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LE .MÉMOIRE DE KLAGMANN

xV la même date, M. Jules Klagmann, artiste statuaire et sculpteur ornemaniste, adressait au Comité des artistes industriels un mémoire tendant à démontrer la nécessité d'organiser à côté du musée des Arts industriels des expositions périodiques et temporaires des œuvres de l'art appliqué à toutes les branches de l'industrie.

« Depuis ])icn des annôiîs, dit le mémoire, et dans ces dernier.s temps surtout, la science a largement contribué au développement de riudustrie. Elle n'a pas cru déroger on quittant la sphère des ihéories pour s'associer aux labeurs de la vie de chaque jour. La science

n'a rien perdu pour cela dans l'eslime du monde : elle n'en paraît que plus grande. Il n'en a pas été do môme pour l'art qui cependant ne déroge pas plus que la science quand il travaille à introduire l'élégance, la pureté des formes, le bon goût des dessins et des couleurs dans les choses de la vie publique et privée.

« Le beau et le bien sont deux termes identiques et l'art accomplit une œuvre de moralisation quand il ennoblit jusqu'aux objets les plus humbles et du plus modeste emploi. S'occuper de développer cette mission bienfaisante de l'art ne peut en aucun cas nuire au progrès de ses œuvres dans un ordre plus élevé. C'est tout simplement donner à l'art en général une raison d'être dans la société actuelle, et rien dans ce monde ne peut vivre et se développer qu'à la condition de vivre de son temps et avec lui.

« Nous croyons que cette pensée d'étendre l'art à toutes choses ne peut nuire en aucun cas à son développement et à sa grandeur, parce que nous croyons aussi que l'art, ce sentiment si précieux, a été donné à l'homme pour le compléter, élever et ennoblir sans cesse l'usage de ses sens. Les artistes qui

travaillent pour l'industrie forment une classe nombreuse ; la société les connaît à peine et les oublie quand elle les a connus. Et cependant l'industrie française doit sa supériorité sur tous les marchés du monde au bon goût, à l'imagination, à l'art en un mot qui préside à ses produits, et ces qualités qui lui assurent le succès et lui ouvrent sans cesse de nouveaux débouchés lui viennent des artistes qui se sont voués à cette carrière, carrière ingrate, s'il en fut, profession trompeuse, véritable impasse pour ceux qui Fembrassent, surtout s'ils sont poussés par une fervente vocation.

« Quand on organise une exposition des produits de l'industrie, leurs œuvres entrent en effet dans cette exposition, mais le plus souvent elles ont changé de nom, changé d'aspect : elles sont manufacturées, elles appartiennent à l'industrie. L'artiste industriel est ainsi dépouillé de ses droits les plus légitimes ; ce n'est pas lui qui reçoit les encouragements et les distinctions. 11 perd tout jusqu'à la réputation de l'œuvre dont il est l'auteur. Sa personnalité est absorbée ; elle compte au nombre des maîtres de l'industrie. Il existe, il est vrai, une loi ou un règlement d'administration qui impose aux fabricants

l'obligation de faire connaître l'artiste ou les artistes qui ont coopéré à l'cxéculion de leurs ouvrages. Mais ce règlement n'est pas appliqué. En réalité, l'art se trouve placé dans ses rapports avec l'industrie à l'état de matière première.

« Il ne peut résulter d'un pareil état de choses qu'une dépravation certaine dans les œuvres. Car il ne faut pas se faire trop d'illusions sur les récents triomphes do l'industrie française. Ces succès peuvent être le prélude de succès plus grands encore, mais à la condition qu'on se préoccupera de la position do l'art qui les fait naître. A l'heure qu'il est, nous sommes sur une voie toute contraire. Le mauvais goût, dans les styles, les conceptions d'une excentrique bizarrerie, l'emploi des matières au contre-sens de la raison des formes et des usages menacent de s'introduire dans les industries artistiques. Cette décadence commence à être signalée. Nous pouvons être rapidement entraînés sur cette pente, et la France peut ne s'en apercevoir que le jour où elle aura perdu pour bien longtemps peut-être ce privilège de supériorité artistique qui lui fait vaincre les industries étrangères, privilège dont l'industrie s'attribue tout le mérite, mais qu'elle compromet en

nous dissimulant à la connaissance de l'opi-, nion publique sur laquelle nous ne pouvons rien, liés et empêchés que nous sommes par son intermédiaire.

« Que l'on ajoute à ces causes de décadence l'émigralion à l'élrang-er des artistes industriels et des artisans les plus habiles^ malheureux et mécontents, poussés par la misère ou le découragement, allant chercher la tranquillité ou les moyens de vivre hors de leur pays, émigration d'autant plus fâcheuse que, formée de gens dont on a lenu les services ignorés, c'est la sève intelligente du pays qui s'écoule lentement et sans bruit pour aller s'infiltrer dans les veines des industries étrangères nos rivales, si puissantes par d'autres moyens, et leur donner le droit, tôt ou tard, de nier les emprunts qu'elles nous auront faits. Nous ne saurions assez appeler l'attention publique sur ces questions, et nous ne saurions trop rechercher et indiquer les moyens d'y remédier pour le présent et d'en éviter les conséquences pour l'avenir.

« Ce que nous demandons, c'est à côté des écoles donnant un véritable enseignement de l'art appliqué, à côté du musée des Arts industriels que nous considérons comme une insti-

tution indispensable et dont la création s'impose de la façon la plus urgente, c'est, disonsnous, des exposilions périodiques et temporaires des arts industriels.

« Nous ne réclamons qu'une chose dans cette dernière requête, c'est le droit de prendre la place qui nous appartient. Nous ne pouvons marcher dans la voie du progrès qu'à cette condition. Et qui donc pourrait se refuser dans notre pays à donner un état civil aux artistes qui contribuent chaque jour à l'accroissement de la fortune nationale? »

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