui-ci les a classés comme monuments historiques. Si l'on fait ce départ, c'est une économie immédiate. Pourquoi ce départ ne se fait-il pas? Pourquoi persislo-t-on à imposer aux contribuables une charge inutile? En 1848, M. Mérimée demanda que ce départ fût effectué. M. Ledru-Rollin prit un arrêté dans ce sens. L'arrêté fut rapporté. En 1853, la même demande fut renouvelée, et M. Achille Fould, ministre d'État, se rendant à l'évidence, relira, par un arrêté en date du 8 mai, du service des Bâtiments civils la Sainle-Chapelle de Paris et la basilique de Saint-Denis, pour les donner au service des Monuments historiques, parce que ces deux monuments appelaient une
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rostauration. M. Achille Foulcl était sur le point (le concéder le transfort de tons les monuments historiques qui sont aux Bâtiments civils, lorsque son collègue des Travaux publics se récria parce qu'on diminuait ses attributions. Après 1881, et jusqu'à ces derniers temps, les deux services ont relevé du même ministère. Qui est-ce qui a empêché de réunir les monuments de la même famille, de les soumettre au même régime de restauration?
Si maintenant, laissant de côté les restauralions de monuments, nous recherchons comment^ on comprend les constructions neuves dans ce même service des Bâtiments civils, nous constatons que non seulement ces constructions sont élevées à grands frais, mais encore qu'il n'est pas tenu compte de leur affectation. Le Conseil des Bâtiments civils est exclusivement composé d'architectes, et, de même que ces architectes prennent rarement l'avis dos archéolog-ues quand ils ont une restauration à décider, ils ne s'adressent pas suffisamment aux personnes intéressées quand il s'agit d'une construction qui leur est cependant destinée. Ainsi, on vient d'édifier des g-aleries au Muséum. Or on prête à l'un des savants les plus illustres de ce temps, M. Berthelot, celte opinion que les
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nouvelles galeries du Muséum retardent l'avancenient des sciences naturelles de plusieurs années, tant les architectes ont pris soin de rendre invisibles les collections qu'on a eu tant de peine à réunir.
Il en est de même pour l'Ecole de Médecine. L'éminent doyen de cette Faculté, lorsqu'il i;ut appelé à s'installer dans cette nouvelle École, ne trouva ahsolument que des portiques, et il disait sur un ton plaisant qu'il n'avait pas songé à s'en étonner, puisque tout le monde savait que les Grecs n'avaient pas'de salle à manger, qu'ils prenaient leurs repas sous les fîguierg, et que, pour remplacer ces petits appartements prives que nous avons baptisés d'un nom anglais, ils allaient rêver sous des lauriers roses plus éloignés.
Que les architectes qui composent le Conseil des Bâtiments civils soient des artistes éminents, professant des opinions absolument respectables sur l'art de construire, cela est incontestable. Mais ce qui ne saurait être davantage contesté, c'est que leur éducation ne les a pas préparés, soit à des restaurations de nos monuments français, soit aux constructions que les exigences de notre époque réclament.
On a dit que si le Conseil des Bâtiments
civils avait été appelé à se prononcer sur les modèles adoptés pour les constructions de chemins de fer, la France serait jalonnée de temples grecs et de portiques romains, et que nous en serions encore à connaître l'usage du fer pour la construction des gares. Il suffit de regarder les édifices approuvés par le Conseil des Bâtiments civils pour cire absolument convaincu que cette assertion n'a rien d'excessif. On a si bien senti qu'il y avait, à ce point de vue, un vice dans le Conseil des Bâtiments civils quel'on y a récemment introduit un élément nouveau, Aais en ayant soin de mettre cet élément en minorité, de façon à y puiser un argument pour la discussion, mais non pas une force pour l'action. Le Conseil des Bàlimcnts civils n'est donc pas tant un rouage coûteux par les traitements qui sont alloués à ses membres, que par la besogne qu'il fait ou par les empêchements qu'il suscite.
La Commission du budget de ISSt avait eu la curiosité de demander quel serait le montant des crédits que les architectes des Bâtiments civils et les architectes des Palais nationaux réclamaient pour remettre les bâtiments civils et les palais nationaux en bon état de réparation, d'après leur méthode. La note indiquait
une dépense exorbitante. Cette note n'a causé aucune surprise. 11 est en effet bien certain que, aussi longtemps que le système sera maintenu, il en faudra subir les conséquences.
Nous avions espéré l'année dernière le modifier en faisant un départ entre les bâtiments qui présentent un intérêt d'art et les constructions ordinaires, en attribuant les premiers aux Monuments historiques et en laissant les seconds au service des Bâtiments civils ramené aux proportions d'un simple bureau. Le gouvernement a préféré poursuivre la constitution d'une grande administration des travaux de l'Etat. Je serais mal venu à l'en blâmer, l'ayant fait moi-même. Il faut cependant regretter qu'il l'ait place au ministère des Travaux publics, risquant ainsi d'amener des conflits semblables à ceux que j'ai déjà rappelés.
Le ministère des Arts avait compris dans les attributions de la direction de la construction et de la décoration, les acquisitions et commandes d'objets d'art. L'encouragement à la production des œuvres d'art qui intéresse à un
si liant (logré les services d'architecture et qui se traduit par des acquisitions et des commandes, est, au reste, l'une des attributions de l'État qui ont été le plus contestées. Si ces acquisitions ou ces commandes avaient la prétention, comme certains systèmes d'enseignement, de faire éclore le talent à l'aide de mélliodos réputées infaillibles, on ne saurait trop en blâmer l'usag-e. Mais elles sont, en principe, destinées à permettre à l'Etat de remplir certains devoirs auxquels il ne peut 6« soustraire. Ces devoirs naissent de l'intérêt qu'a le pays à enrichir ses musées, à décorer ses édifices et à orner nos places et promenades. Pour l'enrichissement des musées, les expositions, les ventes, les missions, les fouilles archéologiques offrent à l'Etat de précieuses ressources. Pour la décoration des édifices, dos promenades et des places, les acquisitions rendent des services, mais c'est aux commandes qu'il faut le plus souvent avoir recours.
Comment ces devoirs ont-ils été compris dans notre société, particulièrement pour la décoration des édifices? Presque toujours, jusqu'ici, on a néglig-é de mettre d'accord l'architecte et les artistes peintres, sculpteurs, ta-
pissicrs, mosaïstes et céramistes qui doivent être ses collaborateurs. Il en est résulté une incohérence qui n'existe ni dans les monuments du moyen âge, ni dans ceux de la Renaissance, ni dans les édifices élevés jusqu'à la fin du dernier siècle. Rien n'était cependant plus facile que de revenir à ces sages pratiques qui sont l'honneur de l'art français, car si l'on peut regretter que des réunions d'architectes comme le Conseil des Bâtiments civils, soient appelées à juger dans des questions oii leur compétence est insuffisante bu insuffisamment contrebalancée, il faut reconnaître que dès que ces mêmes architectes sont de leur côté en possession d'un édifice à élever, ils sont, plus que personne, aptes à en concevoir la décoration, et si c'est d'une autre administration à laquelle ils sont étrangers, que cette décoration leur vient, elle ne peut que contrarier leurs vues d'ensemble. Ce n'est donc pas en séparant les deux parties d'un même tout que l'on améliorera la situation actuelle. Autant la réunion de services qui ont un but différent est fâcheuse, autant la division de services qui tendent au même but, est regrettable.
L'Etat fait principalement ses achats à l'Exposition annuelle des artistes vivants. A ce
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sujet, je voudrais dire quelques moLs d'une question qui a vivement passionné le inonde des artistes : celle du prix du Salon et des bourses de V03^ag'e.
Lorsque M. de Chennevières créa le prix du Salon, cet encouragement était exclusivement destiné à la peinture, et sur une demande de création d'un prix semblable en faveur de notre école de sculpture faite en 1878, il fut décidé que le ministre, s'il le jugeait opportun, pourrait attribuer le prix du Salon à toute autre section d'art que la section de peinture, et qu'il avait môme le droit d'instituer des prix du Salon au profit des différentes sections. Pour les bourses de voyage, la faculté d'en attribuer, même en dehors des expositions, à des artistes que l'on jugerait dignes d'être encouragés, fut donnée au ministre.
C'est donc à tort que l'administration des Beaux-Arts pourrait se considérer comme tenue de ne point créer des bourses en dehors de celles qui sont annuellement attribuées à l'Exposition du Palais de l'Industrie. On ne peut que regretter, d'ailleurs, à ce sujet, que le Salon annuel ne présente plus Funilé que le Conseil supérieur des Beaux-Arts lui avait assurée en i 880, lorsqu'il décida le Gouverne-
ment à en confier l'organisation aux intéressés. 11 avait été nettement stipulé à cette époque, que la société appelée à se constituer à la suite de cette décision s'engageait à représenter l'ensemble des artistes français, et que, du jour 011 elle ne pourrait plus tenir cet engagement, l'Etat aviserait. Lorsqu'à la fin de l'année 1889, une scission s'est produite entre les membres de la Société des artistes français, le Conseil supérieur des Beaux-Arls aurait pu être utilement consulté et il n'est pas douteux que l'accord eût été, par ses soins, rétabli sur les bases de 4880. Il est désirable que des efforts soient tentés pour ramener cet accord, mais il est également désirable que l'on donne toute facilité aux divers groupements d'artistes d'organiser des expositions partielles.
Au sujet des achats dans les expositions, il me sera permis de faire observer que l'Etat a le devoir d'encourager la représentation des choses actuelles. C'est la représentation de l'actualité qui a fait le plus grand succès des écoles d'art du passé, particulièrement des écoles espagnole, flamande et hollandaise. Il suffirait de citer, parmi les innombrables chefs-d'œuvre que nous ont légués ces écoles, les Syndics de Rembrandt et les Lances de Vélasquez. Nous
en sommes encore, 1res malheureusement, ù l'allégorie ou la reconslilulion des choses disparues. Nous ne pouvons nous résigner à admettre que ce qui est moderne deviendra ancien et paraîtra d'autant plus intéressant aux races futures que nous aurons mis plus d'exactitude à nous en faire les observateurs fidèles.
Il n'est pas d'autre part dans l'ordre des commandes, je le constate à regret, venu à la pensée administrative de rompre avec ce préjugé qui veut que l'on fasse le buste des liommes qui se réunissent sous la coupole de l'Institut, immédiatement après leur mort, et qu'on ne reproduise pas leur image de leur vivant. Il résulte de cette tradition, puisque l'on appelle cette manière de procéder une tradition, que l'artiste qui est chargé de transmettre les traits des académiciens à la postérité, ne peut plus faire qu'une œuvre où son imagination abuse forcément de son ignorance. L'œuvre d'art est toujours inséparable de l'impression de la vérité.
Notre siècle a été fort lent à s'accommoder à sa propre physionomie. Nous trouvant trop vêtus ou mal vêtus, nous avons longtemps cédé à la fantaisie de nous draper à l'antique, ou de nous affubler des accoutrements que
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nous ont légués les siècles passés. Et nous éprouvons encore aujourd'hui tant de répugnance à nous représenter tels que nous sommes qu'il y a quelques années, à propos d'une statue destinée à la décoration du nouvel Hôtel de Ville, on délibéra sérieusement sur le cas que l'art doit faire du chapeau dont la mode nous afflige.
Pour ma part, je suis fort éloigné de proscrire l'allégorie, je n'ai garde de méconnaître le mérite qu'il peut y avoir à retracer des scènes historiques, empreintes do ce que l'on appelle la couleur locale, mais je confesse que j'ai une prédilection marquée pour la représentation de la chose vue, et cela pour deux motifs : d'abord, parce que l'art doit toujours s'attacher à rechercher l'expression vivante, et ensuite parce qu'il me paraîtrait profondément regrettable que nous ne laissions aucun témoignage sincère de notre époque, si laide qu'elle puisse nous paraître.
Ainsi le paysage naïvement interprété me semble préférable à la composition de l'ordre le plus savant. Les portraits de David et d'Ingres, sont, à mes yeux, supérieurs aux meilleures de leurs restitutions des temps romains ou bibliques, et l'on ne peut mettre en doute
que l'homme à la redingote, qui surmontait jadis la colonne Vendôme, impressionnait davantage que le César attardé que l'on a cru devoir mettre sur ce monument reboulonné.
J'ajouterai que, dans la décoration des édifices publics, l'œuvre d'art ne saurait se concevoir sans un plan général qui en assure l'harmonie. Je crois qu'il est du devoir des pouvoirs publics de s'attacher à susciter ces grandes et fortes collaborations des architectes, des peintres et des sculpteurs qui font les monuments complets. Non seulement l'État peut, mieux que les particuliers, provoquer ces travaux d'ensemble qui exigent une longue préméditation et un grand sacrifice de temps, maison peut affirmer que si, par défaut de prévoyance ou pour complaire à un grand nombre de personnes, il fait de nos monuments ou de nos jardins publics des mosaïques dont l'aspect heurte l'œil, il commet un acte coupable. Lorsqu'un pays compte autant d'hommes de talent que la France en possède en ce moment, lorsqu'il est si aisé d'associer ces talents d'ordre divers et d'en-
troprcndre de ces grands travaux de dccoralion qui honorent un siècle et qui restent comme une éclatante et utile manifestation de ses aspirations, on ne comprend pas pourquoi l'État persiste à dépenser des sommes considérables pour obtenir des résultats éphémères sans signification, et, ce qui est plus grave, funestes aux progrès de l'art. Mais l'on s'accoutume si bien à ne rien oser, on trouve si naturel d'cmailler nos jardins de groupes et de statues qui jurent de se trouver ensemble, que l'opinion finit par se désintéresser de ce qui devrait la séduire.
S'il est, par exemple, une promenade essentiellement parisienne, c'est la promenade du bois de Boulogne, et s'il est un lieu auquel il serait désirable que l'on restituât le caractère français, en y introduisant le mode de décoralion que nous aimons, c'est assurément celui-là. Je me suis demandé comment on n'avait point eu déjà la pensée de jalonner les Champs- Elysées et l'avenue quiy conduit par des groupes décoratifs placés au rond-point deMarigny, par le couronnement attendu de l'arc de Triomphe et par d'autres groupes qui marqueraient l'entrée du bois. Je l'avais tenté en 1881 et j'avais commandé à Falguière le groupe qui a pendant
quelques mois figuré au haut de l'arc de Triomphe de l'Éloile. Mais devant cette fière composition, on a dit que si cela était charmant pour faire un surtout de lahle, il était peut-être inutile démettre cette muvre en sa place, les choses ayant toujours été ainsi que nous les voyons.
Qui n'a pas déploré qu'on n'ait pas confié à un seul artiste la décoration du Panthéon, en admettant que l'intérieur de cet édifice se prêtât à une décoration? Qui n'a regretté de voir commander les modèles des tapisseries de l'escalier du Luxembourg- à six peintres différents? Mais si l'on parle de la grande décoration, on vous répond que les tendances actuelles ne sont plus là, que les artistes veulent travailler en toute indépendance, qu'il est bon qu'il ne soit porté aucune atteinte à la liberté de leurs conceptions, et que si l'Etat trouve dans ce qu'ils produisent des œuvres propres à décorer les monuments ou les jardins publics, il est tout simple qu'il s'en rende acquéreur. Quant à la diversité des œuvres réunies sous un même toit, on affirme que cette diversité ne déplaît pas au génie collectionneur de notre époque.
En dépit de celte persistance triomphante à conserver d'aussi petites mœurs, je persiste à
demeurer épris des anciennes et grandes ordonnances décoratives. Je connais à Paris tel hôtel dont le salon, entièrement peint par M. Baudry, demeurera comme une des compositions d'art les plus heureuses de ce temps; et je félicite grandement la ville d'Amiens d'être demeurée fidèle à M. Puvis de Chavannes qui, d'ailleurs, lui a facilité celte constance par son inépuisable générosité.
Mais dans le domaine des arts comme en tout autre nous vivons au jour le jour. Il est si fatigant et si incommode de prévoir. Il est si facile de choisir sur des à peu près rapidement esquissés par les architectes, qui n'ont jamais été, d'ailleurs, plus habiles dans l'art de la mise en scène. Il est de plus si séduisant d'annoncer que, dans un seul et même monument, on donnera un spécimen du talent de tous les artistes contemporains, que l'ons'en tient à ces usages.
CHAPITHE V
Je manquerais à un devoir si je uC parlais ici de la grande manifestation d'art qu'a élé l'Exposition universcllede 1889, non seulement dans SOS sections plus parliculièremcnt consacrées aux Beaux-Arls, mais dans toutes ses constructions et dans la plupart des produits qu'elles renfermaient.
Lorsque, au mois de novembre 188i, le gouvernement de la République m'avait confié la présidence de la Commission chargée de préparer rExjiosilion univirsellc et inlernalionale de 1889, j'avais pensé que nous avions le devoir de distinguer l'Exposition de 1889 des expositions décennales qui l'avaient précédée, en lui donnant le caractère centennal. Il me
semblait que la célébration du Centenaire de 1789 exigeait une semblable décisision, et qu'il y avait un intérêt réel à constater les progrès qui auraient pu être réalisés, au cours d'un siècle, dans toutes les branches de l'activité humaine, par la proclamation de la liberté du travail. Dans le rapport que j'avais adressé à M. le ministre du Commerce, à la date du 13 mars 1883, j'avais, au nom de la Commission de préparation de l'Exposition de 1889, insisté sur la signification de la date que nous voulions célébrer. Il fut ultérieurement stipulé que l'Exposition de 1889 garderait le caractère décennal et ferait suite aux Expositions de 1878, de 1867 et de 1855. Nous ne pouvions cependant oublier que, en iSoo, le grand succès des expositions des Beaux-Arts avait été dû à l'exhibition des œuvres qui, dans la première moitié de ce siècle, avaient illustré l'école française. Et si l'on renonçait à donner à l'Exposition de 1889 le caractère centennal dans le domaine de l'industrie, il y avait toute raison pour le lui conserver dans le domaine des arts. La proposition ayant donc été reprise dans ce cadre limité, une commission fut réunie en 1887, rue de Valois, sous la présidence de jM. Castagnary, et l'on discuta les conditions
IGO L'ART SOUS L\ RÉPURLIQUE.
dans lesquelles pourrait être organisée l'Exposilion centennale des Beaux-Arls. Malgré les arguments que firent valoir dans les délibérations de cette commission tous ceux qui avaient à cœur de faire une œuvre complète, l'administration dut concéder que l'exposition centennale serait reléguée en dehors du palais destiné aux Beaux-Arts, et que l'on se dispenserait de faire des emprunts à nos grandes collections publiques. C'était méconnaître singulièrement le but que l'on se proposait, c'était de plus présenter l'École française sous un jour qui pouvait la faire juger sur une partie seulement des chefs-d'œuvre qu'elle a produits au cours de ce siècle.
Aussi l'année suivante, appelé parM. Edouard Lockroy, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, à organiser les expositions des Beaux-Arts à l'Exposition universelle, j'eus l'honneur de lui demander et d'obtenir de sa haute compétence que la commisson qui avait siégé rue de Valois serait considérée comme une commission consultative, et qu'il ne serait pas tenu compte de ses décisions au sujet de l'installation de l'Exposition centennale des Beaux-Arts et de la non-participation de nos musées nationaux à cette exposition.
M. Formig-é, arcliitcclc du palais des Bcaux- Arls, fit, sur ma demande, une réparlition du palais qu'il venait d'élever, à l'aide de laquelle il devint possible de placer l'Exposition centennale au centre du palais, à la place d'honneur qui lui revenait de droit. Grâce à la bonne volonté des musées nationaux et des musées des départements, grâce aussi au dévouement des collectionneurs qui, venus de tous les points de l'horizon politique, se sont réunis dans une commune pensée de patriotisme, la démonstration de l'éclat et de la puissance de l'art français au cours de notre siècle est aujourd'hui complète. Il est évident pour tous que l'art français dans notre siècle a marqué sa supériorité par son amour de la vérité et que c'est à cette vertu constante qu'il doit l'influence qu'il exerce. Nous pouvons, à l'heure actuelle, nous dég-ageant de tous les préjugés d'écoles, prodiguer notre admiration à des talents très divers, en apparence opposés, qui appartiennent en réalité à une même famille et à une famille très unie.
En même temps que l'Exposition centennale de l'art français, le commissariat spécial des Beaux-Arts avait à organiser l'exposition décennale des Beaux-Arts, l'exposition de l'en-
scignement dos arts du dessin, l'exposition des théâtres, l'exposition des Manufactures nationales, l'exposition rétrospective de l'art français au Trocadéro.
L'exposition décennale s'est présentée à nous, en 1889, ainsi qu'il a été dit très justement, comme la suite et la conclusion de l'exposition ccntennalo, comme le dernier chapitre de l'histoire de l'art au xix" siècle. Dans les sections étrangères aussi bien que dans la section française, qui les dominait de toute la hauteur que donne l'attachement à un effort poursuivi, on a été frappé par le mouvement qui nous porte à prêter une plus grande attention aux choses vues et à ne point rééditer ce qui a pu justement émouvoir les artistes du passé. C'est l'admiration même de ce qui est profondément humain dans les impressions d'art des civilisations mortes qui nous pousse à léguer à notre tour à ceux qui nous suivront l'expression de l'époque dans laquelle nous vivons. Après les tentatives successives de résurrection et d'adaptation du passe, notre siècle a pris le sage parti de s'inspirer du présent. On ne peut que s'en louer. La variété d'un spectacle sans cesse renouvelé a succédé ainsi à la monotonie des restitutions archéolo-
g-iqucs où 1ns archéologues étaient le plus souvent mal renseignés. Il ne faudrait pas croire cependant que l'on en a fini avec la sophistication de l'antiquité. C'est affaire de temps.
Org-anisée dans une partie du palais des Arts libéraux et à l'extrémité du palais des Beaux- Arts, par les soins de MM. Eugène Guillaume et Paul Colin, à qui j^avais prié M. Edouard Lockroy d'en vouloir bien confier la direction, l'exposition de l'enseignement des arts du dessin a donné d'heureux résultats. Elle a montré que les écoles de Paris, Lyon, Toulouse, Lille, Bordeaux, Roubaix, Calais», Angers, Limoges, Tours, Nancy, Rennes, etc., étaient dans une très bonne voie, mais elle a aussi permis de constater qu'il était nécessaire que le gouvernement de la République fît pour la diffusion de l'enseig-nement du dessin de nouveaux sacrifices et mît plus de méthode dans ses efforts.
C'est à l'Exposition universelle de 1878 que, pour la première fois, une part spéciale a été faite au théâtre. Le public avait pris un intérêt très vif aux diverses reconstitutions du théâtre depuis l'antiquité, aux dessins de costumes, aux maquettes de décorations. Il a accueilli
avec la même faveur les efforts faits en 1889 parles organisateurs de l'exposition théâtrale. L'exposition des Manufactures nationales avait été installée, des deux côtés du dôme central, dans des salles aménagées au rez-dechaussée et au premier étage. La manufacture de Sèvres a exposé un g-rand nombre de pièces inscrites au catalogue sous la rubrique qui comporte les quatre grandes divisions : porcelaine dure, porcelaine nouvelle, porcelaine tendre nouvelle et grosse porcelaine. La porcelaine dure n'a tenu que peu de place dans l'exposition de 1889, M. Lauth ayant concentré ses efforts sur la porcelaine nouvelle et M. Deck sur la porcelaine tendre et la g-rosse porcelaine. Sur les quatre cents pièces exposées, dix-sept seulement étaient en porcelaine dure. Ces dix-sept pièces réunissaient les trois modes de décoration que comporte la porcelaine dure. La peinture au moyen de couleurs passées au feu de moufle n'y était représentée que par un seul vase, le Sommeil. Les numéros 2 et 3 donnaient un spécimen de la peinture sous couverte, et les pâtes d'application représentaient sur différents vases le troisième mode de décoration. Les porcelaines flammées tenaient une grande place dans la série de la
porcelaine tendre, et les recherches récentes des inventions ont longuement attiré Tattonlion du public. L'exposition de la manufacture de Sèvres a démontré qu'il est facile, avec les éléments dont on dispose, de lui donner le caractère qu'elle aurait toujours dû conserver de grande école d'application des arts du feu.
La manufacture des Gobelins avait exposé la traduction des cartons de M. Galland, qui est destinée à l'Elysée, une série de verdures commandées pour décorer l'escalier du Sénat et une tenture de M. Ehrmann, qui doit prendre place dans la Bibliothèque nationale, puis des compositions de MM. Lefcbvre, Mazerolles, Lameyre. Mais l'exposition la plus intéressante a été celle de la manufacture de Beauvais qui, plus modeste dans ses prétentions, car elle se borne à faire le meuble et la tenture d^appartemcnt, avait disposé au Champde-Mars des œuvres qui lui font le plus grand honneur.
Lorsque mon ami Edouard Lockroy m'avait invité à organiser les sections des Beaux-Arts à l'Exposition universelle, j'avais pensé que l'on pourrait utilement, à côté du musée des moulages du Trocadéro qui embrasse l'histoire
(le l'architoclure et de la sculpture françaises du xii° au xix^ siècle, disposer, dans les galeries qui doivent compléter ce musée, la série des objets mobiliers qui, pendant la même période, attestent la puissance de l'art français.
La Commission des Monuments historiques était tout naturellement désignée pour ordonner cette partie de l'Exposition universelle, et dans la commission nul n'était mieux qualifié que l'éminent directeur du musée des Thermes et de riiôtel de Cluny, M. Alfred Darcel, pour diriger l'exposition projetée.
Au premier appel que nous leur avons adressé, les collectionneurs se sont joints à nous. De son côté, M. le directeur des Cultes a montré le plus grand empressement à solliciter de l'épiscopat français le prêt des trésors do nos églises. MM. de Baudot et Gautier ont bien voulu, d'accord avec M. Yiollet-le-Duc et le bureau des Monuments historiques, préparer tout ce qui se rapporte à l'installation matérielle, tandis que M. GeofTroy-Dechaume présidait à la mise en place des monuments dont la reproduction avait été confiée à M. Pouzadoux.
Grâce à tous ces concours, grâce à la parti-
cipation des musées des départements et dos architectes diocésains, nous avons pu faire une œuvre des plus complètes et qui a provoqué l'admiration d'un public sans cesse renouvelé. Dans une étude très bien faite, M. ]\Iolinier a écrit : « L'Exposition du ïrocadéro, dans ses quatre salles, résumait admirablement l'histoire de nos arts et surtout de nos arts industriels. Nous devons remercier les organisateurs de cette exposition qui constitue une des résurrections les plus complètes du génie français que l'on ait tentée depuis de longues années. Bien que le succès les ait déjà amplement récompensés, il serait cependant injuste de ne pas leur adresser l'expression de notre gratitude pour nous avoir fait assister à cette nouvelle manifestation de notre art national. »
Cependant, si intéressantes qu'aient été les diverses expositions des Beaux-Arts, il est incontestable que l'Exposition rétrospective de l'art français, installée au centre du palais des Beaux-Arts, a été pour une nombreuse partie du public la grande attraction de l'Exposition
lo.
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universelle de 1889. Seule, elle a donné à l'Exposition universelle le caractère centennal qu'elle aurait eu dans toutes ses parties, si on avait suivi sur ce point les indications du rapport que j'avais eu l'honneur de présenter, le 13 mars 1885, au ministre du Commerce.
Cette exposition incomparable, cette unique revue d'un siècle d'art depuis Grcuze jusqu'à Manet, a démontré de la façon la plus éclatante que l'art français était resté à travers tous les changements do la mode, toutes les transformations de notre histoire nationale, amoureux de la vérité et respectueux de luimême. Elle a montré aussi — c'est un point sur lequel la critique n'a peut-être pas assez insisté — qu'au cours de ce siècle l'art français avait su maintenir sa profonde unité, et cela malgré la diversité des genres, des tempéraments et des circonstances.
Elle a fait plus encore que cela. Non seulement elle sera pour ceux qui s'en sont bien pénétrés le point de départ de tout un nouveau système de critique et d'enseignement, mais un mouvement tout entier est né d'elle, et c'est de ce mouvement que je voudrais ici parler.
Tout d'abord c'est elle qui est cause que j'ai acheté V Angélus, que nous dûmes ensuite
rétrocéder à l'Amérique et qui nous est revenu grâce au généreux patriotisme de M. Cliauchard. Les révolutions pacifiques sont les meilleures parce qu'elles ne font ni morts ni blessés. L'acquisition de Y Angélus a déterminé une de ces révolutions. Nul n'y a éprouvé de dommage et tout le monde en a recueilli le bénéfice. Le premier bénéficiaire a été le Louvre. Le Louvre liésitait depuis longtemps à ouvrir sa porte aux expressions d'art qui sont l'honneur et qui ont fait la gloire de FÉcole française au cours de ce siècle. 11 avait, il y a quelques années, recueilli à un étage supérieur, et périlleux pour la peinture, une partie des toiles réunies au Luxembourg et dont les auteurs n'étaient plus vivants. Quelques dons avaient accru cette représentation incomplète des talents qui font le renom de plusieurs collections particulières mieux avisées. J'avais réussi, en 1881, à faire pénétrer dans le sanctuaire Courbet, que l'on n'y aimait pas. Un petit nombre d'acquisitions coûteuses et d'emprunts faits aux Palais nationaux était venu aider à meubler une nouvelle salle française moins disgraciée que celle qui avait été tout d'abord réservée à nos maîtres contemporains.
La vente Secrétan, coïncidant avec l'Exposition centennalo du Champ de Mars, se présentait lieurcusoment pour faire une manifestation en faveur des méconnus. Dans un dîner qui avait réuni presque tous les collaborateurs de l'Exposition contennale, je proposai de se cotiser et de faire, dans l'intérêt du Louvre, ce que le Louvre ne pouvait pas faire. Entre le fromage et la poire, nous réunîmes cent soixante mille francs. Deux jours après, nous avions près de sept cent mille francs. Dans ce pays de France, le patriotisme fait des prodiges. Trois étrangers s'étaient joints à nous. Le 1" juillet, nous nous présentions à la vente Secrétan avec l'intention d'acheter la Biblis de Corot, ]ix Remue des chevreuils de Courbet, et VAîir/eliis ; \os trois tableaux cotés par prévision à une somme qui ne dépassait pas le montant de notre cagnotte. La Biblis fut la première mise en vente. Xi. Otlet, de Bruxelles, voulait avoir la Biblis à tout prix. 11 nous prévint au cours des enchères. Nous la lui laissâmes. U Angélus vint ensuite. L'impression fut grande quand le tableau parut sur la table. On a dit de V Angélus qu'il no valait pas telle ou telle toile du maître. Je liens Y Angélus pour une œuvre admirable, simplement parce
qu'elle a l'émotion et qu'elle la donne. On no peut pas dire que, dans V Angélus, Millet soit allé chercher dos personnages historiques, des héros dont la représentation remue les foules. Il a mis en scène deux ruraux au terme de co travail des champs qui prend fm lorsque le soleil s'éteint. Ces deux anonymes entendent la cloche, et ce son de la cloche réveille en eux les vieilles croyances dont Henri IV a eu le tort de ne pas dégager notre pays quand il le pouvait faire. A les voir, on se sent pris. Pourquoi? C'est ce que ceux qui, selon une expression célèbre, « préfèrent la peinture à la nature » seraient fort en peine de nous expliquer. Mais le fait est là.
Je ne veux pas décrire ici les enchères do V Angélus. Les choses se sont passées moins dramatiquement qu'on ne l'a conté. Nous pouvions tout sacrifier, nous avons tout sacrifié pour avoir V Angélus. Une première adjudication ayant été contestée, nous avons consenti à une seconde qui nous a attribué la toile de Millet pour la somme énorme de cinq cent quatre-vingt-deux mille six cent cinquante francs, avec les frais. J'ai eu dans ma vie peu de journées aussi agréables. Le prix importait peu. Quoi qu'il advint, la porte du Louvre
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était désormais ouverte à toute l'École française.
Or, il advint que l'Amérique voulait posséder V Anf/ehis. UÉlai le prendrait-il? Les Cliambres accepteraient-elles radjudicalion? Le Gouvernement songerait-il à demander à ceux qui s'étaient permis de lui faire crédit, d'être remboursés sans intérêts, selon les disponibilités annuelles? Toutes ces choses n'avaient qu'un intérêt secondaire, La manifestation était faite.'
Ce qui est certain, c'est que j'ai failli risquer, à cette acquisition de Y Angélus, ma réélection à la Chambre des Députés. Au nombre des camelots que le boulangisme avait expédiés dans mon département pour m'en déloger, la maisonmère avait joint un critique d'art qui m'interpella sur V Angélus dans une réunion publique. Il faut être juste. Le critique d'art avait bu outre mesure, et j'en eus d'autant plus facilement raison qu'il dérailla au premier mot. Il me reprocha d'avoir agi dans l'intérêt du Vatican. Je n'eus pas de peine à innocenter Léon XIII, et je profitai de l'occasion pour honorer Millet, qui n'avait certainement pas prévu qu'il serait mêlé h un scrutin de ballottage dans la commune de Saint-Gelais (Deux-
Sèvres). Le soir, revenant de celte réunion, par une de ces claires nuits de septembre que nous a données l'année 1889, je contai à mes amis tous les détails de l'acquisition de V Angélus, de sa première cession au musée de AVasliinglon, de la conclusion de la convention qui fit de M. James Sutton le propriétaire du tableau, de la remise de Y Angélus entre les mains du banquier Drexel, de l'exposition chez Georges Petit qui nous permit de verser une souscription aux mineurs de Saint-Etienne et de faire un don à W^^ veuve Millet. Et puis, l'on parla du Louvre, des Glaneuses de la collection Bisclioffslieim, de la générosité de T^jme Pomery, des intentions de M""^ Rœderer et de celles de M'"^ Hartmann. Arrivés à Niort, nous bûmes, ayant été plus sobres que le critique d'art, et nous bûmes à l'École française, à ses gloires et aux donatrices qui, avec leur instinct de femme, ont si bien compris ce que tant d'hommes se refusent encore à voir, mais ce que quelques-uns n'ont pas hésité à comprendre.
C'est de ces quelques-uns que je voudrais parler. Le critique d'art qui m'a interpellé à Saint-Gelais a dit que les collectionneurs qui, au premier appel, se sont groupés pour m'aider
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à faire l'Exposition cenlennale du Champ de Mars, et qui, trois mois avant que l'on pût placer les œuvres, avaient arrêté d'accord avec moi le choix de ces œuvres, avaient été aussi récalcitrants que les musées, qui ont montré, de leur côté, la meilleure volonté. J'ai rarement rencontré une assertion plus contraire à la vérité. Mais, je ne m'en étonne pas. Il y a de braves gens qui ne peuvent admettre que les choses se fassent naturellement. Je parlais tout à l'heure des révolutions pacifiques. J'en ai tenté plusieurs. J'en ai réussi quelques-unes. L'organisation de l'Exposition ccntennale est de ce nombre. Tout avait été préparé et si complètement prévu pour l'org-anisation de cette Exposition, qu'il a suffi de quelques jours pour que chaque œuvre fût mise à sa place. Mais il en faut prendre son parti. Il paraîtra toujours extraordinaire aux personnes compliquées que des patriotes fassent acte de patriotisme. L'année 1889 a été cependant témoin de ce fait. Sans que les toiles qu'ils confiaient à l'État, et dont ils se privaient pondant huit mois, fussent garanties par une assurance, les collectionneurs français et les collectionneurs étrangers, épris de tout ce qui intéresse la gloire de la France, ont apporté leur tribut à
l'Exposition centennalc, comme ils ont confié leurs richesses à l'Exposition des objets d'art français organisée au Trocadéro.
Quand est venue la vente Secrétan, ce sont ces mêmes collectionneurs qui ont consenti les sacrifices nécessaires en faveur de l'Ecole française. Tous ont imposé, comme condition de leur participation à ce dernier acte, de n'être point nommés. Ne voilà-t-il pas des citoyens quimérilentdesinjures?Sices mêmes citoyens se sont cotisés pour faire don au Louvre de la Remise des Chevreuils de Courbet, n'est-ce pas là un nouveau crime? Ce sont eux encore qui, après avoir prêté au commissariat spécial des Beaux-Arts, pourl'Expositionrétrospective de l'architecture française, un nombre relativement considérable de dessins d'architectes illustres, ont fait don de leurs collections à l'État.
Ce sont là, je puis le dire, des résultats remarquables, et ce ne sont pas les seuls. L'Exposition centennale de l'art français a eu pour effet de nous permettre de nouer avec les artistes et les amateurs étrangers des relations très intimes. Les esprits d'élite de tous les pays se sont trouvés groupés dans un même effort, dans une même préoccupation. On a vu
alors que si diverses que puissent être par le monde les formes de g-ouvernement, il existe une grande République des intelligences où ne pénètrent pas les mesquins soucis de la politique.
Je tiens à saluer encore, avec l'expression de toute ma reconnaissance, mes collaborateurs de l'Exposition centennalc qui ont permis à la France de faire ces utiles manifestations.
CnAPITRE YI