‹ L'Art théâtralChapitre 3 sur 8 · MOLIERE · texte numérisé non relu

MOLIERE

UART THEATRAL

CHANT PREMIER

De cet art enchanteur, si longtemps outragé. Que la raison défend contre le préjugé, Ou doit briller du cœur une étude savante, Et par qui sous nos yeux la pensée est vivante. Qui d'un mobile acteur fait tant d'hommes divers, J'essaierai de tracer les leçons dans mes vers.

Par mon faible talent discrédités d'avance, Peut-être mes conseils manqueront de puissance. Horace et Despréaux avaient bien mérité D'enseigner et leur siècle et la postérité : Le précepte donné de si haut, on l'accepte, Sûr que l'exemple marche à côté du précepte.

Mais quand sur ses travaux il n'est point appuyé, A l'école par nous le maître est renvoyé. Tous mes jours consacrés à l'art que j'idolâtre, Plus d'un acteur aimé dont j'ornai le théâtre, Et de qui (pour mon cœur précieux souvenir !) J'ai peut-être hâté le brillant avenir, Voilà ce qu'à défaut d'une gloire plus belle, Non sans un peu d'orgueil, j'invoque et je rappelle.

Il faut que du poète interprète éclairé, L'acteur soit comme lui brûlé du feu sacré. Prêtant à son enfance une grâce nouvelle, L'instinct imitateur dans ses jeux se révèle ; Voyez cet écolier que l'on vient de punir : A-t-il du châtiment le triste souvenir ? Non : du maitre importun qui l'instruit et le garde Il contrefait la voix grondeuse et nasillarde. Promenant lentement un regard inhumain, Lunettes sur le nez et férule à la main, Il redit du pédant l'ennuyeuse semonce : La parole se traîne, et le sourcil se fronce : Ce visage enfantin, paré de tant d'appas, S'efforce à se donner les rides qu'il n'a pas. Effrayés un moment par trop de ressemblance, Ses jeunes compagnons l'écoutent en silence ; Mais bientôt en plaisir leur effroi s'est changé : Dans la troupe attentive un rire prolongé

CH.VNT PREMIER

^ Du Préville futur a caressé l'oreille,

Et l'orgueil de l'artiste en son ànie s'éveille.

Cet autre, à qui les Grecs et les Romains sont cliers,

Ne consacre sa voix qu'à de tragiques vers ;

Des Lekain, des ïalma le souvenir l'assiège.

Ennemi des tyrans, comme on l'est au collège,

Que de fois on l'entend d'un vers républicain

Châtier tour à tour et César et ïarquin I

Les fiers éclats de voix qu'il lance avec colère

Lui valent, dans sa classe, un succès populaire ;

11 aimera plus tard à se ressouvenir

De ce présage heureux des lauriers à venir.

L'art du comédien a-t-il besoin d'un maître? Selon certains docteurs trop écoutés peut-être, Non : la seule nature enseigne les beaux-arts, Et qui veut de la scène affronter les hasards Ne se doit confier qu'à ce maître suprême. Vers des chemins nouveaux les poussant elle-même, Seule, elle a su former nos plus fameux talents ; Elle souffle à leurs cœurs ces sublimes élans Qu'étoufferaient en eux des leçons routinières^ Et qui, brisant de l'art les gênantes barrières, Jettent au sein ému des spectateurs surpris Un juste enthousiasme attesté par des cris. L'instinct, guide plus sûr qu'une vaine science. Les leçons du public et de l'expérience

Valent mieux qu'un pédant qui, sec et compassé.

Vous parle de chaleur avec un ton glacé.

Ce don qui vient du ciel et que l'artiste envie^

L'originalité par lui vous est ravie :

Il soumet votre corps et votre âme à ses lois»

Impose sa pensée et son geste et sa voix,

Et, bornant du talent l'impétueuse course.

Des inspirations tarit en lui la source.

Faut-il donc enchaîner le vol audacieux

Du jeune aigle essayant ses ailes dans les cieux ?

D'où vient cette barbare et stupide manie ?

La fière liberté, compagne du génie,

Mère des grands talents, des grandes actions.

Est nécessaire aux arts ainsi qu'aux nations.

Les règles sont des fers qu'un vrai talent méprise :

La médiocrité les porte, et lui les brise.

Semblable aux gais marquis par Molière décrits,

Le grand acteur sait tout sans avoir rien appris»

Soyez, fuyant l'étude avec persévérance,

A l'inspiration forcé par l'ignorance,

De ces pompeux discours le vulgaire est charmé. Qu'un jeune débutant, par des leçons formé. Conquière sur la scène un succès légitime, Aux mains qui l'ont guidé refusant toute estime :; Il ne doit qu'à lui seul les beautés de son jeu, Dit-on, et l'écolier devient un demi-dieu.

CHANT PREMIER

Si quelque ombre obscurcit cet astre qui se lève, Le maUre est accuse des défauts de l'élève : Dans les liens de l'art il l'ose emprisonner.

Quoi î ce langage encor nous doit-il étonner?

Naguère avec audace outrageant la mémoire

De ces vieux écrivains dont nous aimons la gloire,

Et foulant sous les pieds^ comme un joug importun,

Avec les lois du goût celles du sens commun,

Des hommes que l'orgueil remplissait de démence

Criaient : Gloire à nous seuls 1 notre règne commence.

Pour préparer à l'art un superbe avenir,

Il faut des jours anciens briser le souvenir.

Des poétiques cieux vivent les futurs aigles 1

Les règles nous gênaient : nous proscrivons les règles.

Copiant sans relâche un ennuyeux passé,

L'esprit humain rampait, dans l'ornière enfoncé.

Que le génie enfm n'ait que lui seul pour maître,

Et, les règles à bas, les chefs-d'œuvre vont naître.

Où nous ont- ils conduits, ces discoureurs subtils ?

Les règles ne sont plus : les chefs-d'œuvre, où sont-ils I

Vers la scène entraîné par un penchant bizarre, De ses présents pour vous si le ciel fut avare, S'il ne vous créa point pour cet art périlleux. Le maître le plus docte et le plus merveilleux

Lutterait vainement contre votre impuissance.

Dieu des vers ! dieu des aits I au jour de leur naissance

Tu désignes du doigt tes glorieux élus.

Épuisé de fatigue et d'efforts superflus,

Qui n'a pas dans son sein ta flamme et ton génie

D'un triste avortement subit l'ignominie.

Mais lorsque ton regard sur nous s'est arrêté,

Quand, d'un rêve de gloire en secret tourmente,

Un mortel sent en lui ta divine présence

Et porte du talent la féconde semence,

Que d'un maître attentif les soins judicieux

Cultivent sans retard ce germe précieux.

On veut qu'un jeune acteur, entrant dans la carrière.

Interprète Corneille et Racine et Molière,

D'un pied sûr et hardi tente leurs profondeurs,

Sans qu'un flambeau voisin lui prête ses lueurs,

Sans qu'un fil Becourable, en dissipant sa crainte,

Le guide sûrement au fond du labyrinthe !

Comment peut-il, d'hier sur la scène arrivé.

Peindre le cœur humain qu'il n'a point observé ?

Recevra-t-il du ciel le secret difficile

De conduire aisément une voix indocile ?

Saura-t-il le pouvoir d'un silence éloquent,

D'un débit moins pressé, d'un geste peu fréquent ?

Saura-t'il que d'un mot plaisant, terrible ou tendre,

On double la valeur en le faisant attendre.

Et que souvent aussi d'un mot trop attendu,

Comique ou sérieux, l'effet serait perdu ?

CHANT PREMIER

OÙ donc puisera-t-il le goût des convenances, Et de la grandeur simple, et des fines nuances? De mille autres secrets dois-je parler encor, Science du talent, mystérieux trésor, Dont un novice acteur ne fait point la conquête Sans un mentor prudent qui l'excite ou l'arrête, Et, ranimant un cœur des obstacles lassé, Aplanisse la route où lui-même a passé ?

y. Un des plus grands acteurs dont se vante la France, Baron, vit par Molière adopter son enfance. De la scène plus tard l'ornement et l'appui. Jeune, il fut son ouvrage et grandit près de lui. Son maître lui transmit la liaine salutaire Du débit cadencé qu'admirait le parterre. D'un regard paternel épiant ses progrès, Il fixa dans sa voix ces tons simples et vrais Qu'ignorait un acteur à soi-même funeste.

KMontfleury succombant sous les fureurs d'Oreste, D'autres aux cris aigus, au jeu plein de fureur, Qui déchirait l'oreille encor plus que le cœur. On ne peut mesurer la hauteur infinie Où monte le talent guidé par le génie ? Des fameux successeurs du Roscius français Pas un seul n'effaça l'éclat de ses succès ; Deux muses à l'envi consacrent sa mémoire. Et son siècle en fuyant n'emporte point sa gloire :

Baron, sublime acteur par Molière enfanté, Marche, fier de son maître, à l'immortalité.

r ^ La rieuse Desmare a formé Dangeville, Et les leçons d'un maître ont dirigé Préville.

^Pourquoi nous citez-vous l'aigle au vol orgueilleux ? Va-t-il, jeune imprudent, s'égarer dans les cieux? Trop faible pour oser se fier à son aile, Il ne s'éloigne point de l'aire paternelle. Il faut que, pour aider son courage naissant, Ses ongles soient plus forts, son bec moins impuissant. Lorsque l'aiglon, quittant sa demeure sauvage, Sur la route des airs fait son premier voyage, Le père et sa compagne avec amour encor Veillent à ses c6tés et guident son essor ; Ils lui montrent comment l'aigle fond sur sa proie, De sa terrible serre et l'enlace et la broie, Comme il doit l'effrayer, en un choc furieux, Des éclats de sa voix, des éclairs de ses yeux, En revenant au nid, la victoire achevée, Y porter du butin une part réservée Que l'on retrouvera dans des jours de malheur : Leçon de prévoyance ainsi que de valeur I Et, plus hardi, bientôt le jeune aigle commence A planer, roi des cieux, dans son empire immense.

CHANT PREMIER 9

D'un sage maître ainsi les conseils révérés Au talent, au succès nous mènent par degrés.

Du sujet qui se livre à ses mains vigilantes Il n'étouffera point les qualités brillantes ; Mais il en réglera la mesure et l'emploi. Pour qu'en lui son élève ait une entière foi, Qu'il ne soit point choisi parmi ces mercenaires, Des rigueurs du public victimes ordinaires, Qui, par de longs malheurs justement éprouvés. Vous vendent le talent dont ils furent privés. Sa parole aura-t-elle un crédit légitime, Si ses succès du moins ne commandent l'estime ? Que, simple en son langage, il évite toujours Et le ton dogmatique et les pesants discours : L'élève écoute peu la leçon qui l'ennuie. Le précepte donné, que l'exemple l'appuie ! Du maître quelquefois on se moque tout bas, Quand le maître prescrit et n'exécute pas. Il faut avec amour instruire la jeunesse. Réprimer son orgueil, gourmander sa paresse. Employer tour à tour le frein et l'éperon, Retenir l'imprudent, exciter le poltron, Réformer la nature et dompter l'habitude. L'art du comédien veut une longue étude. Je plains celui qui vient, en d'imprudents essais, A l'inspiration demander ses succès,

Et, bien persuadé qu'à sa seule requête Le talent va du ciel descendre sur sa tête, Dédaigneux des leçons, du travail et de l'art, Pour son Dieu seulement invoque le hasard : A. peine a-t-il parlé qu'il se trouble ; son rôle, Sous un poids imprévu, fait plier son épaule ; Son courage s'enfuit ; adieu cet avenir Dont ses rêves d'orgueil venaient l'entretenir \ Adieu tant de lauriers cueillis en espérance ! Qu'est devenue, hélas ! cette fière assurance, Ce cœur ferme et sans peur dont il se crut doué Il voudrait fuir la scène où le voilà cloué.

Je ne veux point nier cette flamme divine, Ces soudaines clartés dont l'ârae s'illumine, Et ce brûlant soleil de l'inspiration Éclairant notre jeu d'un lumineux rayon. Mais votre fol orgueil va-t-il prendre pour guides Ces fortunés hasards et ces éclairs rapides ? Croyez-vous qu'échauffés par un transport subit, Nous revêtions le rôle en revêtant l'habit, Et qu'au moment fatal qui voit lever la toile, Ce rôle tout à coup à l'esprit se dévoile ? Non : chaque personnage à vos soins confié Dans ses moindres détails veut être étudié. Mais devant le public que l'étude s'efface : Sachez de vos efforts nous dérober la trace.

CHANT PREMIER H

Que le texte, par vous mille fois répété, Sorte de votre bouche avec facilité.

Méditez, réglez tout, essayez tout d'avance : Un assidu travail donne la confiance.

L*aisance est du talent le plus aimable attrait Un jeu bien préparé nous semble sans apprêt.

L'inquiet laboureur dans les sillons qu'il creuse Sème l'espoir douteux d'une moisson heureuse. Quand le ciel lui sourit, son labeur obstiné Change une terre ingrate en un sol fortuné ; Il a pour récompense une moisson féconde : Méritez, comme lui, que le ciel vous seconde.

N'allez pas, imprudent et paresseux acteur, Attendre incessamment le souffle inspirateur, Et qu'à le recevoir l'étude vous prépare. Sur un frivole esprit si parfois il s'égare, Il se plaît à jeter aux sérieux talents Et de nouveaux effets et d'imprévus élans. L'émotion puissante et l'entraînante verve. Mais, en s'abandonnant, que l'artiste s'observe , De vos heureux hasards sachez vous souvenir : Ce qu'il n'a pas produit, l'art doit le retenir. vL'acteur qui du talent veut atteindre le faîte, Quand il livre son cœur, doit conserver sa tête.

Il ajoute aux effets dès longtemps préparés Des tons, des mouvements par la scène inspirés. Ainsi se forme un rôle ; ainsi toujours grandissent Ceux que l'intelligence et le goût applaudissent : Par rinspiration, si chère aux insensés, L'étude et le travail ne sont point remplacés ; Si quelquefois en nous brille son étincelle, Jamais un rôle entier n'est révélé par elle, Et qui l'attend toujours rarement la reçoit. Quand l'Éternel eut dit : « Que la lumière soit ! » Elle fut : d'un acteur l'ignorance grossière Croit pouvoir à son tour commander la lumière : La nuit seule apparaît ; mais pour les sots acteurs Dieu créa le faux goût et les sots spectateurs.

0 vous qui, partisans d'un dangereux système, Aux maîtres, aux leçons prodiguez l'anathème, Connaissez-vous celui qui voulut autrefois Une école pour l'art dont j'offre ici les lois ? C'est Lekain, de son temps le modèle et l'idole, Et Talma, ce grand maître, est sorti d'une école.

V ïalma, qui du passé n'eut jamais le dédain, Par la voix de Monvel s'inspirait de Lekain, Et, du vieux compagnon de sa naissante gloire Toujours interrogeant la fidèle mémoire.

Cherchait ce qu'avaient fait les héros de son art,

VDumesnil et Clairon et Lekain et Brizard.

CHANT PREMIER l3

Quand plus tard on le vit sur le fauteuil d'Auguste Obtenir un triomphe aussi brillant que juste : « J'ai vu Monvel, dit-il, et je l'ai retenu ; Ne pouvant faire mieux, je me suis souvenu. »

Telle est du vrai talent la modeste parole :

Il n'a point en lui-même une croyance folle ;

Il ne veut point, épris de l'inspiration,

Briser le vieux lien de la tradition,

Mais du bon grain toujours il sépare l'ivraie,

Et d'un effet transmis si sa raison s'effraie,

S'il le trouve contraire au vrai sens de l'auteur.

On ne le verra point, servile imitateur,

S'incliner sottement devant un sot usage ;

Car il n'offre au passé qu'un libre et juste hommage.

Amants du temps présent, trop de jeunes esprits N'ont pour les jours anciens que d'orgueilleux mépris. On les entend crier d'une voix téméraire : (( Cela s'est fait ; cela ne doit donc plus se faire. » A flétrir le passé soyons un peu moins prompts ; Mais devant ses erreurs ne courbons pas nos fronts.

Parfois sur ses talents on se trompe soi-même : Un front plein de malice aspire au diadème ;

i4 l'art théâtral

Tel autre, avec la taille et le port d'un héros, Se croit né pour jouer les légers Figaros. Agnès veut aux Martons prêter son doux organe, Et Marton se draper en plaintive Ariane. C'est au maître éclairé dont vous suivez les lois A diriger vos goûts, à guider votre choix. Dans des rôles brillants quelquefois on se traîne, Des justes spectateurs on y brave la haine ; Et des rôles moins beaux, joués avec bonheur, En applaudissements changeraient leur rigueur.

Trop d'acteurs ignorants ont monté sur la scène : L'un en vers inégaux fait gémir Melpomène, Et, de la prosodie observant mal les lois. L'autre parle un français qui ressemble au patois. Que les vers aient toujours leur mesure ordinaire, Avant de débuter, apprenez la grammaire. Plus tard en aurez- vous la force ou le loisir ? Vous verrez chaque jour les travaux, le plaisir, L'orgueil de vos succès, une honte insensée, Détourner votre esprit d'une telle pensée.

Fleury fit admirer son persiflage exquis : Fils de comédien, il était né marquis.

Quand l'âge sur son front posa ses mains livides, La main des grâces même en effaça les rides ;

CHANT PREMIER l5

Adorable portrait des dandys du vieux temps, Il savait nous charmer à plus de soixante ans. Pouitant rheureux vernis d'une rare élégance De cet acteur aimé cachait mal l'ignorance, Et quelquefois par lui le langage offensé Indignait le puriste à l'orchestre placé. Mais d'un jeu fin et vrai le charme inexprimable Obtenait aussitôt le pardon du coupable. A parler purement employez vos efforts : Même avec ses talents gardez -vous de ses torb.

C'est peu de la grammaire ; il faut d'autres études :

Donnez h votre esprit de nobles habitudes.

L'histoire vous apprend, si vous la méditez,

A juger les héros que vous représentez.

Avec elle fouillez dans les replis des âmes :

Ces êtres généreux, fourbes, altiers, infâmes,

Que l'acteur sur la scène avec lui fait monter,

Êludiez-les bien pour les ressusciter ;

Qu'en les apercevant nous puissions reconnaître

La couleur de leur temps, le lieu qui les vit naître.

Grâce à votre art puissant, la mort nous les rendra

Un antique passé sous nos yeux revivra.

Voyez ce qu'à l'histoire emprunte le poète.

Ce que le goût admet, ce qu'il veut qu'on rejette.

i6 l'art théâtral

Aux fidèles portraits par l'acteur présentés Quelques traits précieux parfois sont ajoutés. Achille, trop Français aux yeux de la critique, Quand Talma le jouait paraissait plus antique. En peignant un amour à Zaïre fatal, -^Lekainplus que Voltaire était oriental.

Ces exemples fameux que le théâtre cite Avec discrétion veulent qu'on les imite; Pour un sujet novice ils seraient dangereux. 11 faut qu'un talent mûr, que des succès nombreux Vous donnent en vous-même une foi légitime, Et qu'au public uni par un nœud plus intime, Vous méritiez l'honneur de corriger parfois L'auteur qui sur la scène emprunte votre voix.

Ces esprits, dont la plume à vos regards présente L'histoire de nos cœurs, sérieuse ou plaisante, LiseZ'les ; ils sauront vous rendre observateur : Ce devoir du poète est celui de l'acteur.

Aimez aussi, goûtez la noble poésie ; Qu'elle verse sur vous sa céleste ambroisie. Ces chantres immortels, dont les antiques vers Ont à la fois instruit et charmé l'univers,

CHANT PREMIER I7

Et ceux qui, s'élançant sur leurs sublimes traces.

Ont conquis un grand nom chez les modernes races ;

Ecoutez, admirez leurs lyriques accents.

De leurs chants inspirés les charmes tout-puissants

Nourriront dans vos cœurs le goût de l'harmonie.

Le saint amour du beau, le culte du génie;

Vous apprendrez par eux, transporté dans le ciel,

A mêler quelquefois l'idéal au réel.

L'idéal, divin charme, est un besoin de l'âme :

Au nom de la raison l'art même le réclame,

Ces travaux de Tesprit, occupant vos loisirs, Plus tard vous donneront d'intelligents plaisirs. Pourquoi préparez-vous, ignorants volontaires, Des talents illettrés aux scènes littéraires ? Noblesse oblige : eh bien I le Théâtre-Français A vu de beaux talents et d'illustres succès. En fuyant de l'esprit la honteuse mollesse, Vous y mériterez vos lettres de noblesse.

Pour atteindre le but et vaincre ses rivaux, Partout il faut l'étude et d'assidus travaux. Quoi que pense des sots la vanité frivole, Tout s'apprend : le passé du présent est l'école : La leçon aux mortels arrive incessamment, Et notre vie, enfin, n'est qu'un enseignement.

i8 l'art théâtral

Avec sa chaste grâce impossible à décrire, La mère, en souriant, nous apprend le sourire, Et sa bouche à l'enfant sur son sein appuyé Donne le premier mot avec peine essayé. Du premier pas qu'il fait réjouissant sa vue, Pour le mieux garantir d'une chute prévue. Elle place ses pieds, et lui montre comment L'un doit, précédant l'autre, avancer lentement. L'éclairant, par la foi, d'une douce lumière. Elle forme ses mains, sa voix, à la prière. Puis, sur un alphabet leurs doigts vont se poser, L'enfant redit la lettre et reçoit un baiser. Bientôt Grecs et Latins se chargent de l'instruire ; A leur illustre école il apprend l'art d'écrire. S'il prétend devenir un Raphaël nouveau. Une savante main dirige son pinceau.

Musicien, il faut, d'une ardeur studieuse, Apprendre des Mozart la langue harmonieuse,. Et toujours des leçons le secours précieux Développe les dons qu'il a reçus des cieux.

Des règles, des travaux que j'ose leur prescrire. Quelques jeunes orgueils vont peut-être sourire. Qu'ils écoutent du moins avec docilité Les conseils de l'histoire et de l'antiquité l

CHANT PREMIER ig

Pour la seconde fois le jeune Démoslhène Abordait en tremblant la tribune d'Atliènc, Et les Athéniens, pour la seconde fois, Etouffaient sous leurs cris son impuissante voix. Il se tait ; on le voit confus, baissant la tête. Du tumulte outrageant fuir l'horrible tempête. La honte sur le front, des larmes dans les yeux, L'odieuse tribune a reçu ses adieux.

Adversaire, plus tard, de Philippe et d'Eschine, L'éloquence bouillonne en sa mâle poitrine. Bientôt, par son talent dominant son effroi. Il eût de la tribune été le puissant roi, Et de tous les esprits sa parole maîtresse Eût fait d'Athènes encore la reine de la Grèce. C'en est fait maintenant d'un si noble dessein : Sa généreuse ardeur doit mourir dans son sein. En servant sa patrie, il marchait à la gloire, Et son nom est rayé des pages de l'histoire : Ainsi le veut un peuple et railleur et cruel ; Le divin orateur n'est qu'un obscur mortel.

y Un acteur applaudi sur la tragique scène, Satyrus, aperçoit le triste Déniosthène, Et, consolant son cœur profondément blessé : (( Ton discours était bon : tu l'as mal prononcé ; « Mal dit, un bon discours n'est qu'une œuvre insipide. » Il lui fait réciter quelques vers d'Euripide,

Les lui redit lui-même avec des tons nouveaux : Le jeune homme étonné les trouve encor plus beaux. Alors, de l'art de dire il comprend la magie ; lien voit la puissance, et, cœur plein d'énergie, Aux plus rudes travaux soudain il vient s'offrir ; Ce talent qui lui manque, il le veut conquérir. Il se dérobe au monde, et dans la solitude S'impose un long effort, une pénible étude ; Sur les bords de la mer un réduit souterrain Abrite de son art ce futur souverain ; Il en sort pour marcher sur les bruyants rivages, Et là, sa voix défie, appelle les orages.

« 0 vents, s'écria-t-il, soufflez avec fureur ; Tempête, apporle-moi ta turbulente horreur. Des flots gonflés par toi les fougueuses colères M'offrent le grondement des rumeurs populaires, Ces murmures, ces cris, ce tumulte insensé Qui m'a de la tribune insolemment chassé. Mais j'y remonterai ; ma voix plus courageuse, Accoutumée aux bruits de ta voix orageuse. Saura leur imposer ses accents généreux : Si je lutte avec toi, c'est pour lutter contre eux. »

On dit que sa parole obscure, embarrassée, Rendait péniblement sa rapide pensée,

CHANT PREMIER 21

Et que d'un lourd débit l'importune lenteur

Fatiguait l'auditoire en gênant l'orateur :

Par de légers cailloux sa langue déliée

Laisse courir la phrase, autrefois bégayée.

Respirant avec peine, il s'arrêtait cent fois

Afin de retrouver et sa force et sa voix,

Et, comme suffoqué par un poids incommode,

11 fuyait prudemment la longue période ;

Et le voilà qui court en récitant des vers

Sur la cime des monts, sur la plage des mers.

A des travaux sans nombre enfin il se condamne

Pour corriger les torts du geste et dé l'organe.

Et devenir d'Athènes un glorieux appui.

Aussi quand l'Agora le revoit sûr de lui,

Quand il vient, d'une voix éloquemment hardie,

Tonner contre Philippe, et de sa perfidie

Dévoiler les détours à ces esprits légers.

Préférant les plaisirs aux généreux dangers.

Hommes dégénérés, vains d'une gloire antique.

Mais lâches citoyens de la moderne Attique,

D'un long abaissement impuissants à rougir.

Toujours prompts à parler, toujours lents pour agir,

D'un esprit convaincu l'assurance intrépide,

Sa facile action, sa parole limpide,

Ses gestes, ses accents, fruits d'eflbrts studieux,

Mais aux yeux de la foule inspirés parles dieux,

De l'honneur assoupi vont réveiller les flammes ;

L'âme de Démosthène a passé dans leurs âmes ;

Pour le jeune orateur de nouveaux jours ont lui, Son génie a vaincu; la tribune est à lui.

D'Athènes cependant la ruine est prochaine, Et Philippe s'applique à préparer sa chaîne. 0 jours de Marathon, vous êtes loin, hélas ! La voilà sous le joug, la cité de Pallas ! Mais Démosthène est là, consolant sa patrie, Protégeant de sa gloire une gloire flétrie ; Et TAttique, du sein de son adversité.

Jette un grand nom de plus à l'immortalité.

Ennemis du travail, que l'étude importune, Ces conseils, descendus de l'antique tribune, Par vos esprits trop vains seront-ils rejelés ? Poètes, orateurs, artistes, écoutez La leçon d'un grand homme et la voix des vieux âges Les exemples fameux sont le flambeau des sages, Flambeau dont la clarté ne doit point se ternir. Et le passé toujours éclaire l'avenir.

La raison le proclame et l'exemple l'atteste. Un début trop hâté peut vous être funeste. D'un téméraire orgueil réprimez les accès. Et, pour les assurer, retardez vos succès.

CHA^'T PUEMIEIl

Mais, lorsque sonnera celte heure désirée, N'oubliez pas celui qui vous Ta préparée ; En dépit des flatteurs dont l'essaim va surgir, De ses soins paternels sachez ne pas rougir ; Puisse sa voix de vous être longtemps aimée ! Songez-y, de périls la carrière est semée. Pour y marcher d'un cœur et d'un pas affermi, Ayez d'abord un maître et toujours un ami.

Vainement un acteur, de sa voix idolâtre,

Veut, monarque applaudi, régner sur le théâtre :

Il faut, pour qu'à l'empire il ait de justes droits^

Que l'oreille chez lui puisse juger la voix.

L'art du comédien suit une loi pareille :

La justesse du son est soumise à l'oreille.

De ce sens délicat si l'acteur est privé,

A des succès douteux le ciel l'a réservé.

Pour lui point de progrès ; qu'il cesse d*y prétendre r

Comment se réformer quand on ne peut s'entendre ?

Par des travaux heureux au but il faut voler.

Et qui n'avance pas est sûr de reculer.

Parfois avec l'acteur le public extravague : Une chaleur sans règle, un débit faux et vague,

Aux yeux des gens de goût surpris et consternés, Usurpent fièrement des bravos effrénés.

Mais n'envions jamais ces triomphes slupides ; Que la raison et l'art soient nos dieux et nos guides. Honte aux adorateurs du bon sens outragé 1 L*art, c'est le naturel en doctrine érigé.

Que votre inflexion juste, facile et nette, Dessine clairement la phrase du poète : Qu'à la correction le charme soit uni, Et qu'elle se termine avec le sens fini.

Quelquefois une phrase, incidemment glissée, Vient en deux fractions partager la pensée. Et l'auditeur pourrait ne s'apercevoir point Où le sens se divise, où le sens se rejoint ; Un changement de voix le lui fera comprendre ; Mais jamais un ton faux ne se doit faire entendre Sévères sur ce point, les esprits délicats D'un ton à demi vrai ne se contentent pas : C'est dans l'inflexion que le sens se reflète, Et je n'en admets pas la justesse incomplète. D'un organe peu sûr corrigez les défauts : Chanter juste à peu près, n'est-ce pas chanter faux ?

GIIAM' DEUXIEME 2 7

Sachez de votre voix mesurer l'étendue ;

Que des plus éloignés elle soit entendue,

Et que, de la poitrine exhalé sans effort,

Le son n'en soit jamais trop faible ni trop fort.

Vers des tons différents conduit avec adresse,

Que dans le médium il revienne sans cesse.

Là seulement l'acteur trouve le naturel.

Et sans le médium point de talent réel.

C'est Mole qui l'a dit ; un tragique sublime,

Talma, nous répétait cette vieille maxime.

Fuyez les sons aigus dans la tête jetés,

Et qui, trop entendus, ne sont point écoutés.

Seul, le médium plaît, touche, pénètre, enflamme.

Et lui seul par l'oreille il s'empare de l'âme.

Vainement dans sa chaire un orateur sacré,

Emporté par son zèle, et non point inspiré,

Nous conseille en criant la prière et l'aumône ;

C'est vainement qu'au nom du pays ou du trône.

Un député fougueux, avec des sons fTùtés,

Dira de nobles mots, d'utiles vérités :

Nous restons froids devant Dieu même et la patrie,

Et toujours la raison déplaît quand elle crie.

Si, lisant du regard quelque livre attachant,

Votre œil vient se poser sur un endroit touchant,

De l'attendrissement vous goûterez les charmes,

Et pourtant^ quoique ému, vous n'aurez point de larme».

Mais pour se faire entendre ou pour en jouir mieux, Si vous le relisez de la bouche et des yeux, Et dès que la lecture est par vous commencée, Si dans le médium votre voix s'est placée, De larmes, malgré vous, vos yeux vont s'humecter, Et ces larmes, qu'en vain vous voudrez arrêter, Peut-être empêcheront votre voix de poursuivre : Pour essuyer vos pleurs vous quitterez le livre, Tant le cœur par les sons est prêt à s'émouvoir, Tant notre propre voix a sur nous de pouvoir I

Aux tons les plus divers pour que la voix se plie, Il faut par le travail qu'elle soit assouplie.

Des pensers du poète harmonieux échos,

Les sons doivent toujours nous apporter les mots.

Je préfère aux poumons de Stentor et d'Hercule

La voix qui sans effort nettement articule.

Parlez distinctement : c'est la première loi,

Et quechaque syllabe arrive jusqu'à moi.

<jardez-vous d'imiter l'acteur qui s'abandonne

A la triste langueur d'un débit monotone.

Le plus beau des discours est pour nous sans appas

Quand les phrases toujours marchent du même pas ;

Et, si le même bruit résonne à son oreille,

Las de vous écouter, le spectateur sommeille.

De la variété l'attrait victorieux

Peut seul chasser l'ennui qui vient fermer les yeux.

Tantôt l'agile voix se précipite et vole ;

Tantôt il faut savoir ralentir sa parole.

Ignorant de son art les plus vulgaires lois,

Plus d'un acteur se laisse entraîner par sa voix ;

Sa rapide parole étourdit l'auditoire :

Il semble concourir pour un prix de mémoire.

Dans ce confus amas de mots retentissants

Où nous cherchons en vain la pensée et le sens,

Quelle incroyable peine, hélas ! on lui voit prendre

Pour n'être pas compris et ne se pas comprendre !

j^iâ^jyéritfi^. voilà^Yatre premier devoir :

Aj^ezJ'air^de-^penser-etJipji pas de savoir.

Plus prompte que l'éclair qui traverse la nue, Avant l'expression la pensée est venue ; Le geste et le regard l'annoncent à nos yeux : L'enfantement des mots est plus laborieux. Pour nous mieux abuser, sachez le reproduire. Mais là, comme partout, le goût doit vous conduire. Il faut qu'avec prudence, avec sobriété. Ce travail de l'esprit soit par vous imité. Craignez que des repos prodigués sans mesure Ne provoquent l'ennui, peut-être le murmure.

3o l'art théâtral

On a vu quelquefois d'estimables talents Qui se croyaient plus vrais en devenant plus lents, Et, de leurs auditeurs lassant la patience. Fuyaient le naturel à force de science.

Redoutez leur exemple, éviter cet écueil ; D'un pédantesque jeu n'affectez point l'orgueil.

Ayez un talent simple, une franche manière, Et sachez placer l'ombre auprès de la lumière. Tout doit avoir un sens : mais le but est manqué. Lorsque du même accent chaque mot est marqué. Quelquefois la pensée est dans une parole : Des mots environnants que votre voix l'isole, Et qu'au mot où le sens est surtout enfermé Plus de nerf et d'éclat soit par vous imprimé ; Qu'au-dessus de la phrase il brille et rillumine.

Sous les traits de ïalma, quand le fils d'Agrippinc,

Pour secouer un joug dont son cœur était las,

Ordonnait que de Rome on exilât Pallas,

Sa parole courait, impétueuse et brève.

Burrhus obéissant à son superbe élève,

Narcisse retenu par un mot caressant.

Les licteurs renvoyés par un geste puissant,

CHANT DEUXIÈME Si

Devant un tel tableau la terreur devait naître :

L'avenir de Néron commençait à paraître.

Les accents d'un courroux frappant de vérité

Nous étonnaient surtout par leur rapidité.

Avec un art exempt de recherche et d'emphase,

Quelques mots détachés du reste de la phrase

Se dressaient plus fougueux, plus fiers, plus menaçants^

Et, sans la ralentir, en complétaient le sens.

Dans cette action vive, altière, saisissante,

Néron nous dévoilait sa cruauté naissante.

Quand Fleury retraçait à nos yeux enchantés Ce Clitandre ennemi des pédantes beautés, Esprit plein de bon sens et cœur plein de franchise. Gomme de Trissotin il raillait la sottise ! V Ce ridicule nom qu'au public il jetait De sa bouche moqueuse avec peine sortait. Pour un plat rimailleur à l'âme vaine et basse Quel élégant mépris 1 quel dégoût plein de grâce î L'effet était immense et le rire certain Au seul nom prononcé de Monsieur Trissotin.

La foule a ses erreurs que je ne dois point taire. J'ai vu quelques acteurs très fêtés du parterre, Mais dont un goût sévère à bon droit se moquait, Qui prêtaient aux héros les grâces du hoquet.

32 l'art THÉATRA.L

Souvent j'ai craint pour eux leur absurde manie ; J'ai craint que, des beaux vers altérant Pharmonie, de râle fatigant, fréquemment répété, N'excitât une juste et triste hilarité.

Mais l'amour du vulgaire est une idolâtrie : Les hoquets lui sont chers dans une voix chérie. Cette mode a vieilli ; ne nous en plaignons pas : Sur la scène on respire avec moins de fracas, Et certains amateurs donnent des larmes vaines Au règne évanoui des bruyantes haleines.

Trop souvent à l'oreille un antique travers

Impose la mesure et le rythme du vers,

Et des alexandrins, sur la scène tragique,

On entend retentir la cadence emphatique.

Le ciel en soit loué ! nous dit un esprit faux

Qui toujours en beauté érige les défauts.

Que servent la césure, et la rime, et le nombre.

Si nous ne devons pas même en retrouver l'ombre,

Et si sur le théâtre un débit terne et plat

De ce noble travail nous dérobe l'éclat ?

Ainsi des faux talents qui parlent en cadence Plus d'un faux connaisseur embrasse la défense. A l'uniforme bruit des vers psalmodiés, Se partageant toujours en deux lourdes moitiés,

Une oreille barbare aisément s'accoutume, Comme au bruit des marteaux retombant sur l'enclume. Pour qui dans cette route une fois s'est jeté Adieu le naturel et la variété l Sous une mélopée insipide, éternelle, L'inflexion s'elTace, et le sens avec elle. Baron fut un modèle en des genres divers : Ce grand acteur jamais n'a cadencé les vers, L Et Le Couvreur, trop tôt ravie à Melpomène, A parlé comme lui sur la tragique scène. L'élève de Molière a-t-il jamais pensé Qu'Achille pût avoir un courroux cadencé, Que le ciel en chantant dût venger une injure, Ou le second César pardonner en mesure? En lui la grandeur simple eut un fidèle amant^ Et dans un rôle noble il parlait noblement. C'est dans la vérité qu'il puisait l'art de dire : Déclamer est un mot qu'il eût voulu proscrire, Et ses lèvres, dit-on, rarement prononçaient Ce mol dont sa raison et son goût s'offensaient.

Un système récent gravement nous impose L'art de donner aux vers la couleur de la prose. (( Assoupissant nos yeux sous un ennui mortel, La rime et la mesure ôtent le naturel, — Disent ces ennemis des acteurs poétiques, De la réalité partisans fanatiques.

3 A l'art THÉATRA.L

— Eh bien ! dérobez-nous leurs prétendus appas;

Que l'oreille les cherche et ne les trouve pas,

A quel propos vouloir, insensés que nous sommes !

Dans la langue des dieux faire parler les hommes ?

Que nous font des chagrins en cadence exprimés ?

Le cœur est toujours froid pour les malheurs rimes.

Guerre aux alexandrins ! que bientôt l'on s'étonne

De ne plus s'endormir à leur bruit monotone.

Dédaignons des vieillards les importuns regrets,

Et qu'on dise, enchanté de ce nouveau progrès

Où le théâtre encor n'avait osé prétendre :

Ce sont pourtant des vers que nous venons d'entendre ! »

Voilà ce que sans rire on ose débiter, Et les bizarres lois que l'art doit accepter. Les beaux vers de Racine, insipide merveille, Comme un vulgaire bruit iront frapper l'oreille ; Corneille va tomber, grâce au jeu d'un acteur, Du trône de poète au rang de prosateur : On veut que le public désormais se propose D'ignorer s'il entend des vers ou de la prose.

Mais quoi ! me dira-t-on, si d'un vers cadencé, Si d'un débit chantant votre goût est blessé, Pourquoi, des vieux sentiers s'éloignant avec joie. Ne pas tenter du moins une nouvelle voie ?

Expliquez-vous : faut-il déclamer ou parler, Faire sentir le vers ou le dissimuler ?

Ni l'un ni l'autre : haine à tous ces faux systèmes !

La vérité se trouve au milieu des extrêmes.

Les sentiments du cœur en cadence exprimés,

Et les alexandrins en prose transformés,

Excès qu'aux talents vrais jamais l'art ne conseille.

Choquent également le bon sens et l'oreille.

Eh ! pourquoi donc, bon Dieu ! s'embarrasser l'esprit

De ces préceptes creux dont la raison sourit ?

Des vers que pour la scène enfanta le génie

Gardez-vous d'altérer la saA^ante harmonie.

Mais un récitatif monotone, ennuyeux,

Est-il donc pour l'oreille un bruit harmonieux ?

Plaignons ceux qui, d'un cœur tristement héroïque.

Affrontent sans pâlir cette étrange musique.

Ces cadençantes voix, dans leur lyrique ardeur,

Fuyant le naturel sans trouver la grandeur.

Pouvoir d^ l'habitude ! étonnant privilège Des jeunes souvenirs emportés du collège ! C'est là qu'un savant maître enseigne avec succès Ce grand art de scander l'hexamètre français. Malgré lui, sa pensée est toujours obsédée Par un léger dactyle et le pesant spondée,

Et veut des vers latins, dont le rythme lui plaît, Sur les nôtres jeter l'inopportun reflet. L'esprit, se rappelant un châtiment classique, Croit revoir un pensum dans le débit tragique.

Arrière cet usage au théâtre fatal !

Ne privez pas nos vers de leur aspect natal. Antique et lourd fardeau, la cadence leur pèse : Donnez l'accent français à la langue française. Parlez avec noblesse, et, sans être chanté, Le vers apparaîtra dans toute sa beauté. Si je ris d'un acteur qui follement s'escrime A bien mettre en relief la mesure et la rime. Et fait aux auditeurs, de leur tâche effrayés. De ses alexandrins compter les douze pieds, Je suis loin d'approuver l'absurde fantaisie Qui, dépouillant les vers de toute poésie. Prétend que les plus beaux, sur le théâtre offerts^ Jamais par le public ne soient pris pour des vers. Si la rime à ce point vous blesse et vous chagrine. Mettez plutôt en prose et Corneille et Racine. V Le bon Lamolte-Houdar, tout rayonnant d'orgueil, Pour vous crier bravo, sortira du cercueil.

Chargé de nous parler une langue divine, M^ourquoi tenter contre elle une œuvre de ruine ?

ADRIENNE LECOVVREVn

CIÎANT DELXIKME 87

Donnez h votre esprit un plus heureux emploi : <3ue le sens de l'auteur soit votre unique loi. Suivez le dans sa marche, et, fidèle interprète, Lorsque le sens finit, que votre voix s'arrête. Quand, au delà du vers, le sens est prolongé. Ne prenez pas un temps qui n'est point exigé. Continuez la phrase, et la rime qu'il aime Bientôt à l'auditeur s'offrira d'elle-même. Dans l'autre excès surtout évitant de tomber, Ne vous appliquez point à nous la dérober ; L'oreille, malgré vous, saurait la reconnaître : Ne nous la montrez pas ; mais laissez la paraître.

Du même sentiment la juste expression Doit amener partout la môme inflexion.

Songez-y toutefois, le vers de tragédie Veut une inflexion par la voix agrandie ; Et, d'un peu d'idéal ornant la vérité.

Jamais du vers comique il n'a l'agilité ; Le débit est plus lent, et le ton est plus grave. Voilà les lois du genre, et celui qui les brave Ne mêle point son nom à ces noms glorieux, Honneur de notre scène et de l'art sérieux.

Il est, jeunes acteurs, pour la tragique muse Des tons trop familiers que sa fierté refuse :

Soigneuse de son rang et de sa dignité,

Elle doit fuir surtout la trivialité.

Mais contre un faste absurde et de vaines échasses

N'allez point échanger son cothurne et ses grâces.

A chaque inflexion que le sens attaché

Sous un vague débit ne soit jamais caché,

Et que l'acteur tragique en son jeu se propose

D'unir le naturel avec le grandiose.

On peut, interprétant de touchantes douleurs,

M'arracher des sanglots et de vulgaires pleurs ;

D'un art plus beau, plus grand, je veux goûter les charmes :

Que je verse par vous de poétiques larmes ;

Et, de la vieille muse interprètes chéris,

En remuant les cœurs, élevez les esprits.

Tel est, vous qu'à sa cour un noble instinct amène, Le sublime plaisir que donne Melpomëne.

Employant tour à tour et la prose et les vers. Thalie offre à nos yeux des attraits tout divers. Ses charmes variés ne sauraient se décrire : Tantôt sa folle humeur fait déborder le rire. Ce rire où, secouant son calme et sa froideur, La sévère raison s'égare avec bonheur.

Puis, avec le bon sens tantôt d'intelligence. Elle fait naître en nous une gaîté qui pense.

Sur nos lèvres parfois un sourire a passé, Arraché par un trait que l'esprit a lancé.

Sachez vous emparer de ce don ineffable Qu'au mobile Protée attribuait la Fable, Vous sur qui du talent un pur rayon a lui. L^t est divers : jpyez aussi^divers ique lui. Mais lorsque votre verve en mon âme ravie Verse l'oubli charmant des peines de la vie. Gardez-vous des écarts d'un comique trop bas Pour que de mon plaisir je ne rougisse pas. Qu'en vos plus gais accès la raison vous gouverne Ne briguez pas l'honneur d'un rire de taverne. L'art et le naturel prennent soudain congé D'un acteur de lazzis grossièrement chargé. Ignorant favori des ignorantes masses, Et provoquant le rire à force de grimaces.

Et vous, jeunes acteurs, qui venez des amants Exprimer h nos yeux la joie ou les tourments. C'est trop peu que chez vous la prodigue nature Joigne les dons de l'âme à ceux de la figure ; Il faut qu'un ton parfait, un maintien gracieux Charment du spectateur et l'oreille et les yeux. Pour que toujours l'aisance au bon ton soit unie, Soyez dès le matin de bonne compagnie.

4o l'art théâtral

De l'art le plus savant quel que soit le pouvoir, Vulgaire le matin, on Test encor le soir. C'est ainsi que souvent l'homme nuit à l'artiste.

Quelquefois sur la scène un talent égoïste,

Trop amoureux de soi pour s'occuper d'autrui,

Veut que les spectateurs n'aient des yeux que pour lui.

Des applaudissements qu'aux autres l'on prodigue

Son envieux orgueil murmure et se fatigue ;

D'un succès qu'il n'a pas il se croit offensé.

Oh ! que je plains l'acteur auprès de lui placé !

Loin qu'à le seconder sa vanité se prête.

Il lui fait sans relâche une guerre secrète,

Lui refuse un regard qui pourrait le servir,

Jaloux de ses effets, cherche à les lui ravir ;

Par un geste, un coup d'oeil, traîtreusement s'applique

A détourner de lui l'attention publique.

Pratiquer l'art ainsi, c*est le pratiquer mal.

Distinguez- vous surtout par un talent loyal.

Sans briguer des succès qui ne sont point les vôtres.

Que votre jeu toujours serve le jeu des autres.

Par les moyens que l'art au talent vient offrir,

A l'effet général vous devez concourir.

La scène est un tableau ; ses mobiles images

Sur des plans différents montrent les personnages.

Et l'artiste jamais, d'un sot orgueil poussé.

Ne doit sortir du rang où l'auteur l'a placé.

CHANT DEUXIEME II t

Un lazzi ridicule, égayant le parterre,

D'une scène souvent change le caractère ;

Au milieu d'une noble et touchante action,

Le rire tout à coup sèche rémotion.

L'art, en certains moments, veut qu*un acteur s'elTace r

Condamnons tout succès qui n'est point à sa place.

Des mouvements fréquents, des gestes prodigués.

Les yeux du spectateur sont bientôt fatigués :

Un effort éternel trahit notre impuissance.

Rodrigue d'un affront veut obtenir vengeance :

Ira-t-il défier le comte avec fracas,

En secouant la tête, en agitant les bras ?

Non ; songez-y, plus tard c'est le Gid (qu'on le nomme ;

Dès son premier combat Rodrigue est un grand homme.

Trop d'agitation décèle de l'effroi.

Et l'on fait moins de bruit quand on est sûr de soi.

Le roi des rois, bravé par le fougueux Achille, Le regarde en silence et demeure immobile. C'est assez pour son rang, sa puissance et son nom ; Achille nous paraît moins grand qu'Agamemnon.

Il faut d'un geste simple appuyer la pensée : La parole par lui doit être devancée.

; On doit dire plus bas ce qui se dit à part : \^ Souvent pour geste alors il suffît du regard.

l Joignez l'art d'écouter au talent de bien dire : Spectateurs curieux, dans vos traits je veux lire Sous quelle impression vous jette à chaque instant L'action que je vois, le discours que j'entends.

Avec quel art exquis, quelles fines nuances,

D'un valet écoutant les fausses confidences »

Sur son front, dans ses yeux pleins d'un trouble enchanteur,

Mars laissait arriver le secret de son cœur.

Dans ce muet langage on pouvait reconnaître

Un sentiment d'amour qui demandait à naître.

Talma fut, je l'ai dit, un portrait eiTrayant De Néron, jeune encore, au meurtre s'essayant. Il me semble le voir écoutant de sa mère Et l'éternelle plainte et l'invective amère : Quelle fatigue alors semblait peser sur lui, Et comme il étalait son insolent ennui I Sa tête se penchait ; sa main distraite et lasse Des plis de son manteau se jouait avec grâce, Remontait vers son front, et parfois s'arrêtait Au mouchoir étoile qui sur son front flottait.

ClIAKT DEUXIÈME A3

Fils de Claude, tu vas périr, noble victime, Et reniiui de Néron se venge par le crime.

Un grand acteur anglais, cher à sa nation,

Garrick, fit admirer sa muette action.

Favorisé du ciel, il reçut en partage,

Avec l'âme et l'esprit, un mobile visage :

Ses traits à sa pensée obéissaient soudain.

Chagrin, plaisir, fureur, abattement, dédain,

Tant d'autres mouvements dont l'âme est agitée

Animaient tour à tour sa face de Protée.

On raconte qu'un jour, chez Clairon convié,

Le moderne Esopus par elle fut prié

De vouloir bien offrir à l'heureux auditoire

Une scène empruntée à son beau répertoire.

Dans la société que Clairon rassemblait,

La langue de Garrick, aucun ne la parlait,

Aucun ne l'entendait, et Tacteur fit comprendre

Que l'on ne peut goûter ce qu'on ne peut entendre.

(( Comme du jeu muet d'un acteur étranger,

Sans connaître sa langue, on peut toujours juger.

Dit Garrick, de la voix me refusant l'usage,

J'userai seulement du geste et du visage. »

Puis, plaçant un mouchoir dans ses bras : u Maintenant,

Moi, je suis une mère, et voici mon enfant.

Ce fauteuil à vos yeux figure une fenêtre.

Là, j'attends mon mari, qui doit bientôt paraître. »

Parlant ainsi, ses traits changent rapidement,

Et ce n'est plus Garrick qu'on voit en ce moment :

C'est une femme, c'est une épouse, une mère,

Fiera de réjouir l'œil et le cœur d'un père,

En lui montrant de loin l'enfant qu'il vient revoir.

D'un magique talent subissant le pouvoir.

Aux regards fascinés tout se métamorphose :

Le souris maternel sur ses lèvres se pose.

Et bientôt le mouchoir, entre ses bras bercé.

Le change en un enfant tendrement caressé.

A la surprise alors l'émotion s'ajoute ;

Le silence est profond ; il semble qu'on écoute.

Plus tard on lit au front de l'acteur transformé

Que la mère aperçoit son époux bien-aimé.

Son doux regard de loin le salue et le fête ;

Pour s'en faire mieux voir elle avance la tôle,

Elle penche son corps, et d'un air triomphant

Montre l'enfant au père et le père à l'enfant.

Quel amour, quel bonheur dans ses traits se déploie l

Mais, dans les mouvements d'une trop vive joie,

De ses mains échappé, l'enfant tombe... 0 stupeur l

Prestige du talent I art, sublime trompeur !

La douleur, la terreur courent dans l'assemblée,.

Et Garrick, ou plutôt la mère désolée

Est là, le regard fixe et les bras étendus.

On pleure, l'on frémit, des cris sont entendus ;

Mais ces cris, ce n'est pas l'artiste qui les jette :

Ses yeux ne pleurent point, sa douleur est muette.

Ce malheur est trop grand, trop pénible à porter,

Pour qu'un cœur maternel y puisse résister.

Sa raison par degrés bientôt s'est afl'aiblie,

Et du désespoir morne il passe à la folie.

On la voit commencer, s'accroître ; dans ses traits

On en suit, l'œil en pleurs, les rapides progrès.

Puis l'image devient si tragique, si vraie,

Que chaque spectateur, malgré lui, s'en effraie.

Garrick s'en aperçoit, et, par pitié pour eux,

Cesse de prolonger ce tableau douloureux.

Alors, subitement redevenu lui-même,

Il rit de leurs frayeurs, cause de l'art qu'il aime.

Et d'un homme d'esprit le grand comédien

Remplit l'aimable rôle et le remplit très bien.

Brillant de naturel, de verve, de finesse,

Préville était parfait lorsqu'il jouait l'ivresse.

Le grand acteur (i) dont l'ombre habite Westminster

Aimait le grand acteur dont Paris était fier :

Les talents ont entr'eux un lien sympathique.

Mais parfois à l'éloge il mêlait la critique,

Par Préville toujours certain d'être écouté :

Les royautés de l'art aiment la vérité.

Un soir qu'il l'avait vu peindre de Larissole

Le maintien chancelant, la confuse parole :

(i) Gtrriek.

46 l'art THÉITRAL

« Quel portrait, dit Garrick, et fidèle et plaisant I d'est bien l'homme ivre ; il vit : d'autres jusqu'à présent Ne m'en avaient offert qu'une grotesque ébauche : Pourtant le vin manquait à votre jambe gauche. »

/ Portez sur l'action un esprit attentif :

I Le silence jamais ne doit être inactif.

j N'imitez pas l'acteur mécontent de se taire,

' Qui, lorsqu'il ne dit rien, croit qu'il n'a rien à faire.

Quelquefois une actrice, à la honte de l'art, Envoie aux spectateurs un caressant regard, Un souris sans pudeur quêtant de loge en loge Des élégants du jour le bouquet et l'éloge. D'un triomphe pareil quand on brigue l'affront, La chaste Muse fuit en se voilant le front.

Voulez-vous, du génie habiles interprètes, Associer vos noms au renom des poètes, Et que sur le théâtre, où jadis vous brilliez, Vos talents disparus ne soient point oubliés ? Faites du cœur humain votre étude suprême. Que l'acteur, observant les autres et lui-même, Apprenne avec quel geste et quelle inflexion Parle chaque travers et chaque passion.

Au courroux généreux qu'un noble cœur exhale Ne prêtez point le ton de la fureur brutale. Orgon est ridicule en maudissant Damis ; Le père du Menteur, faisant rougir son fiis, Est beau dans sa colère et grand comme Corneille Les hommes sont divers, l'action est pareille. Voyez de quel crayon Molière a dessiné Marinette et Lucile, Éraste et Gros René,

Gomme par eux noire âme égayée, attendrie, Se plaît à ces amours dont la forme varie I

Saisissez, dévoilez ces contrastes charmants Que le ciel a placés dans le cœur des amants ; Rendez-nous de l'amour les nuances sans nombre. Tantôt plaisant, naïf, tantôt tragique et sombre, Fécond en doux chagrins comme en plaisirs amers, C'est l'âme des beaux-arts, la source des beaux vers- Il consume Molière, il enfante Corneille ; De ses feux embrasé. Racine est sa merveille : Aussi vieux que le monde, il est toujours nouveau, Et la scène s'échauffe à son divin flambeau.

De ces auteurs fameux relisez les ouvrages ; Etudiez Racine en ses brûlantes pages.

Oreste, de Pyrrhus infortuné rival,

D'un amour méprisé porte le poids fatal.

Par un lâche abandon llermione outragée

S'indigne de sa honte et veut être vengée.

Et l'ingrat, qu'en son cœur elle chérit encor.

Affronte les dédains de la veuve d'Hector.

Parmi ces passions ardentes, criminelles,

Qui grondent en beaux vers et se heurtent cntr'elles

Apparaît à nos yeux, belle d'affliction, Dans son long voile noir, du héros d'Ilion La veuve, dont le cœur à la fois chaste et tendre Garde un pieux amour pour une noble cendre.

D'Oreste et de Pyrrhus observez bien les traits : Quand vous reproduisez leurs tragiques portraits, Du poète toujours que le pinceau vous guide. Sous quel aspect terrible il peint le fils d'Atride l C'est un de ces mortels que d'un funeste sceau La colère des dieux marqua dès le berceau. Son étejnel malheur sur son front se doit lire : L'amour le pousse au crime, et le crime au délire, Il faut, songez-y bien, dès le commencement Préparer son forfait et son égarement.

Au sombre désespoir dont cette âme est remplie Prêtez le sombre accent de la mélancolie. Que, lancé vers le ciel, son regard furieux Nous le montre tout prêt à défier les dieux,. Nous présage de loin sa démence fatale, Et les hideux serpents de la rive infernale. Cependant à travers son crime et sa douleur L*amitié vient répandre une douce lueur Qui, sur ces noirs tableaux heureusement jetée Repose, en la charmant, notre vue attristée.

.•5o l'art théâtral

Mais quand Oresle, en proie à de fougueux traïu-jN-uîs, Voit sa faible raison fuir devant les remords, Gardez que de vos cris la fureur monotone Ne range tous les cœurs du parti d'Hermione ; Par l'assommant éclat d'une hurlante voix Ne déshonorez pas le fds du roi des rois ; Qu'à son délire encore la noblesse s'allie : Songez qu'il faut du goût jusque dans la. folie.

Pyrrhus, fier de lui-même et du nom paternel. Voit dans l'ombre d'Hector un rival éternel. Sur le front d'un enfant suspendant l'anaihème, Il lui promet la mort ou bien le diadème. Tendre, cruel, altier, suppliant tour à tour, Il laisse aller son âme au gré de son amour.

Dans ces jours, illustrés par plus d'une merveille,

Où grandissait Racine à côté de Corneille,

Andromaqixe conquit un succès mérité.

Premier pas de l'auteur vers l'immortalité.

Sur le naissant éclat d'une brillante vie

11 fallut prélever le tribut de l'envie.

Les beaux esprits du temps se liguèrent entre eux

Pour blâmer de Pyrrhus l'amour trop généreux,

Son inhumanité, ses fureurs... Vaine attaque 1

Qui connut mieux l'amour que Fauteur d'Andromaque?

CHANT TROISIÈME 5l

11 savait, qu'excepté chez ces fades amants Qu'à l'églogue jadis empruntaient les romans, Céladons admirés des antiques ruelles, Bénissant à genoux les rigueurs de leurs belles, L'imparfaite nature, hélas ! dans tous les cœurs Mêle un peu d'égoïsme aux plus tendres ardeurs, Et, se jouant de nous, sans cesse nous entraîne Des langueurs de la plainte aux fureurs de la haine. Eh ! que ne peut encor sur un cœur irrité L'orgueil de la victoire et de la royauté. Cet orgueil qui, lassé d'attendre, se courrouce Devoir dans son amour un bienfait qu'on repousse !

En peignant de Pyrrhus l'injuste emportement. Montrez-nous le héros à côté de l'amant. Sur cette passion intéressée, altière.

Jetez le voile heureux de la fierté guerrière ; Qu'on retrouve en ce cœur audacieux et vain Quelques gouttes d'un sang glorieux et divin.

Des insolents retards de son amant parjure Trop longtemps Hermione a supporté l'injure : Elle veut mettre un terme à sa honte, et pourtant, Prête à fuir, elle hésite, elle espère, elle attend ; Elle attend : mais, barbare à force de tendresse, Contre le sang d'Hector elle excite la Grèce,

52 l'art TIIÉATSIAL

El son cœur, impuissant à délester Pyrrhus, S'en prend à la Troyenne et la hait encor plus. Un hymen odieux se prépare : elle reste ; Il faut que Pyrrhus meure, et de la main d'Oreste ; Et, le meurtre achevé, sur Oreste interdit Elle lance ces mots cruels : Qui te Va dit ? Après l'avoir prescrit, elle maudit le crime, Déteste le vengeur et pleure la victime.

Du chaos de son âme offrez-nous le tableau : Le long amour d'Oreste est pour elle un fardeau. Un accueil froid, contraint, à cet amant rappelle L'insurmontable ennui qu'il fait tomber sur elle. Elle voudrait l'aimer : il la voudrait haïr, Et leur rebelle cœur ne leur peut obéir.

On la voit, quand Pyrrhus de sa foi se dégage. D'une amère ironie emprunter le langage : Chaque mot prononcé n'est qu'un affront sanglant Qu'accompagne toujours un sourire insolent. Mais au doute exprimé sur son ardente flamme. Plus d'ironie : un cri s'échappe de son âme, Un cri d'amour I soudain sa fierté se dément : Elle semble exhaler un long gémissement. Et ce n'est plus, hélas ! qu'une plaintive amante. Au regard sans colère, à la voix suppliante.

CHANT TROISIÈME b^

Conjurant un ingrat d'attendre au lendemain

Pour qu'elle puisse fuir un spectacle inhumain.

Elle implore humblement cette fatale grâce :

Lui n'écoute qu'à peine une voix qui le lasse.

Et son cœur infidèle et ses regards distraits

Cherchent une autre femme et de plus chers attraits.

liermione a compris ; à ce nouvel outrage.

Un éclair de courroux brille sur son visage ;

Sa fierté reparaît : sur ce prince odieux

Elle appelle à grands cris la colère des dieux.

Lui jette avec la voix, le geste et le visage,

De sa prochaine mort le terrible présage.

Peignez-vous un amour violent, irrité ?

Que tout chez vous soit brusque, et subit, et heurté.

Moins fougueux sont les vents qui, grondant sur nos têtes^

De leur souffle rapide allument les tempêtes,

Moins mobiles les flots se poussant tour à tour,

Que ces cœurs orageux envahis par l'amour.

Roxane, en ses ardeurs sans frein, sans retenue,

A l'orgueil d'une amante et d'une parvenue.

Pour Bajazet plus cher trahissant Amurat,

Ingrate, elle punit lâchement un ingrat.

De son jeune captif la beauté l'a séduite ;

Un amoureux transport et l'embrase et l'excite^

Sur lui ses longs regards errant avec plaisir Doivent étinceler des flammes du désir.

Mais vaine, ambitieuse, aux grandeurs elle aspire L'amour va lui frayer le chemin de l'empire ; Elle aime en Bajazet, prête à le couronner, Le souverain pouvoir qu'elle lui veut donner, Aux homicides nœuds quand elle l'abandonne. Loin d'elle les remords et les pleurs d'Hermione 1 De celui qu'elle aimait le trépas apprêté Est attendu par elle avec tranquillité.

Foulant aux pieds pudeur, pitié, reconnaissance, C'est l'esclave abusant de la toute-puissance, Et joignant, à travers les périls affrontés, A l'amour du pouvoir celui des voluptés.

A côté de Roxane on remarque Atalide, Beauté moins orgueilleuse, amante plus timide : Que son amour est tendre, imprudent, inquiet I €*est en l'idolâtrant qu'elle perd Bajazet ; En croyant ne songer qu'à ce prince qu'elle aime, Son cœur, à son insu, s'occupe d'elle-même ; Sa jalouse tendresse entoure incessamment De renaissants périls les jours de son amant : Faut-il de la sultane apaiser la colère ? Elle-même l'excite à la voir, à lui plaire ; Et, Roxane calmée, elle cherche comment Tant de colère a pu tomber en un moment,

Quel regard l'a fléchie, et quel mot désarmée, Roxane lui paraît trop sûre d'être aimée. Changeant h. chaque instant de doute et de terreur. D'une altière rivale elle détruit l'erreur, Et, conduisant ainsi Bajazct au supplice. Expie, en s'immolant, sa cruelle injustice,

Chez Roxane, l'amour est superbe, emporté : Fière de son pouvoir, vaine do sa beauté, Elle a je ne sais quoi d'orgueilleux, de sauvage, Qui rappelle à la fois l'empire et l'esclavage. Quand d'un ardent courroux son cœur est possédé, Ses mouvements sont brefs, son débit saccadé. Ses yeux laissent tomber, honteux de ne pas plaire. Des larmes qu'aussitôt vient tarir la colère.

Atalide a des pleurs moins prompts à s'effacer : C'est elle dont l'amour nous doit intéresser. Qu'à son aspect touchant et noble, je devine Une douleur cachée, une illustre origine. Lorsqu'elle ose accuser un trop fidèle amant, Qu'elle soit douce même en son emportement. De Roxane toujours les plaintes sont amères, Et ses douleurs soudain se tournent en colères. Plus humble en sa tendresse, Atalide aime mieux Son inquiet chagrin n'est jamais furieux.

L*une, au fond de son cœur enfermant sa souffrance. Est prête au sacrifice, et l'autre à la vengeance.

Partout vous retrouvez ces deux types divers, Ces tourments de Tamour différemment soufferts.

L'amour!... Ah ! j'aperçois sa plus triste victime,

Phèdre, avec sa vertu, résistant mal au crime,

Honteuse de revoir les clartés du soleil,

Trois jours sans nourriture et trois nuits sans sommeil,

Pâle, mourante, sourde aux prières d'OEnone,

Et tressaillant au nom du fils de l'Amazone.

Voyez ses yeux chargés d'une sombre langueur ;

Elle traîne un corps faible, usé par la douleur :

Un remords incessant l'accable, la dévore ;

Elle approche en tremblant de celui qu'elle adore.

Quand d'une voix si chère elle entend le doux son,

Sur elle au même instant court un léger frisson.

En parlant de Thésée au superbe Hippolyte,

Son regard vient chercher le regard qu'elle évite :

Elle est prête à trahir sa criminelle ardeur.

Et retient le secret qui sortait de son cœur.

Mais cette passion, condamnée au silence,

De ion âme bientôt tout entière s'élance.

Comme son œil alors, curieux, enflammé.

S'arrête avec bonheur sur un visage aimé I

CIIA.NT TUOISIÈME 67

La voix de la pudeur cesse d'être entendue :

Dans un songe enivrant sa raison s'est perdue.

Mais, quand des mots cruels, un regard plein d'horreur,

L'arrachent en sursaut à sa llatleuse erreur.

De quels sanglots affreux sa poitrine est brisée î

Que ses pleurs vengent bien le grand nom de Thésée I

Les yeux toujours fixés sur son jeune portrait.

Comme elle l'idolâtre, et comme elle se hait I

I En peignant ses transports, songez bien que Racine

Fait parler à sa Phèdre une langue divine. \ Gardez-vous d'imiter la tournure et l'accent ! D'une ignoble bourgeoise au courroux glapissant. j Que d'un mouchoir toujours vos narines pressées [ Ne nous informent point de vos larmes versées.

L'art tragique rejette un détail trivial : I Toujours sa vérité veut un peu d'idéal.

Devant son froid vainqueur que Phèdre s*humilie, Que plaintive, tremblante, elle pleure et supplie. Est-il loin de ses yeux, sa folle passion Entrevoit d'espérance un faible et doux rayon : Il ose de Vénus méconnaître l'empire :

C'est par l'ambition qu'elle le veut séduire, Tenter par les grandeurs ce cœur farouche et fier, D'un brillant diadème orner ce front si cher.

Pourra-t-il repousser OEnone, qu'elle envoie ?...

Malheureuse I tu vas payer cher cette joie I

Il revit, cet époux par ta flamme oflensé :

Elle l'apprend ; d'effroi tout son corps s*est dressé ;

Son œil est sans regard ; raide, froide, immobile,

Elle offre une attitude affreusement tranquille :

C'est Niobé, le cœur par la terreur frappé,

Qui tout à coup se change en un roc escarpé.

Songeant à cet hymen dont le nœud se relie,

Dans un linceul de honte elle est ensevelie ;

Puis, quand elle revient de sa morne stupeur,

Son œil errant exprime une mortelle peur :

Elle a peur de son front, du palais qu'elle habite,

Dont les murs parleront, à défaut d'Hippolyte.

Que faire donc ? mourir? Mais d'un nom détesté

Elle lègue l'opprobre à la postérité.

De funestes conseils sa nourrice l'enlace :

Tandis qu'un long remords qu'en son cœur rien n'efface,

Triste et seule vertu que lui laissent les dieux,

L*excite à repousser des secours odieux,

Elle voit, de douleur et de honte épuisée,

Hippolyte paraître à côté de Thésée,

Et soudain la voilà, tremblante, qui consent

Que, pour ne la point perdre, on perde un innocent.

Arrêtant d'un époux les transports légitimes,

Et détournant des yeux qui trahiraient ses crimes,

N'osant dire, n'osant taire un secret impur,

Sa voix est incertaine et son langage obscur :

Deux hommes sont présents dont l'aspect l'inlimide, Et qu'elle fuit bientôt d'un pas brusque et rapide.

Que d'orages affreux dans son cœur amassés I Les dieux sont-ils contents ? Non, ce n'est point assez, Vénus à tous les maux dont cette âme est saisie Va joindre le plus grand des maux, la jalousie-

Phèdre, effrayée, entend la voix de son époux Des dieux contre Hippolyte invoquer le courroux. Peut-être, pour calmer une injuste colère, Elle va révéler son amour adultère.

Mais, gros de repentir, son cœur s'est arrêté ; Un mot, un mot fatal lui vient d'être jeté : Il aime !... Elle ne peut en croire son oreille. Ah! quand de sa surprise enfin elle s'éveille, Faites bien retentir en nos cœurs oppressés Les cris du désespoir de son sein élancés. Accompagnez le nom d'une rivale heureuse D'un déchirant accent de fureur douloureuse. Montrez aux spectateurs, de pitié frémissants, Le désordre du cœur, de l'esprit et des sens. Que de ces sentiments le contraste rapide Retienne du public l'attention avide :

Mais que ces mouvements soient sépares entre eux Par de fréquents repos, des silences nombreux

L A[\r 1 HE AT UAL

(Sachez, jeunes talents, comprendre mon langage) Des repos pour la voix, et non pour le visage, <Jui doit, toujours mobile, exprimer promptement De vos impressions le soudain changement. Ces silences, qu'ignore une actrice frivole, Savent éloquemment préparer la parole.

De tous ces tas de vers récités au hasard Je hais le sot débit rapidement bavard.

Il faut, pour bien jouer, commencer par bien lire.

Quand Phèdre arrive enfin au comble du délire,

Voyez par quels chemin sa raison a passé.

Sous quel poids de douleur son cœur s'est affaissé.

D'abord elle s'épanche en larmes abondantes ;

Bientôt, le sein gonflé de colères ardentes,

Sa rivale est pour elle un poignant souvenir :

Du bonheur d'être aimée elle la veut punir.

Elle court, de fureur et d'amour embrasée,

A sa vengeance affreuse associer Thésée,

Et, prête à l'implorer dans ses fougueux transports,

S'arrête, et jette un cri d'horreur et de remords.

Tremblante, ses cheveux sur son front se hérissent.

Soi-même s'accablant de noms qui la flétrissent,

En proie à ses terreurs, elle semble chercher

Des lieux mystérieux qui la puissent cacher.

De ses honteux forfaits indignée et confuse,

Il lui semble que tout la regarde et l'accuse.

^LEUBY

CHAÎST TROISIÈME 6l

Elle veut fuir Taspect des cieux, de l'univers, Par un soudain trépas se sauver aux enfers. Leurs gouffres seront-ils pour elle un sûr refuge ? Non ; elle voit son père y devenir son juge, Et (présage effrayant de sa sévérité !) L'urne échapper des mains de Minos irrité. Trop faible pour les maux que lui promet la tombe, Elle demande grâce, elle pleure, elle tombe. Bientôt l'heureux effet d'un contraste nouveau Rend plus sublime encore ce tragique tableau : Phèdre à peine d'Œnone entend la voix funeste Par l'exemple des dieux justifier l'inceste, D*un langage flatteur lui verser le poison. Reprenant par degrés sa force et sa raison. Et sortant lentement d'un effroyable rêve, Elle frémit, regarde, et tout à coup se lève. Et du geste et des yeux, terrible, elle poursuit Celle par qui son cœur au crime fut conduit. Aux vils adulateurs de la grandeur suprême L'en tendez- vous lancer ce terrible anathème, Ces beaux vers qui, depuis répétés tant de fois, Retentissent en vain à l'oreille des rois ?

Il est d'autres amours qui, fougueux, énef^ques. N'en sont pas moins touchants pour être moins tragiques, Considérez Alceste, esprit sombre et hautain. Implacable frondeur des torts du genre humain,

Mais leur payant sa part de la commune dette

Par l'amour qu'à son cœur inflige une coquette.

Molière, à nos travers faisant un gai procès,

De la raison superbe a condamné l'excès :

Il veut que, dépouillant l'orgueil qui nous oiîense

La vertu, pour charmer, se pare d'indulgence.

Misanthropes chagrins, que servent vos fureurs ?

Plus sensés, gardez-les pour vos propres erreurs,

Et laissant de côté la sagesse qui gronde,

Réformez-vous avant de réformer le monde.

Qu'un sonnet soit mauvais, c'est un léger malheur :

Mais se sentir brûlé d'une honteuse ardeur,

Suivre, en la condamnant, l'erreur qui nous entraîne,

Ne pouvoir secouer l'opprobre de sa chaîne,

Vil jouet d'un esprit frivole, faux, altier,

A qui n'a pas de cœur donner son cœur entier,

Se préparer, au bout d'une longue souffrance,

Un regret sans noblesse, un mal sans espérance.

Voilà des torts plus grands que l'innocent travers

D'un rimeur importun lisant de méchants vers.

D'une indigne beauté si ton âme est éprise,

Aux écueils de l'amour si la raison se brise,

D'où te vient tant d'orgueil, de fiel, et contre nous

Qui t'a donné le droit d'un éternel courroux ?

Médecin, guéris-toi : tel est le vieil adage

Que doit, pour son honneur, pratiquer un vrai sage.

D'Alceste toutefois l'amour profond, ardent,

Qui, toujours furieux, se soumet en grondant,

Par ses accents si vrais intéressant notre âme, Inspire la pitié plus encor que le blâme. D'une teinte comique il faut savoir l'orner : Par ses brusques accès prompt à nous étonner, Sur lui-même toujours incapable d'empire, Qu'à ses dépens souvent il provoque le rire. Sans descendre jamais de cet air de grandeur, De ce ton qu'un haut rang, la noblesse du cœur, Impriment au visage, à la parole, au geste : Passionné, comique et grand, tel est Alceste.

Sachez accompagner un vers brusque et plaisant D'une attitude noble et d'un geste imposant. Pour peindre cette humeur si fièrement chagrine. Que votre inflexion largement se dessine.

N'exagérez jamais son incivilité.

Sur un fâcheux sonnet lorsqu'il est consulté.

Déclare- t-il d'abord que cet œuvre l'assomme ?

Non ; et, moins misanthrope alors que gentilhomme,

Devant un sot orgueil qu'il craint d'humilier,

Aux formes qu'il condamne il lâche à se plier

Au lieu de se livrer à sa brusque franchise.

Il veut faire comprendre un avis qu'il déguise.

Et, quand Oronte croit pénétrer ses détours :

Je ne dis pas cela, répète- t-il toujours.

Puis l'importunité, lassant sa patience.

Fait échapper enfin la terrible sentence.

Mais les conseils qu'entend Tauteur infortuné

Nous révèlent encore l'amant passionné

Que vers son fol amour, malgré lui, tout ramène :

En jugeant un sonnet, il rêve à Gélimène.

Il ne peut concevoir dans l'univers entier

Un mortel assez froid pour oser employer,

En peignant les tourments de son ardeur brûlante,

Et la fade antithèse et la pointe galante.

Par sa puissante voix l'âme parle surtout

Plus encor que l'esprit, la raison et le goût,

Et la vieille chanson qu'il récite et commente

Devient un chant d'amour pour son ingrate amante.

Plus de doute en son cœur soupçonneux, inquiet : 11 vient, il est armé d'un odieux billet ; On a trahi sa flamme : Eliante et Philinte L'entendent exhaler une orageuse plainte. Cherchant une perfide afin de la braver, Il frémit, s'interrompt et ne peut achever, Et mêle encore au cri de ses douleurs cuisantes De sa bizarre humeur les boutades plaisantes : Le comique, jeté sans préparation.

Ici semble bondir parmi l'émotion.

L'insensé devrait fuir sa maîtresse parjure. Mais il lui veut porter la menace et l'injure.

Que devant elle un geste empreint de dignité

Corrige du discours la sanglante âpreté ;

Qu'il soit plein de grandeur en ses formes acerbes.

Un ciel sombre a souvent des tempêtes superbes.

La perfide ose en vain effrontément nier,

Et de l'écrit fatal il va la foudroyer.

Mais d'un mot, d'un regard Célimène l'effraye :

Prêt à lire, il s'arrête, il se trouble, il bégaye ;

L'humilité soudain remplace la hauteur,

Et la coupable fait trembler l'accusateur.

Du fier emportement à la crainte timide

Que la transition soit frappante et rapide.

Qui saura jamais peindre, en ces cruels moments, Ce que l'âme d'Alceste enferme de tourments ? Il comprend sa fougueuse et funeste imprudence ; Il croyait en sa force, il voit son impuissance, Et, reprenant ses fers, tout en les maudissant. L'orgueilleux misanthrope à sa honte consent.

Quand la plume traça ces peintures fidèles, Molière, en ta maison tu trouvais tes modèles : L'amour, qui de ta vie eut une large part, T'égara, déjà mûr, vers la jeune Béjart; Tu fus, hardi censeur delà nature humaine, L'Alceste infortuné d'une autre Célimène,

66 l'art théatra-l

Et dans ses mains parfois, surveillant importun, Tu surpris un billet de Guiche ou deLauzun. Tu faisais éclater ta fureur vengeresse, Puis confus, suppliant, tu voyais la traîtresse T'accorder le pardon que de son faible époux Elle eût dû vainement implorer à genoux.

Enfin, lorsque plus tard le chef-d'œuvre s'achève.

De son abaissement Alceste se relève.

11 a vu sans rien dire, immobile, navré.

Les outrages tomber sur un front adoré,

Et de la vérité la terrible lumière

Condamner au silence une coquette altière.

Son cœur à la vengeance est noblement fermé ;

Il respecte l'objet qu'il a toujours aimé,

Et ne veut point mêler une offense nouvelle

A tant d'affronts publics accumulés sur elle.

Il attend, d'un visage et triste et résigné.

Que tout regard moqueur d'elle soit éloigné ;

Et quand de vrais amis peuvent seuls les entendre,

Que son reproche est doux 1 que sa colère est tendre I

Plus de mouvements vifs, brusques, impétueux:

Son langage devient presque majestueux ;

Rien chez lui désormais ne doit être comique ;

Il a, comme le cœur, l'accent mélancolique.

Offrant sa main à qui le trompe indignement,

Cet acte de folie, il le fait gravement ;

ClIA^'T TROISIÈME 67

Il m • ' , ' ■' '

Et ce gage insensé d une lâche tendresse

Est la borne posée à sa longue faiblesse.

Du désert qui l'attend le salutaire abri

Aurait pu sous son nom cacher un nom flétri ; ! Mais en le refusant la coquette impudente j Accepte, sans rougir, une honte récente, \ Et dans son cœur ingrat n'a point assez d'amour > Pour fuir seule avec lui dans ce lointain séjour. 1 0 cruelle douleur profondément sentie ! j De ses illusions la dernière est partie. j Lassé de tant de honte, il l'abjure soudain, 1 Et lance à Célimène un écrasant dédain. I Son attitude est fière et sa parole lente: j II montre une froideur noblement insolente. j Elle absente, sa voix, son visage altéré

Trahissent le chagrin dont il est dévoré ;

Accablé sous le poids de ce dernier outrage, , Sa faiblesse se montre encor dans son courage :

On sent, en l'écoutant, que^des pleurs orgueilleux

S'échappent de son cœur sans couler de ses yeux.

Pourra-t-il se guérir du mal qui le tourmente ?

Il emporte l'amour tout en fuyant l'amante.

Par ce rôle abondant en suprêmes beautés Les acteurs sont toujours effrayés et tentés ; Et plus d'un, en sa longue et briliante carrière, N'aborda qu'en tremblant celle œuvre de Molière.

De l'amour du théâtre un jeune homme animé Avait YU dans Alceste un acteur renommé, Fleury, brillant Moncade aux manières charmantes, Moins fait pour les amours, les haines véhémentes. A ce talent aimable et qui l'avait séduit 11 avait des bravos prodigué le doux bruit. On aime à contempler l'acteur qu'on idolâtre, Lorsqu'il vient de quitter son masque de théâtre ; On éprouve en son cœur l'impatient besoin De voir de près celui qu'on admirait de loin. Le jeune homme est admis dans la discrète loge Où l'ami va porter le conseil et l'éloge ; Gomme en un sanctuaire il entre dans ce lieu. Heureux de regarder, d'entendre un demi-dieu. L'artiste l'accueillit d'un gracieux sourire; Puis, ayant écouté ce qu'il lui venait dire : Cl De louanges. Monsieur, par vous je suis comblé; Trop jeune, vous n'avez jamais connu Mole, N'est-ce pas ? je veux, moi, vous le faire connaître : Le véritable Alceste à vos yeux va paraître. » Il dit, et le jeune homme, avec étonnement. Admire dans l'acteur un soudain changement. Tout Fleury se transforme aux regards de son hôte t Son port devient plus noble et sa taille plus haute. Son regard est plus fier, son geste plus puissant. C'est ainsi que, changée en mortelle un instant. Et reprenant bientôt sa céleste noblesse, Vénus aux yeux d'un fils redevenait déesse.

Les mômes vers semblaient au jeune spectateur

D'autres vers prononcés par un nouvel acteur :

C'était un naturel plus beau, plus poétique ;

Le moderne prenait la grandeur de l'antique.

« D'un tel jeu, dit Fleury, vous comprenez relTet,

Et je vois le plaisir que Mole vous a fait.

Quel débit simple et grand ! quelle large manière !

Voilà le Misanthrope enfanté par Molière.

Vous n'osez m'adresser, visiteur trop poli,

Certaine question que dans vos yeux je li :

Pourquoi ne pas jouer ainsi que ce grand maître,

Et, Mole maintenant, pourquoi cesser de l'être ?

C'est que je ne pourrais soutenir, j'en convien,

Un ton si grandiose et qui n'est pas le mien.

Avec mes souvenirs si parfois je l'imite.

Des dons que j'ai reçus je connais la limite,

Chacun à sa nature obéit ici-bas :

Je contrefais Mole, mais je ne le suis pas. »

A côté des amants dont la flamme intéresse Il en est dont la sotte et burlesque tendresse, Poussant, pour nos plaisirs, des soupirs malheureux, Inspire des souhaits contraires à leurs vœux. Tel d'Arnolpbe trompé l'amour systématique Aux yeux du spectateur le rend antipathique

Quelques-uns cependant, pris d'attendrissement,

Veulent notre pitié pour ce grotesque amant :

C'est A-gnès, c'est Horace, à l'âme fraîche et pure

D'un mutuel ami recevant la blessure,

C'est de leurs jeunes ans l'aimable et doux attrait

Qui doivent du public exciter l'intérêt.

Par quels soins délicats, quelle noble tendresse

Arnolphe d'un rival combat-il la jeunesse?

7 2 L AHÏ THEATRAL

Par quelle précieuse et rare qualité

Rachète-t-il le tort de sa maturité ?

Est-il esprit plus faux, amant plus égoïste?

L'Ecole des Maris montre le vieil Ariste

Faisant par sa bonté, par ses soins complaisants,

A sa jeune pupille aimer ses soixante ans:

Mais Arnolphe, pourquoi faut-il que je le plaigne'^?

Pour qu'on puisse l'aimer il veut trop qu'on le craigne.

Loin d'être pour Agnès un généreux appui,

Cette enfant qu'il élève, il l'élève pour lui.

Il croit que la frayeur unie à l'ignorance

Nous assure d'un cœur l'amoureuse constance.

La solitaire Agnès, pour divertissement,

A l'ennuyeux sermon, le dur commandement.

Les menaces d'enfer, de peines éternelles.

De chaudière où cuiront les femmes criminelles.

Celle dont il devrait cultiver la raison,

Qui d'une chaste joie emplira sa maison,

Qu'à son propre bonheur lui-même a destinée,

A l'abrutissement est par lui condamnée :

Il veut, dans l'intérêt d'un chimérique honneur,

La priver de raison, de joie et de bonheur,

Qu'en voyant des malheurs à l'hymen ordinaires Patiemment portés par des fronts débonnaires, Arnolphe, dès longtemps de ce tableau frappé, D'un salutaire choix se soit préoccupé.

CHANT QUATRIÈME y 3

Qui pourrait le blâmer de cette prévoyance ? Mais rien de trop, voilà la première science. Quand d'un péril futur la terreur nous poursuit, Trop de précaution souvent nous y conduit.

Si Molière en ce rôle est pour vous un mystère, Relisez sa Criliqas, amusant commentaire : Voyez-le racontant les transports de gaîté Qu'excitait cet amant par lui représenté, Ces nombreux spectateurs venant se pâmer d'aise Au comique tableau de sa douleur niaise.

Près d'Arnolphe une simple et timide beauté^

Croissait dans l'ignorance et dans l'obscurité.

L'amour vient dissiper cette nuit qui la couvre ;

A ses naissants rayons l'âme d'Agnès s'entr'ouvre.

Elle éprouve un naïf et doux étonnement

En contant de son cœur le premier battement,

Et cette émotion inconnue et charmante

Par qui la jeune vierge a des soupirs d'amante.

Elle exhale, modeste et délicate fleur.

Un suave parfum d'innocente candeur.

Calme presque toujours, sans paraître indolente,

Dans tous ses mouvements qu'elle soit un peu lente.

Que son débit jamais ne soit précipité.

Loin d'elle de ses ans la folâtre gaîté !

* C'est une intelligence au néant asservie, 'Heureuse, par l'amour, de recevoir la vie. ■Mais son bonheur n'a rien d'enjoué ni de vif; Au dedans d'elle-même elle le tient captif. Ce jeune cœur, malgré sa naïve innocence, S'il ne sait point mentir, sait garder le silence ; Il faut, pour être franc, qu'il soit interrogé : Témoin le long récit par Arnolphc exigé. Dès qu'on veut lui ravir la présence d'Horace, La ruse chez Agnès a déjà de l'audace. Gette lettre et ces mots, avec le grès jetés, Montrent de son esprit les subites clartés, Et la métamorphose imprévue et complète Qu'Amour sut opérer d'un coup de sa baguette, ^ans trouble, sans courroux, s'exprimant simplement, Gomme elle est intrépide en son attachement I Amante sans transports, courageuse sans fasle, Entr'elle et son tyran quel éternel contraste ! Jeté hors du bon sens et de la vérité, Arnolphe est par Agnès toujours déconcerté. W^oyant comme avec lui son élève argumente, Vaincu par un enfant son dépit s'en augmente. Le pathétique manque à ses douleurs d'amant, Ainsi que la grandeur à son emportement. Employant tour à tour prières et menaces, Près d'Agnès il s'épuise en stupides grimaces. En langoureux soupirs, en regards languissants, En propos dépourvus de noblesse et de sens,

CHAÎÎT QUATRIÈME 75

Qui, sur sa passion justement méprisée, Au lieu de l'intérêt, appellent la risée. Par la tranquille Agnès avec un froid dédain Le souvenir d'Horace est opposé soudain, D'Horace, beau d'amour, de grâce, de jeunesse, Indiscret par excès de joie et de tendresse. Mais qui, maître d'Agnès, protège contre soi L'innocente pudeur qui se livre à sa foi. Faites bien ressortir cette aimable nuance : Que de sa loyauté naisse sa confiance ; Que, supplice innocent de son propre rival, Il soit par sa franchise à lui-même fatal. Lorsqu'il parle du grès lancé par son amante, Porteur mystérieux d'une lettre charmante, Que son regard est fier ! De celle qu'il chérit Gomme il vante avec feu la tendresse et l'esprit ! Il est joyeux du tour qu^il se plaît à décrire, Et sa gaîté s'échappe en longs éclats de rire. Qu'elle se communique avec rapidité :

Tout le monde doit rire, un seul homme excepté. Mais s'il vient à montrer cet écrit qui l'enchante. Il ne rit plus ; sa joie est émue et touchante. Il caresse des yeux le billet adoré.

Et chaque mot d'Agnès est par lui savouré. Il lit avec délice, et s'arrête, et soupire, Et veut faire admirer les choses qu'il admire : Ivresse d'un cœur jeune et qu'il jette au dehors î Ses larmes, ses baisers, attestent ses transports ;

Il en couvre vingt fois cet écrit plein de charmes : C'est dans l'amour surtout que la joie a des larmes.

Lisant avec chaleur, sans pourtant se hâter,

Jamais sur un seul mot il ne doit hésiter.

Ce chef-d'œuvre d'amour, de candeur et de grâce

A déjà, sans témoins, été lu par Horace.

Un billet amoureux dans le cœur d'un amant,

A peine lu par lui, se grave en un moment.

Les traits, le style, tout à ses yeux se retrace :

Il s'en redit les mots, il en connaît la place ;

Et lorsqu'il le relit, c'est pour goûter encor

Le plaisir de l'avare admirant son trésor.

Quand Valère, l'amant de la jeune Isabelle,

Autre esclave trompant le tyran Sganarelle (i),

Ouvre le doux billet dans la boîte apporté,

Sa surprise est égale à sa félicité.

C'est la première fois qu'il voit cette écriture ;

Il en hâte des yeux l'adorable lecture ;

Mais la voix n'a jamais, dans ces instants heureux.

Cette rapidité du regard amoureux.

Haletante d'espoir, inquiète, pressée,

Elle achève en courant la lettre commencée.

(i) Sganarelle dans V Ecole des Maris.

Valère lit l'écrit qui comble son désir ; Mais Horace relit; c'est un plus doux plaisir.

j Vous devez sur la scène, en lisant une lettre, I Montrer les sentiments dont elle vous pénètre

IPar un jeu de visage et des inflexions Moins fidèles au sens qu'à vos impressions.

Ces finesses de l'art, dans un rôle semées, Donnent les vrais succès, les longues renommées Sans elles, transformant votre art en un métier. Vous êtes du théâtre un vulgaire ouvrier. Nous aimons que l'on parle à notre intelligence : ^Pour nous faire penser il faut que l'acteur pense.

Un comique souvent croit que, pour divertir. L'âme, oisive chez lui, ne doit jamais sentir. Pierrot du Don Juan, quand il le représente, Etale une gaîté froidement amusante.

11 cherche le succès de ce rôle charmant Dans un patois picard, breton ou bas-normand. Il se trompe : Pierrot a pour sa paysanne L'ardente passion d'Alceste ou d'Orosmane,

Et Molière retrace avec fidélité

Cet amour énergique en sa naïveté.

C'est d'un cœur villageois la curieuse histoire ;

Et le jargon rustique, ornement accessoire,

Ne doit point dérober à l'œil du spectateur

Le plus noble côté du travail de l'auteur.

De quelque nom obscur ou brillant qu'il se nomme,

Rustre, seigneur, bourgeois, je veux d'abord voir l'homme,

Je veux que Gros-René, de dépit enflammé,

Aimeencor Marinette, en soit encor aimé ;

Que, se rendant tous deux leurs gages de tendresse^

Ils aient un vrai dépit d'amant et de maîtresse,

Et ne deviennent pas, froidement grimaciers.

Des passions d'autrui parodistes grossiers.

Parfois un Gros-René burlesquement se jette. Pour imiter son maître, aux pieds de Marinette ; Celle-ci le relève et contrefait le ton De Lucile accordant un amoureux pardon.

Peut-on faire à Molière un plus sanglant outrage, Rendre plus infidèle une fidèle image ? Dans un double tableau cet auteur accompli A peint l'amour grossier près de l'amour poli. Soigneux de nous offrir des portraits véritables. Il en marque les points différents et semblables : Il nous montre ces cœurs, l'un par l'autre excités, Rendant avec courroux tous les dons acceptés.

A l'état des amants les présents sont conformes ;

Chaque couple a son ton, et sa langue, et ses formes.

De l'épais Gros-René la lourde passion

Ne doit point pratiquer la génuflexion ;

Eraste ne rompt point la paille avec Lucile.

Ne changez pas d'un rôle et l'allure et le style ;-

N'excitez pas des sots la facile gaîté

En outrageant le sens, le goût, la vérité ;

Respectez votre auteur : telle est la loi première,.

Surtout quand cet auteur s'est appelé Molière.

Jeunes acteurs, aimez Molière ; étudiez Ces types si nombreux, si vrais, si variés, Ces immortels portraits de la figure humaine : C'est au peintre d'Agnès que l'on doit Célimène.

Célimène ! qu'elle offre, en nous apparaissant, De ses nobles attraits l'éclat éblouissant. Son sourire enchanteur et toutefois étrange, Révélant le démon sous la beauté de l'ange, Sa grâce un peu hautaine et ses regards vainqueurs, Illuminant la scène et soumettant les cœurs. Son fauteuil est un trône où s'assied cette reine, Son éventail un sceptre, et sa voix souveraine Lance à ses courtisans, attentifs et charmés, De son mordant esprit les traits envenimés.

8o l'aut théâtral

Dans sa course moqueuse aucun frein ne l'arrête;

Sur ses lèvres toujours la médisance est prête.

Quelle verve et quel charme en sa malignité I

Le mot railleur s'échappe avec rapidité :

C'est la flèche qui part, portant une blessure.

Un insolent bonheur brille sur sa figure.

Je ne sais quelle grâce et quel charme caché

Se mêle encore au fiel par sa bouche épanché

Sa parole l'enivre et son succès l'excuse ;

On l'adore, on la craint, elle effraye, elle amuse.

Qui n'applaudirait pas à son esprit charmant ?

Tout le monde est par elle immolé si gaîment !

D'une homicide langue on pardonne les crimes

Quand le bourreau fait rire aux dépens des victimes.

Chez elle Arsinoé vient apporter l'ennui : Célimène jadis, elle est prude aujourd'hui. Et dans une coquette, heureuse d'être belle, Elle hait les attraits que l'âge efface en elle. Hélas I elle s'efforce en vain à retenir Ceux pour qui sa beauté n'est plus qu'un souvenir : Plus d'amants, plus de cour qui la suive et l'encense, Et ses appas trop mûrs ont perdu leur puissance.] Eh I comment dans son cœur, par l'envie ulcéré, Ne pas haïr l'objet qu'Alceste a préféré, Alceste à qui l'on offre, insinuante et douce, Des consolations que le cruel repousse ?

CHANT QUATRIÈME 8l

Sur sa jeune rivale elle veut s'en venger,

Et, ne pouvant la vaincre, elle aime à l'outrager.

Tel est en ce moment le dessein qui l'amène : Elle cherche à blesser l'orgueil de Gélimène, A jeter la rougeur sur un front odieux Dont le trop jeune éclat importune ses yeux. Célimène l'écoute, et, gardant le silence, Subit, en souriant, sa mielleuse insolence, Accepte le combat qu'on vient lui présenter. Et prépare les coups qu'elle lui doit porter. Avec l'aplomb menteur de la diplomatie, De ses avis donnés elle la remercie.

Et veut payer aussi d'un avis mérité Cette haine affectant des dehors de bonté. De l'air le plus charmant la coquette orgueilleuse Avec civilité sait être injurieuse :

Tels, prêts à l'immoler, les sacrificateurs Ornaient pieusement la victime de fleurs. En butte aux coups portés par un tel adversaire, Arsinoé regrette un défi téméraire, Et devant les éclairs de ce brillant esprit Son sang-froid disparaît, sa vanité s'aigrit. Pendant qu'elle soutient cette lutte cruelle, Tout à coup, pour l'abattre, un mot tombe sur elle ; Sa rivale a parlé d'âge, et ce mot affreux Retentit dans son cœur comme un bruit douloureux.

Célimène, qui veut sa déroute complète, D'une voix éclatante à la face lui jette Les vingt ans déjà loin de son front suranné, Et dont avec orgueil le sien est couronné.

Que la grâce à Paudace en elle se marie ;

Qu'elle soit belle et grande en son effronterie.

Devant l'écrit coupable à ses yeux présenté

Elle ne peut nier son infidélité.

Mais, loin de se courber sous le poids de sa faute,

Frémissant de courroux, l'œil fier, la tête haute,

Lorsque de s'expliquer tout lui fait une loi,

L'insolente répond : // ne me plait pas, moi ;

Et se réfugiant dans le dédain, du geste.

De la voix, du regard, elle domine Alceste ;

D'un superbe cynisme elle arme sa beauté,

Et la honte jamais n'eut plus de majesté.

Alceste est terrassé par cet excès d'audace ;

La prière bientôt succède h. la menace.

De batterie alors changeant subitement,

La trompeuse beauté feint l'attendrissement.

Déployant de son art la séduisante adresse,

Son regard douloureux le gronde et le caresse ;

Elle emprunte à l'amour, ignoré de son cœur,

De son plaintif accent la suave douceur,

Murmure, en soupirant, des reproches d'amante :

Les yeux, la voix, le geste, il n'est rien qui ne mente.

D'un invincible charme Alceste enveloppé, La regarde, l'écoute, et sent qu'il est trompé. Mais, impuissant à rompre une chaîne honteuse,,. Il se confie encore à cette foi douteuse Jusqu'au moment fatal où, lu publiquement, Chacun de ses billets devient un châtiment.

Quand elle voit sur elle éclater la tempête,

Elle ne doit baisser ni relever la tête :

Aux outrages subis la superbe beauté

Oppose le silence et l'immobilité.

De son cœur ulcéré trahissant le supplice,

Un sourire glacé sur ses lèvres se glisse.

Devant Alceste enfin courbant son front altier,

Elle convient des torts qu'elle ne peut nier.

D'un trop juste courroux étouffant le murmure^

Il ose encor offrir sa main à la parjure ;

Mais il veut que, fuyant un monde qui la perd,

Célimène le suive en un lointain désert.

D'un pardon généreux celle-ci peu touchée

Ne veut pas qu'au désert sa beauté soit cachée/

Et refuse, malgré des affronts éclatants.

D'aller dans un exil enterrer ses vingt ans :

La coquette à cette offre est poliment rebelle.

Quoique l'hymen offert soit sans attraits pour elle

Elle s'y résoudrait, mais trop tard : ce moment

D'Alceste voit finir le long aveuglement,

Et son cœur, détestant une indigne maîtresse,

De l'hymen à son tour refuse la promesse.

Elle est calme ; nul pli sur son front, nul coup d'oeil

Ne trahit les tourments qu'endure son orgueil :

Elle se tait, salue, et toujours séduisante,

Dans son abaissement est encore imposante.

Corneille sur la scène a souvent présenté L'amour par le devoir noblement surmonté.

Dans Pauline, à la fois cœur tendre, esprit austère,

Pleine d'un chaste amour que sa raison fait taire,

Un talent délicat se doit faire admirer.

Jamais la passion ne la vient égarer ;

Dans ses doux souvenirs, dans son devoir constante,

Elle pense en épouse, elle sent en amante.

Révélez, par un art aujourd'hui peu connu,

La puissance d'un jeu savamment contenu.'

Que des inflexions d'une finesse extrême

Indiquent la vertu veillant sur elle-même.

Gardant pieusement la salutaire peur

Qui seule nous fait vaincre en ces luttes du cœur.

Loin d'oser le blâmer, on admire, on révère

Le sentiment fidèle inspiré par Sévère.

On l'entend consoler son courage abattu.

Lui tracer son devoir, raffermir sa vertu.

Lui donner à la fois le précepte et l'exemple.

Après l'outrage aux dieux accompli dans le temple,

De son époux chrétien blâmant l'impiété.

Elle veut que son nom ne soit pas insulté.

Son trépas la rendrait à l'amour de Sévère :

Pour ses jours menacés elle implore son père.

Lorsqu'il veut du martyre affronter les douleurs,

Pauline à son époux apparaît toute en pleurs ;

Et, dans les mouvements où son zèle l'engage,

Elle emprunte à l'amour son plus tendre langage.

Mais qu'elle n'en ait point les transports et l'accent :

C'est l'amour du devoir que Pauline ressent ;

Et devant les périls que cherche une sainte âme,

Jusqu'à la passion s'il s'exalte et s'enflamme,

La vive expression de ce pur sentiment

Ne peut point de l'amour avoir l'emportement.

Gardez qu'un cri, qu'un geste impétueux n'altère

De son émotion le noble caractère.

Quand Polyeucte, avant de marcher â la mort,

A Sévère étonné la cède sans effort.

Celui-ci, que confond une vertu semblable,

Ne comprend pas qu'un homme en puisse être capable ;

Avant de la céder il eût perdu le jour...

Craignant et pressentant des paroles d'amour,

Pauline l'interrompt, et bientôt lui retire

Jusqu'au plus vague espoir qui le pourrait séduire.

Elle ose confier même, en un tel moment.

Le salut d'un époux à l'honneur d'un amant :

D'une âme honnête et grande, ô beauté sans pareille ! On connaît à ces traits les filles de Corneille.

Du sublime discours par Sévère écouté,

Pas un mot au hasard ne doit être jeté.

Vous la voyez et simple, et grave, et mesurée,

Respectant du devoir la limite sacrée.

Et dans le cercle étroit que lui trace Phonneur

Enfermant son regard, sa parole, son cœur,

]Ne soyons pas surpris que la grâce divine

Vienne de ses rayons illuminer Pauline :

Peut-elle du vrai Dieu méconnaître la loi ?

Elle est par sa vertu préparée à la foi,

Et cette âme, au devoir toujours assujettie,

Etait chrétienne avant que d'être convertie.

Aussi quand elle voit d'un corps vil et mortel

Polyeucte sortir pour conquérir le ciel,

Ce supplice pour elle est un sanglant baptême.

Cette femme, au martyre aspirant elle-même.

N'a plus rien de terrestre ; h. son père étonné

Elle apparaît le front de splendeur couronné.

Je sais, je vois, je crois : cette mystique phrase

La plonge, en s'échappant, dans une sainte extase.

Elle voit Polyeucte et Néarque ; tous deux

Tendent les bras vers elle et l'appellent près d'eux ;

Elle voit au séjour où s'élance son âme

La palme qui l'attend, le Dieu qu'elle proclame.

CHANT QUATIUÈMB 87

D'un si rare trésor comprenant la valeur,

Sévère s'en rend digne à force de malheur.

Il ne veut pas, prenant Pauline pour modèle,

En courage, en grandeur être vaincu par elle.

Il accomplit ses vœux, loin de leur résister,

Et la perd à jamais pour la mieux mériter.

Ressentant pour sa belle et vertueuse amante

Une admiration que chaque instant augmente,

Il ignore du cœur les mouvements pieux ;

C'est sans y renoncer qu'il doute de ses dieux.

Sans vouloir l'adopter, vantant la foi chrétienne.

Ce cœur n'a pas besoin d'un Dieu qui le soutienne.

Dans les cultes divers sa raison ne veut voir

Qu'une base donnée au souverain pouvoir :

Aux dogmes, quels qu'ils soient, il a fermé son âme

Qu'un noble amour possède et que l'honneur réclame.

Baron, qui fut pour nous un exemple si beau,

Dans Sévère conquit un triomphe nouveau

Parlerai -je du Gid, de cette âme espagnole Que révèlent si bien sa première parole Et son front jeune et fier où monte la rougeur A cette question : Rodrigue^ as-iu du cœur? Devant l'indigne affront qui flétrit son vieux père Il est tout frémissant de honte et de colère. Prêt sur l'heure à donner, à braver le trépas, Il demande quel nom doit châtier son bras ;

S8 l'art théâtral

Et ce nom prononcé fait tomber son audace, Et Pépée, en ses mains remise, l'embarrasse. Que résoudre ? Va-t-il, en ce funeste jour, Oublier son honneur, immoler son amour ? Dans un long monologue il hésite, il balance. Enfin à son amour il impose silence :

A l'honneur paternel se vouant tout entier. Il veut punir Gormas et court le défier. Sans paraître touché du péril qu'il affronte, Sans colère, sans bruit il provoque le comte. Quand celui-ci s'emporte, il l'invite au sang-froid. Sûr de lui, confiant dans sa force et son droit,' D'un superbe adversaire il brave l'arrogance : On sent qu'un cœur rempli d'une telle assurance, A son premier danger s'offrant si simplement, Porte d'un grand destin le fier pressentiment.

On a vu des acteurs (il m'en souvient encore) Affecter dans le Cid des airs de matamore : Ils changeaient les défis en de bruyants débats, Et Rodrigue criait en disant : Parlons bas!

Après qu'il a tué le père de Chimène, Son amoureux chagrin près d'elle le ramène : Elle le voit, tombant à genoux, la prier De tourner contre lui son glaive meurtrier.

cha:vt quatrième 89

En peignant sa douleur respectueuse et tendre, Au ton fade et plaintif gardez- vous de descendre, Et dans tout ce qu'il dit sachez faire sentir L'accent de la tristesse et non du repentir. Ce n'est point un pardon que Rodrigue demande : Peut-il se reprocher ce que l'honneur commande?

Quand du jeune héros les rapides exploits

Viennent sauver ses jours du châtiment des lois,

Lorsque don Sanche oppose un bras sans renommée

Au jeune et fier vainqueur d'un héros, d'une armée,

Rodrigue ne veut point, dans sa fidélité.

Combattre le vengeur par Chimène accepté ;

A mourir pour Chimène il veut mettre sa gloire.

Celle-ci, pour forcer le Cid à la victoire,

Dans ce cœur amoureux, que la douleur abat,

Laisse tomber un mot qui l'appelle au combat.

Le héros tout à coup s'éveille, se ranime,

Et même aux plus vaillants jette un défi sublime.

Mais que, dans ce moment, don Quichotte nouveau.

Il n'aille pas tirer son glaive du fourreau.

Il est seul : à quoi bon la valeur solitaire ?

Pour tirer votre épée ayez un adversaire,

Ou, du fou de la Manche émulateur fervent.

Que devant lui l'acteur ait un moulin à vent.

go L ART THEATRAL

Des femmes que créa ta muse vigoureuse,

Corneille, ta Camille est la plus amoureuse.

La patrie et l'honneur, mots stériles et vains !

L'amour est tout pour elle, et ses rayons divins

ËchaufTent seuls le cœur de la jeune Romaine.

Que la vertu des siens lui paraît inhumaine !

Que lui font ces devoirs dont ils parlent toujours ?

Adorer Curiace et conserver ses jours,

A cette seule loi son âme est asservie :

C'est là le seul devoir de son cœur^ de sa vie :

A ses yeux fascinés tout autre est criminel,

Et l'amour filial, et l'amour fraternel,

Et Rome triomphant par les exploits d'Horace,

Qu'est-ce que tout cela près de son Curiace ?

Aussi comme elle écoute avec anxiété

Cet horrible duel longuement raconté 1

Comme elle suit, l'œil fixe et d'effroi palpitante,

Tous les détails affreux de la lutle sanglante !

Lorsque du coup mortel Curiace est frappé,

On entend un sanglot de son sein échappé ;

Sur un siège voisin elle tombe immobile :

Mais la voix de son père a ranimé Camille.

La joie a du vieillard effacé les douleurs :

Au nom de Rome heureuse il lui défend les pleurs.

Alors, pour le braver, on voit l'infortunée

Soi-même se contant sa propre destinée ;

Elle veut attrister la gloire d'un tel jour.

Et du triomphateur insulter le retour :

Rebelle à sa famille et fidèle à sa flamme, De colère et de haine elle gonfle son âme. Horace vient, la joie et l'orgueil dans les yeux : 11 montre, en le vantant, son bras victorieux : Devant elle, à la voix de ce frère barbare, Des armes des vaincus la muraille se pare, Camille se contraint : mais lorsqu'insolemment Ce vainqueur lui prescrit d'oublier son amant, Le torrent contenu déborde avec furie : Elle insulte à la fois son frère et sa patrie, Rome, cette cité fière d'alTreux exploits, Dont par elle le nom prononcé quatre fois Emprunte à la douleur, au courroux qui l'entraîne, Quatre accents diff'érents de foudroyante haine. S'armant d'un front superbe et d'un geste insolent. Sa loquace fureur grandit en s'exhalant : Avec cette fureur semble grandir encore L'image des malheurs que pour Rome elle implore. Son regard semble errer sur cent peuples divers, Et contre son pays appeler l'univers ; Et vers le ciel ses yeux et ses mains qu'elle lève Y vont chercher les maux que sa vengeance rêve. Mais c'est peu que du ciel le terrible pouvoir Déchaîne ces fléaux : Camille veut les voir : D'un déluge de feu voir la flamme descendre, Et Rome se changer en un monceau de cendre, (( Du dernier des Romains voir le dernier soupir. En être seule cause et mourir de plaisir ! »

Que son rire effrayant à la phrase dernière Fasse frémir d'horreur la salie toute entière !

Des tragiques acteurs, Lekain fut le plus grand

Qui, contre son physique, eut à lutter pourtant I

Ainsi devant la cour lorsqu'il eut le courage

De remplacer Grandval au séduisant visage,

Ce brillant favori du beau sexe titré,

Et d'être le sultan par Zaïre adoré.

Un murmure grondeur et de sinistre augure

Du nouvel Orosmane accueillit la figure :

<( Qu'il est laid I » disait-on avec un froid dédain.

Mais de son jeu vainqueur le charme fut soudain ;

Et quand la passion de son âme exhalée

Lui prêta ces regards dont la vue est troublée,

La salle frissonna d'un murmure nouveau ;

Les femmes, Toeil en pleurs, s'écriaient : a Qu'il est beau 1 »

Quand Nérestan, cédant au zèle qui l'inspire. Au superbe soudan vient demander Zaïre, Lekain, après avoir des prisonniers chrétiens Refusé la rançon et brisé les liens, Devant le chevalier, tournait vers sa maîtresse Un long regard empreint d'une douce tendresse, Un regard amoureux ensemble et protecteur ; Puis, d'un maître bientôt reprenant la hauteur,

Souriait de dédain à l'insolente idée Que Zaïre aux chrétiens par lui fût accordée Enivré de l'amour de cet être charmant, Il unissait en lui le monarque et l'amant : Étalant sur la scène avec magnificence Le fastueux orgueil de la toute-puissance. Sous son calme imposant le spectateur sentait L'ardente passion dont son cœur palpitait.

Le chevalier, qui plaint la chrétienne infidèle, La regarde et soupire, en se séparant d'elle ; Orosmane le voit, et dans son cœur blessé S'élève un doute injuste, et bientôt repoussé. Il s'étonne, il rougit de ce moment d'ombrage : Il y voit pour Zaïre un odieux outrage. C'est alors que Lekain disait avec fierté : Je ne suis point jaloux ; puis, comme un cri jeté, 11 laissait échapper ces mots, présage horrible : Si je l'étais jamais!... Et son accent terrible. Et l'éclair dont soudain s'enflammait son regard, Et sa main où semblait s'agiter un poignard. Tout préparait de loin, tout révélait d'avance D'un cœur impétueux la tragique souffrance, Les fougueuses douleurs qui l'allaient traverser, Les larmes de ses yeux, indignés d'en verser, Les injustes fureurs dont Zaïre est victime, Et lui-même sur lui se vengeant de son crime.

Dans Tancrède il montrait non moins heureusement Et le guerrier loyal et le loyal amant.

Quand de mes jeunes ans l'image me caresse, Des récits des vieillards je berce ma vieillesse. Je n'entends plus leurs voix qui me vantaient toujours Du Théâtre-Français les antiques beaux jours. Ces conteurs d'un passé dont j'admirais l'histoire, Et dont mes rêves vains ressuscitaient la gloire, Ils sont partis : vers eux m'abrégeant le chemin, Chaque jour me conduit au jour sans lendemain. Ils aimaient à parler de cet art que j'adore, Et de leurs souvenirs je me souviens encore. Jamais ils ne trouvaient de termes assez forts Pour peindre du public l'ivresse et les transports, Quand Tancrède, prenant pour son digne interprète Lekain, brillant écho des pensers du poète, Sur les lieux dont il fut proscrit injustement Promenait des regards pleins d'attendrissement; Sentant par le bonheur sa poitrine oppressée. S'arrêtait, reprenait sa marche commencée, A chaque objet nouveau qu'apercevaient ses yeux Tressaillait, s'écriait en regardant les cieux Pour les remercier d'un retour si prospère : A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!

CHANT QUATRIEME QO

Du jeu muet, dit-on, par l'acteur inventé

Si grande, si touchante était la vérité,

Que tous les spectateurs, impatients d'entendre

Le vers qu'avec tant d'art il leur faisait attendre,

Au moment où ce vers s'échappait de son cœur,

En même temps que lui le murmuraient en chœur.

Au milieu des douleurs dont son àme est flétrie,

Oui, Tancrède est heureux de revoir sa patrie,

Cette terre qui fut son berceau, les doux cieux

Par un cruel exil rendus plus précieux,

Ce pays qu'il aimait et qu'il revient défendre :

Mais son accent trahit un sentiment plus tendre.

Là, sur le sol natal par lui tant désiré,

Respire de ses vœux l'objet pur et sacré,

Et l'amour du pays qui l'anime et le guide

S'échauffe de l'amour qu'inspire Aménaïde.

Mais que dis-je? à l'amour quand un cœur s'est donné,

Tout autre sentiment est par lui dominé ;

L'astre du jour ainsi vient couvrir de son ombre

Ces étoiles, ces feux, soleils de la nuit sombre.

Amante de Tancrède, ô toi si justement Fière de ton amour, fière de ton amant, Que ton âme, unissant la force à la tendresse. Porte avec dignité la douleur qui l'oppresse !

Au guerrier qui t'adore égale en loyauté,

Superbe de courage et de fidélité.

De tes accusateurs tu dédaignes roiïense :

Que t'importe en effet ce qu'un vain monde pense!

Tu sais, tu crois du moins que, certain de ta foi,

Ton chevalier jamais ne doutera de toi ;

Et cependant, ô honte ! ô comble de l'injure !

Il doute, il te soupçonne, il croit à ton parjure :

C'est par pitié pour toi qu'il devient ton appui.

Dans quel étonnement ta tombes devant lui !

Puis, songeant à ce prix de ta longue tendresse,

Accablée un moment, ta fierté se redresse !

Ton indignation éclate : ce n'est pas

Ce courroux ressenti par d'orgueilleux appas.

Ces mouvements jaloux, cruels, où s'abandonne

La farouche Roxane ou l'altière Ilermione :

C'est l'orgueil d'un cœur tendre et sensible à l'honneur

Qui d'une illusion a perdu le bonheur.

Le soupçon de Tancrède est un poids trop pénible,

Et chez un tel amant lui semblait impossible.

Impossible! ce mot comme un cri doit partir :

Clairon avec éclat le faisait retentir.

Mais comme Aménaïde est belle en sa vengeance I

Aux dangers que Tancrède affronte elle s'élance ;

Elle veut près de lui mourir, et que sa mort

A son injuste amant laisse un juste remord.

Les mots amour, honneur, que porte la bannière

Du héros, de l'ingrat dont elle était si ficre.

CHATîT QUATRIEME 97

Sont la devise aussi que la noble beauté Porte au fond de son cœur avec fidélité. Si le ciel l'eût faite homme, il eût offert en elle De la chevalerie un sublime modèle.

Me faut-il maintenant montrer à vos regards Le fol amour troublant la raison des vieillards ?

Quand l'horloge du temps, qui marche avec vitesse,

Sonne pour un mortel l'heure de la vieillesse, , Devant lui s'ouvre un court et nouvel avenir ;

Il tient au monde encor, mais par le souvenir. 1 Vieilllir, c'est au tombeau s'apprêter à descendre :

C'est un commencement de néant et de cendre.

Toujours, nous regardant d'un œil sombre et jaloux : (L'impitoyable mort veille à côté de nous. I Chaque jour est un bien que la mort nous envie ; ; Et, dès nos premiers pas, tout nous montre la vie

Incertaine, rapide et prête à nous quitter :

L'heure où je la reçois commence à me l'ôter.

Dans les corps vieillissants que les ans affaiblissent Heureuses mille fois les âmes qui vieillissent I Du joug des passions quand ils sont affranchis, , Heureux les fronts ridés et les cheveux blanchis I

L'amour, l'ambition, que le bon La Fontaine

Nomme les deux démons de l'existence humaine,

<]es hôtes, dont toujours il se faut défier,

Ne viendront plus troubler la paix de son foyer.

Un des plus grands malheurs est d'avoir en partage.

Avec l'âge qu'on a, les penchants d'un autre âge,

Du moins un noble but, des travaux glorieux,

Peuvent justifier un cœur ambitieux

Qui, d'une longue vie apportant la science,

Nous fait part du trésor de son expérience.

Mais l'amour d'un vieillard est toujours insensé ;

Il ne peut point, pour plaire, invoquer son passé :

A la jeune beauté dont il porte la chaîne

Il offre un vain débris, une tombe prochaine.

Mithridate, bravant des destins inhumains, Est vaincu par l'amour plus que par les Romains ; Ses lauriers sont flétris, sa gloire est éclipsée, Et toujours une femme attire sa pensée. L'aspect de ses deux fils vient redoubler ses maux : Ce ne sont point des fils pour lui, mais des rivaux. Ils ont quitté les lieux confiés à leur garde, Et d'un œil courroucé leur père les regarde. Parlant à tous les deux en maître mécontent. Il est pour Xipharès moins sévère pourtant ; Puis il les congédie, et, seul avec Arbate, Du vieillard ombrageux la jalousie éclate.

CHANT QUATRIEMK 99-

Il conte en peu de mots avec rapidité Sa défaite, sa fuite et son adversité, Pour en venir plus tôt à parler de Monime, Et sa voix à ce nom s'émeut et se ranime,

^Et son front de vaincu se lève menaçant. Tout montre du vieux roi l'amour jeune et puissant, Prompt à la défiance ainsi qu'à la colère, Et tout prêt à punir, quand il craint de déplaire. Il sait aimer, haïr avec la même ardeur,

, Sans générosité, mais non pas sans grandeur. \me passionnée, inquiète, hardie, .^usée, et descendant jusqu'à la perfidie, Tandis qu'un fol amour bouillonne dans son sein, 5on esprit vaste enfante un sublime dessein. 1 fait marcher de front l'amant et le grand homme : » aincu par les Romains, il veut assiéger Rome, ^a vaincre dans ses murs, en face de ses dieux. )e ce héros, traçant son plan victorieux, ^uela parole soit nette, fière, agitée, irave, quoique rapide, et non point emportée. )aand d'un hymen lointain il ordonne les nœuds^ l porte sur Pharnace un regard soupçonneux, 'liarnace qui, d'un père aïï'rontant l'anathème, ime Rome qu'il hait et Monime qu'il aime. l hait avec plaisir ce fils toujours fatal : lais lorsqu'en Xipharès il découvre un rival, In songeant à ce cœur si loyal, si fidèle, [ porte avec chagrin cette haine nouvelle.

VjoWersitas^^ \

Pour ravir à Monime un secret dangereux,

Il la trompe, en feignant un amour généreux ;

Et dès qu'il a surpris le secret de sa flamme,

Son visage soudain change, et trahit son âme.

Brizard en cet instant faisait frémir d'effroi :

On tremblait en voyant dans les yeux du vieux roi,

Sur son front, qui du calme affectait l'apparence,

S'allumer la colère et passer la vengeance.

Dans ce jeu de visage, où Brizard excellait,

Au public effrayé son silence parlait.

Au bruit des ennemis amenés par Pharnace

domme il était saisi d'une héroïque audace î

Tout à coup sur son casque il jetait ses deux mains,

Et d'une voix terrible il criait : Les Romains !

Qu'un double sentiment à nos regards éclate, Et que toujours l'acteur nous peigne en Mithridate Des rois humiliés le vengeur orgueilleux. Et le vieillard brûlé d'un amour malheureux.

La comédie encor m'offre le vieux Danville, Faible et fier tout ensemble, à s'alarmer facile, Et près d'un jeune objet orné de vingt printemps, Gardien ombrageux d'un front de soixante ans. Lui, de sa passion rien ne le vient distraire : Pour le bonheur d'Hortense il s'efforce à lui plaire ;

CHANT QUATRIEME lOI

A ce tendre devoir tout est sacrifié :

Père, son fils par lui semble presque oublié ;

Maître, un vieux serviteur l'importune et l'irrite ;

Ami, son vieil ami de collège il l'évite.

Sous le joug de l'hymen, hélas ! courbé trop tard,

Adieu le doux repos, si chéri du vieillard !

Adieu de son passé la longue indépendance !

L'amour des vains plaisirs, la parure, la danse,

Le désir d'attirer les regards et les cœurs,

Les jugements du monde et ses propos moqueurs,

Les modernes Lauzuns, dont la gloire consiste

A grossir chaque jour une indiscrète liste,

Comédiens d'amour privés de cœurs d'amants,

Pour lui que de périls, de terreurs, de tourments l

Eh I comment triompher de l'âge qui l'accable ?

De tous ses ennemis c'est le plus implacable.

Jeune de passion, il voit avec douleur

Ses rides de son âge attester le malheur,

A son front noble et bon la vieillesse attachée :

Dans le fond de son cœur sa jeunesse est cachée.

Cet ornement fragile est regretté par lui,

Avec des yeux chagrins il le voit en autrui.

Le duc, de quel accent sa colère le nomme I

Comme il déteste en lui le rival, le jeune homme !

Que Danville, courbé sous un joug qu'il chérit, Soit faible par le cœur, mais jamais par l'esprit,

Et qu'évitant le ton d'un Géronte crédule,

Son malheur à nos yeux ne soit point ridicule.

Des beaux jours qu'il n'a plus vainement envieux,

Avec quelle amertume il se dit : Je suis vieux !

Ah ! si la jalousie, au temps de la jeunesse,

Est un des plus grands maux que notre âme connaisse,

Combien son aiguillon est plus vif mille l'ois

Quand des ans sur sa tête on sent le triste poids !

C'est du ciel doublement éprouver la colère

Qu'aimer dans la saison où l'on cesse de plaire ;

Il est dur pour des cœurs de tendresse altérés

De lire leur vieillesse en des yeux adorés :

Des amants surannés c'est l'éternelle crainte.

Sans cesse redoutant la froideur ou la feinte,

Attachant sur l'objet de leur culte amoureux

Un regard inquiet, suppliant, malheureux,

Leurs discours sont contraints, leurs transports sont timides

En parlant de leur flïimme ils songent à leurs rides.

A défaut de l'amour, Danville, par pitié

De sa frivole épouse implore l'amitié.

Sa touchante douceur, attendrissant Hortense,

De l'âge en ce moment efface la distance.

Quand, le récompensant par de tendres égards.

Elle préfère au bal un souper de vieillards,

Age, chagrin, tout fuit, et, dans son allégresse,

Il semble illuminé d'un rayon de jeunesse.

Quel coup de foudre, ô ciel ! lorsqu'un billet fatal

La lui montre fuyant le souper pour le bal !

CHANT QUATRIÈME Io3^

Une subite fièvre agite sa pensée.

De confus mouvements l'âme bouleversée,

Il s'habille en disant : Je reste ^ et cette fois

La parole n'est plus d'accord avec sa voix.

Dans le moment terrible où le trouble d'Hortense

Atteste d'un rival la secrète présence,

Il contient la fureur dont il est possédé ;

Mai» au baiser du soir par elle demandé.

Dans son regard surpris tout à coup on voit naître

Une indignation, dont il se rend le maître.

Le voilà donc enfin, ce duc si détesté !

Par un défi soudain, à sa face jeté,

Comme il se sent heureux de venger son outrage,

De redevenir jeune en montrant son courage,

De prouver que le temps encor n'affaiblit pas

La chaleur de son cœur, la vigueur de son bras !

Mais, tout en s'exhalant, son ardente colère

Redoute les éclats d'une voix qu'il modère,

Et le vieillard jaloux, dans sa maison, la nuit.

Veut du moins échapper au scandale du bruit.

Talma faisait sentir cette exquise finesse

Qui de son rôle encor rehaussait la noblesse :

Un grand acteur ajoute, en son jeu créateur,

De nouvelles beautés aux beautés de l'auteur.

J'ai conté de l'amour les tragiques fureurs, Les tourments douloureux, les sanglantes horreurs En dois-je négliger de plus douces images, Ces portraits dont Molière égaya ses ouvrages, Ces couples d'amoureux qui, prompts à s'irriter, En jurant de se fuir, ne se peuvent quitter ? La querelle, aux amants chose si familière, Dans sa marche, toujours prévue et régulière, Partant du même point, arrive constamment, Par le môme chemin, au même dénoûment.

Dans un sujet futile elle prend sa naissance, Et sa gradation mène à sa décroissance. Sitôt qu'en son orgueil Tamant se croit hlessé, Un serment de rupture est par lui prononcé. A peine ce serment de sa bouche s'envole. Prêt à désavouer l'imprudente parole,

loG

Par un sot point d'honneur il se sent retenir,

Et prolonge son tort pour n'en point convenir.

Il pourrait d'un seul mot terminer la querelle :

Mais il veut s'éloigner afin qu'on le rappelle ;

Et voyant qu'en sa fuite on ne l'arrête pas.

Pour bien montrer qu'il part il revient sur ses pas ;

Et l'amante à son tour, qui ressent cette offense,

Masque son fier dépit d'un air d'indifférence.

Ils soulagent leurs cœurs de colère oppressés

Par mille traits blessants rapidement lancés.

Mais, loin qu'un tel débat nous donne quelque alarme,

C'est un courroux d'enfants dont le tableau nous charme.

Les Grecs peignaient l'amour sous des traits enfantins :

Il est ce qu'il était aux temps les plus lointains.

La figure du monde en vain se renouvelle :

Il porte avec orgueil son enfance immortelle.

Ces scènes de dépit, d'un effet si piquant, Veulent qu'avec chaleur les acteurs s'attaquant, Portent, parent les coups avec même vitesse ; Qu'on sente de leur ton l'uniforme justesse ; Qu'ils sachent l'un et l'autre accorder constamment Le regard, le débit, les temps, le mouvement. Le jeu des deux côtés est vif, leste, rapide : Faux braves affectant une allure intrépide, Et par des mots amers désavoués tout bas, S'excitant au courage et n'y parvenant pas.

CHANT CINQUIEME ÏO7

Vaincus par un amour ardent, jeune, sincère,

Tout près de se briser, leur lien se resserre :

Gênés de leur serment qu'ils voudraient violer,

Leur orgueil expirant cherche à capituler.

La scène dans sa marche est ici ralentie ;

L'attendrissement vient, la colère est partie.

Mais ces amants encor semblent prendre plaisir

A retarder l'instant qu'appelle leur désir :

L'un veut demander grâce et craint qu'on le refuse ;

L'autre pour pardonner attend que l'on s'accuse.

Ils retiennent tous deux le mot tendre et charmant,

Signal accoutumé du raccommodement :

Ce mot échappe enfin ; mais avant qu'ils le disent,

Il faut que dans leurs yeux les spectateurs le lisent,

Qu'on sente de leurs cœurs l'inquiet repentir

Aux soupirs amoureux qui n'osent en sortir,

Mais par qui leur parole hésite et leur voix tremble :

C'est un duo qui veut un admirable ensemble.

D'un mouvement égal l'un l'autre s'irritant,

L'impression donnée est rendue à l'instant.

Des sexes différents la nuance s'observe :

Si l'un a plus de feu, l'autre a plus de réserve.

C'est pour nous un tableau suave et ravissant Qu'un amour ignoré du cœur qui le ressent. Enfant du bon Sedaine, aimable Victorine, J'ai vu Mars te prêter, avec sa voix divine.

io8

Les attraits ingénus qu'épargnait, dans son cours,

Le vieillard si pressé d'emporter nos beaux jours.

Le fils de la maison, par le lait de ta mère

Entre vous partagé, devint presque ton frère :

Il est beau, jeune, aimable; et toi, dans ta candeur.

Tu l'aimes autrement que ne l'aime sa sœur.

Au seul mot de duel la frayeur te domine ;

L'amour non-seulement prévoit, mais il devine :

Tremblante pour des jours qui te sont précieux.

D'involontaires pleurs humectent tes doux yeux»

Il tarde à revenir, et toujours vers la porte

Où ton pas se dirige, où ton regard se porte;

Plus tard, folle de joie, on te voit en sautant

Annoncer le retour que tu désirais tant :

Ainsi, sans que jamais un mot d'amour t'échappe^

Chez toi l'amour toujours se révèle et nous frappe.

Ce jeune maître, hélas I si tendrement chéri.

Abusée un instant, tu crois qu'il a péri.

Dans les yeux de son père alors cherchant à lire,

Un effroi douloureux t'oppresse et te déchire,

Et toute au désespoir d'un si cruel trépas,

Tu dis en sanglotant : Je ne pleurerai pas.

Mais il vit ; le voici, l'objet de tes alarmes :

Le bonheur en tes yeux amène d'autres larmes ;

De ton sein tout à coup un cri s'est élancé ;

Le chagrin par la joie est soudain effacé.

M"'- CO^rAT

Dans ce rôle parfois des actrices vulgaires, Fières d'exagérer ces mouvements contraires, Des passions du drame affectent les élans : L'excès est le défaut des modernes talents. Chez notre Mars, toujours gracieuse et gentille, C'étaient des mots, des pleurs, des cris de jeune fille. Un rôle d'innocence et d'ingénuité Même dans la douleur veut de la chasteté.

J'aperçois Chérubin que son âge tourmente : En lui le cœur s'éveille et le désir fermente, Et le sein tout gonflé par d'inquiets soupirs, Il appelle l'amour, en cherche les plaisirs, Les mystères charmants qu'il rêve et qu'il ignore. Il a quitté l'enfance et n'est point homme encore . Aussi c'est une actrice au jeune et doux minois Dont le beau page emprunte et les traits et la voix. Chaque femme le charme et lui semble divine : Prêt, au besoin, d'aimer la vieille Marceline, Il voudrait une oreille, un cœur pour y poser Ce mot : J'aime, suivi d'un amoureux baiser. Leste, espiègle, hardi parfois, il ose h peine Lever ses deux grands yeux sur sa belle marraine : Il se trouble à l'aspect de ses nobles appas, Et du trouble qu'il cause il ne s'aperçoit pas. <}uel bonheur le transporte et quel feu le dévore, En sentant sur son front la bouche qu'il adore I

IIO L ART THEATRAL

Parle-t-on d'un soufflet en chemin détourné, Par un autre reçu, mais à lui destiné, A demander raison le voici qui s'apprête, Et la main sur l'épée, il redresse la tète. Cet officier imberbe est un héros naissant : En le voyant si tendre et si fier, on pressent Que son cœur, poursuivant une double victoire. Aura pour passions les femmes et la gloire.

Montrez dans Chérubin du feu, de la galté ;

A la grâce surtout joignez l'agilité.

Il court plus qu'il ne marche, et, prompt à fuir son maître»

Se jette en un fauteuil, saute par la fenêtre :

C'est, Beaumarchais l'a dit, un polisson charmant

Qu'envierait une mère, et qu'on gronde en l'aimant.

Pour lui quel sentiment éprouve la comtesse ?

De l'amour ? Pas encore : une vague tendresse,

Un de ces sentiments funestes au devoir,

Et tout pleins d'un danger qu'on voudrait ne pas voir.

Son époux la néglige, et, dans sa solitude.

D'un air distrait, rêveur, elle a pris l'habitude.

Où vont sa rêverie et sa distraction ?

Observez-la : voyez sa vive émotion

Quand, au page charmant, qu'elle regarde à peine^

Elle adresse Padieu que doit une marraine :

CHANT CINQUIÈME III

Elle rougit, hésite, et n'ose envisager Ce jeune Chérubin, son rêve et son danger ; Craignant une fatale et séduisante amorce. Elle veut se combattre et n'en a pas la force. Cet enfant, à la voix si tendre, à l'œil si doux, Elle l'entend chanter son amour à genoux, Et par mille détails de toilette, elle semble Rechercher un péril dont pourtant elle tremble.

Aux types féminins créés par Marivaux Le public a toujours prodigué ses bravos. Charmante Italienne à Paris transplantée, Silvia les offrit à la foule enchantée : Un rôle, où son talent jamais ne s'oublia, Fut orné par l'auteur du nom de Silvia. Contât et Mars, depuis, ont de ces personnages Reproduit à leur tour de brillantes images. " Toutes deux possédaient le secret d'exprimer El le désir de plaire et la crainte d'aimer, Cet amour plein d'esprit, de bon ton et de grâces, Et dont notre sourire accueille les disgrâces. Uune et Tautre savaient, avec un art charmant, Retarder un aveu jusques au dénoûment : Car cet aveu si doux que l'on brûle d'entendre, Marivaux s'ingénie à nous le faire attendre. C'est là que son talent se montre avec bonheur : Connaissant; disait-on, tous les sentiers du cœur

Dont noire Poquelin a su les grandes routes,

11 offre à nos regards de gracieuses joutes

Où, le combat fini, ceux qui luttaient entre eux

Sont des vainqueurs soumis et des vaincus heureux.

Marivaux, de l'amour retraçant la puissance,

Pour mieux peindre ses jeux, le montre à sa naissance.

Redoutant le danger des nœuds mal assortis,

Dorante et Silvia, tous les deux travestis.

S'éprouvent ; mais il faut qu'en les voyant paraître,

Sous l'habit du valet on devine le maître,

Qu'ils s'étonnent l'un l'autre, et qu'insensiblement

L'étonnement amène un tendre sentiment.

Imitez de l'auteur la faute volontaire :

De leur déguisement trahissant le mystère,

Les héros de sa pièce, en leur galant jargon,

Prêtent à l'antichambre un esprit de salon.

Pasquin, Lisettte, avec leur attitude outrée,

Sous leurs brillants habits ont un ton de livrée,

Et de la vérité l'auteur peu soucieux

Veut ici divertir notre esprit et nos yeux.

Chacun d'eux à singer son maître s'étudie,

Et l'imitation est de la parodie :

Mais on les voit du moins tenter un vain effort

Pour mettre leur langage et leurs habits d'accord.

Les maîtres, moins sensés, semblent croire inutile

De réformer en eux la tournure et le style.

CHANT CINQUIEME I I C

La naissance et le rang semblent les séparer ; Maudissant leur destin, ils doivent l'admirer : Rencontrer chez des gens de condition basse Cette distinction, cet esprit plein de grâce, Ce langage au ton noble, aux tours ingénieux, Tout ce qui charme enfin l'esprit, l'âme et les yeux,* Ce contraste éclatant de l'état, du mérite, Injustice du sort dont notre cœur s'irrite, Que do séductions ! comment leur échapper ? L'amour de toutes parts les vient envelopper, Dès le commencement leur défaite est certaine : Combat-on un danger qu'on aperçoit à peine ! Livrés en imprudents qui ne redoutent rien Au charme de leur vue et de leur entrelien, Ils se laissent glisser sur l'invisible pente. Etincelle d'abord, et plus tard flamme ardente, Le sentiment qu'en eux on voit naître sitôt Grandit à chaque scène et presque à chaque mot A l'oubli de leur rang on sent qu'il les entraîne. Silvia, qui déjà tient Dorante en sa chaîne, Des douceurs d'un laquais en vain se défendant, S'étonne de rester, et reste cependant.

Repoussant faiblement un amour qui l'outrage, Par des mots trop flatteurs sa bouche l'encourage ; Puis elle sent sa faute, et, pour la réparer. Affecte une rigueur qui permet d'espérer. Sans le vouloir enfin, son imprudence jette Le faux Pasquin aux pieds de la fausse Lisette.

Il4 L*ART THEATRAL

Quelle confusion alors la vient saisir !

Sa honte toutefois se môle de plaisir.

Mais aux propos moqueurs et d'un père et d'un frère,

Elle sent de son cœur déborder la colère,

Et l'actrice doit faire éclater avec art

L'impétuosité d'un courroux babillard.

Avec art, ai-je dit : car son débit rapide

Ne doit jamais cesser d'être net et limpide,

Et sous un fol excès de volubilité

La noblesse s'efface ainsi que la clarté.

Confuse, en elle-même elle n'ose descendre ;

Elle a peur d'y trouver un sentiment trop tendre.

Ici doit se montrer un jeu discret et fin.

Mais, hélas ! que prévoir ? qui pourra mettre fin

Aux combats, à la honte où son âme est en proie?

Ciell... un mot change tout : d'une ineCfable joie

On voit dans son regard luire un subit éclair.

Et son cœur peut sans crainte aimer : elle y voit clair.

A ses tourments succède un bonheur qui l'enivre :

Ainsi d'un songe affreux le réveil nous délivre,

0 de ses maux secrets fortuné dénouement I

Mais c'est peu : Silvia veut que son jeune amant^

Pour la rendre de lui plus certaine et plus fière,

Sacrifie à l'amour sa raison tout entière.

Et que son nom, son rang, il les ose oublier

Jusqu'à ne point rougir de se mésallier ;

CHANT CINQUIEME IIO

Il faut à son orgueil celte nouvelle joie. Que de coquetterie alors elle déploie I La ruse féminine éclate en tout son jour. Renfermant son bonheur et voilant son amour, Que de pièges charmants tendus avec adresse l Montrant, sans les livrer, des trésors de tendresse. Elle ne donne pas, mais n'ôte pas l'espoir : Galathée, en fuyant, se laisse apercevoir. Elle veut cet amour qui brave un sort funeste, Que l'obstacle grandit et qu'une faute atteste. Et que Dorante, heureux d'aimer et d'être aimé, Forme avec joie un nœud par le monde blâmé. Mais pour justifier la faute qu'elle exige, Pour que la passion aille jusqu'au vertige. Pour qu'il puisse surtout d'elle s'enorgueillir. D'une nouvelle grâce elle sait s'embellir. Quelle délicatesse et d'âme et de langage I A lui cacher sa flamme elle-même l'engage. En d'étranges erreurs craignant de le jeter, A cette ardeur si vive on la voit résister. Mais quelle résistance et molle et séduisante I Quel regard attendri I quelle voix caressante ! Non ; si charmant qu'il fût, nul aveu n'offrirait De ce refus si doux le gracieux attrait. Dorante tombe aux pieds de cette enchanteresse, Et Silvia, trop sûre enfin de sa tendresse, D'un essai dangereux sortie avec honneur. Est brillante d'amour, d'orgueil et de bonheur.

ii6

Dubois (i), valet rusé, d'espèce peu commune, D'un maître qu^il chérit veut faire la fortune. Voyez comme par lui, de détour en détour, Une opulente veuve est conduite à l'amour. Sans pitié pour Dorante et sa flamme insensée, Quand elle croit qu'une autre a troublé sa pensée (Une femme plaint peu, vaine de ses appas, Le délire amoureux qu'elle n'inspire pas). Prête à chasser l'amant à sa beauté rebelle. Et qui, brûlant d'amour, ne brûle point pour cUe^ Elle apprend de Dubois qu'il l'adore, et soudain Adieu l'altier dépit et l'apparent dédain I Semblable au pur rayon d'une aurore nouvelle, Une douce lumière en son œil étincelle : L'heureux étonnement qui la vient ranimer Peint le bonheur de plaire et le désir d'aimer. A de menteurs récits dont elle s'émerveille Elle suspend ses yeux, son âme, son oreille. Elle interroge, et veut savoir le lieu, le jour, L'instant qui de Dorante a vu naître l'amour. Non sans quelque plaisir, croyant à sa démence, C'est par la vanité que son amour commence. Ici d'un cœur ému les mouvements sécréta Doivent se refléter en de mobiles traits.

(i) Dans les Fausses confidences de Marivaux..

CHANT CINQUIEME II J

Rappelons-nous de Mars la figure charmante : Dans ses regards plus doux on présageait l'amante, Le tendre sentiment en son âme naissant De la compassion prenait l'aimable accent. Dans ce rôle, Contât, sa belle devancière, Portait son jeu brillant, sa piquante manière, Et peut-être ses yeux, qu'animait le désir, S'arrêtaient sur Dorante avec trop de plaisir. Des dons extérieurs Mars semblait moins charmée ; Elle se laissait prendre au bonheur d'être aimée, Et dans l'expression d'une croissante ardeur L'une avait plus de verve et l'autre de pudeur.

Mais laissons Marivaux et sa muse coquette ; Que de sombres couleurs chargent notre palette : Varions nos aspects, et sachons, en nos vers, Après l'amour galant peindre l'amour pervers.

Néron, impatient de ses vertus factices,

Sent au fond de son cœur bouillonner tous les vices.

D'une longue contrainte il abjure l'ennui.

Et trois ans d'innocence ont trop pesé sur lui ;

Il est las des devoirs où s'enfermait sa vie.

Il est las d'Agrippine, il est las d'Octavie.

Nul obstacle, nul frein ne saurait l'arrêter ;

Il a soif de mal faire et se veut contenter.

Ii8 l'art théâtral

Aux crimes de son règne il s'apprête, il s'excite :

Néron déjà commence à mériter Tacite.

Dans la nuit, sans égards pour son sexe et son rang,

Junie est entraînée au palais du tyran :

Il a, sans être vu, contemplé ses alarmes.

Sa pâleur, son désordre et ses yeux pleins de larmes ;

Et ce triste spectacle, enflammant son désir,

A versé dans son âme un odieux plaisir.

Lorsqu'il fait ce récit à l'infâme Narcisse,

Que sa voix, que son corps de volupté frémisse ;

Que son sourire affreux nous donne le frisson.

Mais surtout delà voix ne forcez pas le son.

Néron n'altère point, de ses chants idolâtre.

Une voix par son ordre applaudie au théâtre.

Et son talent d'acteur est par lui respecté ;

Il unit l'élégance avec la cruauté.

Puis son âme, plus tard aux forfaits enhardie,

N'a point encor goûté le meurtre et Tincendie :

L'opprobre de son règne est tout dans l'avenir,

Et sur ses pas Néron peut encor revenir.

Aussi, quand du passé lui retraçant les charmes,

Burrhus verse à ses pieds de généreuses larmes,

La vertu rentre au cœur du fds d'iEnobarbus :

Mais Narcisse a bientôt fait oublier Burrhus.

Par lui l'instinct pervers tout à coup se réveille,

Et va continuer les crimes de la veille.

Et ce n'est pas l'amour qui du jeune empereur

Fait renaître soudain l'homicide fureur ;

CHANT CINQUIEME IIQ

Non, c'est l'ennui du joug maternel, c'est la rage Contre un esprit altier dont son sort est l'ouvrage , Qui ne veut voir en lui qu'un fils obéissant, Et non de l'univers le maître tout-puissant. C'est par là que Narcisse et l'attaque et le blesse. Et qu'il pousse aux forfaits sa fougueuse faiblesse. L'amour n'est chez Néron qu'un désir effronté, Un caprice des sens et de la vanité, Qu'amuse la douleur et que la plainte irrite. Lâche tyran, tout fier des terreurs qu'il excite, Dans ses hideux penchants jusqu'à ce jour contraint, Il brave, en la fuyant, Agrippine qu'il craint. Et les coups qu'à Pallas a portés sa colère, Par dessus l'affranchi, vont atteindre la mère. Octavie est sa femme, et ce titre est son tort : Le divorce est pour elle un chemin vers la mort. Lui, les honteux excès, le sang, les jeux scéniques, Seront ses seuls penchants et ses plaisirs uniques. De sa terrible mère il n'a point hérité La vaste ambition, l'altière majesté :

Il le sait, s'en irrite, et murmure loin d'elle ; Mais, présente, à son joug il redevient fidèle. Ce joug, sous qui son front s'indigne de fléchir, Le parricide seul pourra l'en affranchir. Dans le Néron naissant présenté par Racine Que le futur Néron s'annonce et se dessine ; Que l'acteur sache enfin, par un coup de son art. Dans ce qu'il fait, montrer ce qu'il fera plus tard.

Indice de fureur et d'une mort certaine, Qu'un regard soit lancé sur la femme hautaine Qui même envers la mort gardera sa fierté, Offrant aux coups le ventre où Néron fut porté. Ce bourreau des Romains que la pourpre décore, L'amitié l'importune, et l'amour, il l'ignore, Et par les nations lâchement obéi, 11 hait le genre humain comme il en est haï.

Tartuffe dans son sein cache un honteux mystère :

Aimant secrètement d'un amour adultère,

Il veut séduire Elmire, et par la trahison

Payer son bienfaiteur et souiller sa maison.

Il ne se combat point; de remords incapable,

Il n^mplore point Dieu contre un amour coupable;

Il veille sur Elmire en jaloux, en amant :

Mais nulle trace en lui d'un amoureux tourment.

Loin de perdre un seul jour l'appétit et le somme.

Loin de vivre de pleurs, de soupirs, le saint homme

De la chair des perdrix nourrit son teint vermeil,

S'humecte de bon vin et dort d'un long sommeiL

Elmire de Tartuffe a deviné la flamme ; L'œil d'une femme lit si vite dans notre âme ! Pendant quelques instants elle sait esquiver La déclaration toujours près d'arriver.

Pour lui, de sa santé s'informant avec zèle, Doucement il s'efforce à se rapprocher d'elle ; Il parcourt tant d'attraits de ses cyniques yeux, Pieusement baissés pour les admirer mieux. Sans en oser parler, il montre sa tendresse, S'empare de ses doigts qu'avec amour il presse. Pose sur ses genoux une indiscrète main, Sait, s'il fut trop hardi, s'arrêter en chemin. Pour ses témérités invente des excuses.

Et s'avance à travers mille petites ruses. Ecoutez ses discours remplis d'un si doux miel ; Comme il parle toujours de Dieu, toujours du ciel l C'est avec un langage humble, ardent et mystique Qu'il attente à l'honneur du foyer domestique. A l'épouse d'Orgon déclarant son ardeur, Son impudicité lui parle de pudeur.

Mais il ne la doit pas condamner au martyre D'une nymphe exposée aux transports d'un satyre, Et le fourbe sait trop qu'à lui-même fatal, Il la révolterait par un amour brutal.

Heureux d'un tête-à-tête où l'on daigne l'entendre, Sa voix, sans s'élever, est animée et tendre ; D'un ton mystérieux il s'exprime, et toujours Suit d'un œil inquiet l'effet de ses discours. Avec quelle mielleuse et sournoise impudence 11 vante des dévots l'amoureuse prudence ! Pour attirer Elmire en un piège trompeur, Il Tespère tenter par un plaisir sans peur :

Sans peur 1 et c'est ainsi que, pour toute morale, 11 prêche effrontément la crainte du scandale, Et qu'il ose, poussant l'audace jusqu'au bout» Nier Celui que nul ne voit, et qui voit tout î

Accusé par Damis, l'aveu même du crime,

Aux yeux trompés d'Orgon, est un acte sublime :

Ce qui dut les briser resserre leurs liens ;

Avec sa fille encor il lui donne ses biens,

Et l'auteur, par un trait de son puissant génie.

Renoue une action que l'on croyait finie.

Mais au but qu'il poursuit comment parviendra-t-il ?

Par quel moyen tromper un trompeur si subtil ?

Ici Molière encor mérite qu'on l'admire.

Tartuffe est par Dorine appelé près d'Elmire.

Honteux de son secret par Damis dénoncé,

Et, contre elle, le cœur doublement courroucé

De l'accusation par sa bouche appuyée,

Et du fâcheux accueil dont sa flamme est payée,

D'un outrage récent supportant mal le poids,

Son abord est contraint, froid et fier à la fois.

Celle dont il reçut ce vertueux outrage

Lui tient en ce moment un différent langage :

Il l'entend, la regarde, et de ce changement

Lui demande la cause avec étonnement.

Puis, avec défiance, il observe, il écoute

Cette femme faisant un aveu qui lui coûte,

Et dont l'émotion, que doit toujours sentir

La sincère vertu condamnée à mentir,

Peut aux yeux de Tartuffe, en cet instant d'épreuve,

D'une illicite flamme être l'heureuse preuve.

Trop imprudent d'abord, Tartuffe maintenant,

A force de prudence, est trop entreprenant ;

Il ose de l'amour vouloir le dernier gage :

Il demanderait moins s'il croyait davantage.

Bientôt le spectateur voit du fourbe effronté

S'accroître les désirs et la témérité.

Dans ses sens tout à coup une fièvre s'allume :

Elmiie s'arme en vain de son pudique rhume,

Et par le double sens qu'enferment ses discours.

En feignant de se rendre, appelle à son secours.

Mais on croirait qu'Orgon, moins mari que complice,

Attend que devant lui son affront s'accomplisse.

Notre imposteur, que rien n'arrête en ce moment,

Marche aux réalités, qu'il convoite ardemment,

Et, dans l'expression de sa flamme insolente,

Son regard est hardi, sa parole brûlante.

Tout obstacle est vaincu, tout scrupule levé ;

Encor quelques instants, le crime est achevé :

Devant un mot pourtant il s'arrête, il hésite ;

Le ciel, dont tant de fois a parlé l'hypocrite,

Tout à coup par Elmire entre eux deux est placé ;

Et c'est devant ce mot, par lui tant prononcé.

Que le masque arraché tombe enfin, et Molière

Du monstre nous fait voir la laideur tout entière.

Mais toujours, par l'effet d'un art prodigieux.

Tartuffe est ridicule, en étant odieux.

Sous deux aspects divers sa figure nous frappe :

L'indignation gronde et le rire s'échappe.

Pour être reproduit avec fidélité.

Il faut qu'il soit comique en sa perversité.

Cet air faux et cafard sur un visage austère, i

Ces yeux levés au ciel, ou baissés vers la terre,

Et d'où s'enfuit parfois la feinte humilité

S'effaçant sous l'audace et la lubricité.

Ces mains jointes, toujours simulant la prière.

Cette langue mystique, à lui si familière.

Et dont il use même en ses propos d'amour ;

Et quand son imposture éclate en tout son jour.

Cet homme, qui devrait implorer l'indulgence,

Osant, au nom du ciel, promettre la vengeance,

Son plaisir du malheur par lui-même apporté

Sous le toit bienfaisant qui l'avait abrité.

Et du nom révéré du prince, le perfide.

Comme du nom du ciel, se faisant une égide,

Ce scélérat à tous parlant superbement,

Et muet tout à coup devant son châtiment ;

Ces fiers coups de pinceau donnés par un grand maître

Que rien n'a surpassés, n'égalera peut-être,

CHANT CLNQUIEME I2L>

Voilà ce qu'au théâtre un acteur studieux

A le noble devoir de montrer à nos yeux.

Que jamais au travail votre talent rebelle

Ne recule devant une tâche si belle !

Que l'admiration sache vous inspirer I

C'est ne comprendre point que ne point admirer.

L'auteur d'une telle œuvre eut un affreux salaire :

Des bigots démasqués l'implacable colère

Persécuta sa vie et châtia sa mort,

Et Bossuet s'unit à leur barbare effort :

On voit avec douleur, lorsque Molière tombe,

L'Aigle de Meaux lancer la foudre sur sa tombe.

0 grand prédicateur de la divine loi,

Le grand poète, hélas ! fut outragé par toi ;

Tu ne pardonnas point, ainsi que Dieu l'ordonne :

Mais l'ombre de Molière aujourd'hui te pardonne,

Molière, qu'à sa mort bénit la charité.

Tu ne prévoyais pas que la postérité,

Juge intègre de ceux que leur siècle renomme,

Dans chacun de vous deux saluerait un grand homme :

Qu'égaux devant la gloire, un jour, du même éclat

Ses rayons couvriraient l'acteur et le prélat.

Molière pouvait-il, du haut de son génie,

S'abaisser jusqu'à croire à son ignominie?

Dans les jeux de la scène habile à nous charmer,

Ce qu'écrivait l'auteur, l'acteur sut l'exprimer.

Les méchants et les sots, race toujours nombreuse, Sur la scène traînés par sa main vigoureuse, Flagellés par ses traits pleins de verve et de sel, Y subissaient l'affront d'un rire universel. Tandis que Bossuet, éloquemment austère, Etalait le néant des grandeurs de la terre, Enseignait nos devoirs avec sévérité, Molière plaisamment disait la vérité, Sur le théâtre, à tous faisant justice égale, Frappant du vice heureux l'impunité légale.

C'est pour de tels forfaits que son nom fut flétri,

Son cercueil insulté, ses mânes sans abri.

0 d'un siècle si grand indigne barbarie 1

La veuve du Poète, en l'apprenant, s'écrie :

<( Quoi ! point de sépulture à ses restes mortels !

<( Et la Grèce à cet homme eût dressé des autels ! »

Celle qui défendait si vaillamment son ombre

N'avait pas, lui vivant, vu ses tourments sans nombre

Elle lui refusa ces plaisirs du foyer

Où les chagrins publics se viennent oublier.

Ce bonheur domestique où, dans les jours d'orage.

L'âme, prête à faillir, retrempe son courage.

Parmi tant de soucis, de travaux accablants,

Quelques doux mots mêlés à des pleurs consolants,

Les soins affectueux, la causerie intime,

L'amour enfin qui seul et console et ranime,

Que rôvait ce grand cœur de chagrin consumé,

Mourant de la douleur d'aimer sans être aimé.

Toi, sourde tant de fois à ses cris de détresse,

Pourquoi ces vains élans de tardive tendresse?

Va, cesse d'étaler si fastueusement

Ton hypocrite deuil, tes larmes d'un moment.

Offre de tes remords une plus sûre preuve :

Femme infidèle, sois une fidèle veuve ;

Garde pieusement son souvenir... Mais non :

Dans un vulgaire hymen tu cours perdre un beau nom.

Honte sur ta mémoire, âme froide et grossière.

Qui n'as pas su mourir la veuve de Molière !

Des tendres sentiments, présents de l'Eternel, Le plus beau, le plus saint est l'amour maternel. La mère ne vit point pour elle ; non : ravie De placer dans un autre et son âme et sa vie, Les douleurs qu'il coûta le lui rendent plus cher : d'est le sang de son sang et la chair de sa chair. Il n'est rien que pour lui son courage n'affronte : Elle brave la mort, elle accepte la honte. Quel oubli de soi-même en tous ses dévouements ! Quelle affection pure, immense 1 et des amants Combien l'amour charnel, égoïste, éphémère, Est petit à côté de l'amour d'une mère I Voyez Mérope : un fils, au trépas arraché, Dans le fond des déserts est loin d'elle caché, Elle le croit frappé par une main barbare : Jusqu'à la rage alors sa tendresse s'égare ;

Elle veut le venger par un meurtre nouveau,

Et, reine, elle se change en un sanglant bourreau.

A nous faire accepter cette alTreuse vengeance

Appliquez et votre âme et votre intelligence.

Que ce cœur maternel à se troubler soit prompt ;

Que son pâle visage et les plis de son front

D'une longue douleur attestent l'habitude ;

Que son regard, errant avec inquiétude,

Semble chercher partout cet enfant précieux^

Ou, tourné vers le ciel, aille implorer les dieux.

Hors le fils qu'elle pleure, il n'est rien qui la touche ;

Elle n'a que deux noms dans le cœur, dans la bouche

ISarbas, Egisthe... Hélas ! quand reparaîtra-t-il,

Narbas, ce vieil ami qui guida son exil,

A qui fut confié le noble sang d'Alcide ?

A-t-il quitté les champs de Messène ? l'Elide

A-t-elle recueilli ce fils, son cher trésor?...

0 doute ! affreux soupçon ! Respire-t-il encor?...

De pensée en pensée ainsi flottant sans cesse,

Ce n'est point la langueur d'une morne tristesse

Qui s'exhale de l'âme en un accent plaintif :

Sa plainte est inquiète et son chagrin actif.

La douleur d'Andromaque est moins impétueuse :

Dans son malheur, d'Hector la veuve vertueuse

Au fruit de leur hymen peut du moins chaque jour

Porter quelques baisers permis à son amour ;

Au destin qui l'opprime elle soumet son âme :

Mais elle craint Pyrrhus et sa fougueuse flamme,

CHANT SIXIÈME l3l

Et composant ses yeux, son maintien, son accent. Evite de blesser un vainqueur tout-puissant, Prêt, dans son orgueilleuse et féroce colère, A venger sur l'enfant les mépris de la mère. Pour éteindre l'amour dont s'accroît son malheur, Elle montre ses traits flétris par la douleur. Et combat de Pyrrhus la barbare tendresse Par ses discours tout pleins d'un« pieuse adresse.

Mérope a plus d'audace : au sujet orgueilleux

Qui, pensant qu'un soldat peut se passer d'aïeux,

Ose offrir à sa reine une main déloyale,

Elle oppose l'orgueil de sa race royale.

Mais les événements se pressent : h. l'instant

Qu'Egisthe va périr, un cri part ; elle entend,

Elle revoit Narbas qui, pâle, hors d'haleine,

Accourt pour épargner un remords à sa reine.

Ses autres fils, l'époux, qu'elle a longtemps pleures,

Par l'affreux Polyphonte ont été massacrés ;

Narbas le lui révèle, et cependant l'infâme

Veut ravir de Gresphonte et le trône et la femme ;

Il est proclamé roi par le peuple aveuglé.

Surpris qu'en sa douleur Mérope ait reculé

D'un obscur assassin le juste sacrifice,

Craignant dans ce retard un secret artifice,

C'est à lui seul, dit-il, qu'elle doit confier

Le châtiment prochain du jeune meurtrier^

Condamnée aux tourments d'une horrible contrainte, Il faut qu'elle déguise et sa haine et sa crainte. Et devant le tyran nous la voyons trembler, En défendant celui qu'ellî allait immoler. Quand, fièrement bravé, Polyphonte, en sa rage, Commande de frapper l'insolent qui l'outrage. Que l'actrice réponde à cet ordre cruel Par les cris déchirants de Famour maternel. On dit que Dumesnil, cette sublime artiste, Traversant le théâtre, accourait vers Egisthe, Le couvrait de baisers, de pleurs, semblait alors Lui faire contre tous un rempart de son corps, Par son regard, empreint d'une superbe audace. Défendait d'attenter au dernier de sa race ; Puis, s'effrayant soudain de sa témérité, Aux genoux du tyran qu'elle avait insulté Tombait, et n'opposait alors pour toutes armes Que son humble prière et ses touchantes larmes. Jadis, il m'en souvient, j'ai vu plus d'un vieillard Heureux de me conter ces triomphes de l'art, Que l'art même inscrivit dans ses glorieux fastes. De son jeu, disaient-ils, les rapides contrastes, Cette craintive voix, cet accent foudroyant, Cet œil fier se voilant d'un regard suppliant, Ces cris que l'âme jette et qui vont saisir l'âme, Ce désordre éloquent, cette tragique flamme Passionnaient la foule ; et chaque spectateur. Oubliant le théâtre, et l'actrice, et l'auteur,

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