CHANT SEPTIÈME I
Se changeant, pour guérir un mal imaginaire, En un docteur burlesque et quasi centenaire, Sous sa longue perruque et sous son noir habit. Qu'une verve bouffonne anime son débit.
Lancez joyeusement votre grave parole :
La raison veut ici que l'on soit un peu folle. Moins franche que Dorine et l'esprit plus moqueur, Comme Dorine elle a du bon sens et du coeur,
Yoyez-vous le chagrin de la bonne Martine ?
Hélas ! elle a quitté les champs pour la cuisine,
Et cette pauvre fille, on veut, pour son tourment,
La forcer de parler grammaticalement.
Elle écoute, l'œil fixe et la bouche béante,
Les savantes leçons de la troupe pédante ;
Renvoyée, à son sort tristement se soumet,
Et quitte avec douleur le maître qu'elle aimait.
Comme elle prend plus tard une belle revanche.
Quand sa droite raison et sa parole franche
Des folles du logis bravent le sot courroux,
Et proclament les droits du coq et de l'époux î
Rien n'arrête l'essor de sa verve mutine ;
De sa mordante voix la gaillarde Martine
Fait résonner la scène, où chaque trait jeté,
Applaudi par Chrysade et par tous écouté,
Des transports éclatants d'une foule rieuse
Va soulever au loin la tempête joyeuse.
La Marton du boudoir veut une autre gaîté :
Le ton de sa maîtresse est par elle imité ;
Mais elle n'en a point les manières exquises ;
Ses grâces ne sont pas des grâces de marquises.
Gardez de prodiguer l'œillade et le souris ;
Glissez sur certains traits pour qu'ils soient mieux compris,
Et ne grimacez point l'esprit et la fmesse.
Familière parfois avec votre maîtresse,
Dans vos accès d'orgueil, n'allez point oublier
Le modeste bonnet et l'humble tablier.
Sage dans votre jeu comme en votre toilette,
Gardez toujours l'esprit et l'air d'une soubrette,
Et d'un public frivole éblouissant les yeux,
N'allez point vous charger d'atours ambitieux.
Charmez par un jeu fm et plein de gentillesse ;
Que votre gai visage inspire l'allégresse :
Variez votre verve, et montrez avec art
Le rire de Molière et celui de Regnard.
Marivaux ne va guère au delà du sourire.
Suzanne (Beaumarchais se plut à la décrire),
Maligne avec douceur et sage avec gaîté,
Des fringantes Martons n'a pas l'air effronté.
D'un cœur plein de soupirs confidente discrète,
Elle est moins qu'une amie et plus qu'une soubrette.
Dans ce rôle charmant Contât prit son essor ;
De ce premier triomphe on se souvient encor :
il fut son premier pas vers la coquetterie.
Bientôt, fière beauté de la foule chérie.
CHANT SEPÏIEAIE I77
Dans Suzanne on fêta Célimène, et plus tard Célimène vieillit et fut madame Evrard.
Sous ces aspects divers, de la comique scène, En elle on salua la noble souveraine.
Mars n'a point effacé ses succès éclatants, Mars, la divine voix et l'éternel printemps, Qui, de rôles nombreux adorable interprète, Fut, plus d'un demi-siècle, ingénue et coquette.
Ami du naturel et de la vérité,
Molière eut en horreur ce langage apprêté,
Ce style où, recherchant la manière et l'emphase,
Le sens avec bonheur se cachait sous la phrase,
Ce jargon précieux dont on s'émerveillait
Parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet.
Du naïf Gorgibus ô burlesque famille,
Yicomte Jodelet, marquis de Mascarille,
Sur le public charmé, quel fut votre pouvoir I
11 vint payer plus cher le plaisir de vous voir.
Sous le rire éclatant l'allusion circule,
Et devant la raison le mauvais goût recule.
Ce chef-d'œuvre de verve et de malignité Veut dans chaque interprète un excès de gaîté ; Pour échauffer leur jeu, la joyeuse Thalie Doit les illuminer d'un éclair de folie ;
178 l'auï théâtral
Catlios et Madelon au jargon précieux Joignent des airs penchés, des tons prétentieux, Soulignent chaque mot, caressent chaque phrase, Et devant leur sottise elles sont en extase. Dans ces rôles sortant des bornes du réel. Il faut, pour être vrai, n'être pas naturel. Non moins fier de lui-même, auprès d'elles babille, Marquis improvisé, le laquais Mascarille. Il leur fait admirer ses airs extravagants, Leur vante ses canons, sa perruque, ses gants, Son goût toujours, dit-il, respecté du parterre, Et de son sot quatrain fait un long commentaire. Molière raille ici le lourd commentateur Qui, d'un auteur fameux fervent adorateur. Quelquefois s'exténue, en ses transports risibles^ Jusqu'à faire admirer des beautés invisibles. Montrez-nous de Fauteur la pensée, et qu'enûn Sous la bouffonnerie on sente un esprit fin.
Moins brillant, Jodelet en scène se présente Avec la face blême et l'allure pesante. Loin d'affecter des airs lestes et turbulents, Sa parole est traînante et ses gestes sont lents. Malade récemment, la lancette inhumaine, Epuisant par malheur sa poétique veine, Au vicomte, encor faible, interdit l'impromplu Et lui ravit ainsi l'esprit qu'il aurait eu.
CH/VNT SEPTIEME 1 JQ
Aux éclats de gaîté son humeur se refuse : C'est par son sérieux que Jodelet amuse. Près de son compagnon, bête avec gravité. Il lui laisse le rire et la loquacité, Et, jaloux de montrer sa science guerrière, Change une demi-lune en lune tout entière.
Fuyez le jeu grossier : le goût n'approuve point Du pâle Jodelet le factice embonpoint Qu'il doit à cet amas de vestes entassées, Disparaissant toujours et toujours remplacées. A de pareils succès gardez-vous d'aspirer : Sont-ils faits pour vous plaire et pour vous honorer ? Ne recherchez jamais la gloire singulière D'être plus amusant que ne le veut Molière.
Cet ouvrage si court, si joyeux, si hardi.
Fut d'un rire bruyant par la foule applaudi :
La sottise frémit de se voir détrônée ;
Un art nouveau brilla sur la scène étonnée,
Et cette œuvre bouffonne éclose en un moment,
D'un sérieux esprit folâtre amusement,
Des chefs-d'œuvre à venir fut lindice et le germe ;
Ainsi le chêne sort du gland qui le renferme.
i8o l'art théâtral
Chose étrange ! treize ans sur savie ont passé ; S'inspirant du dessin par sa verve esquissé, L'immortel peintre ajoute un fleuron à sa gloire, Et le tableau de genre est un tableau d'histoire. La sottise à nos yeux prend un nouvel aspect : Trois femmes, raffolant de latin et de grec, Des pédantes du temps sont l'image vivante : L'ancienne précieuse est changée en savante (i). Fuyez ici les tons par trop exagérés, De la tête et du corps les mouvements outrés. Ayez un jeu plus pur : toutefois, dans Bélise, Une légère charge à l'actrice est permise ; Mais avec chasteté croyant à ses appas, Qu'en touchant au burlesque elle n'y tombe pas. De quels airs de hauteur Philaminte est armée î Reine dans son logis, crainte plutôt qu'aimée, La moindre résistance irrite son orgueil. Et son timide époux tremble sous son coup d'œil. Armande, dans ses yeux, a l'orgueil de sa mère l Du platonique amour caressant la chimère, On la voit cependant, jalouse de sa sœur, D'un hymen dédaigné regretter la douceur. Pour ramener vers elle un cœur dont la constance A trois ans dans ses fers langui sans espérance, Lasse d'un célibat qui lui semblait si doux, Elle est prête à subir les plaisirs des époux.
(i) Les Femmes savantes de Molière.