TALMA
CIIA^^T SEPTIÈME l8l
Mais Clitandre à son tour venge un long esclavage, Et d'un refus blessant lui fait sentir l'outrage. Henriette a son cœur : couple aimable et charmant, Tous deux d'un tendre amour s'aiment également. Loin d'eux le ton pédant d'une absurde famille ! C'est par le naturel que l'un et l'autre brille. Cœurs bons et généreux, esprits justes et fins, Egayant la raison de quelques traits malins, La ressemblance entre eux accroît la sympathie. Railleur parfois amer, prompt à la repartie, Clitandre, par l'amour et l'orgueil emporté, A, quoique homme de cour, trop de sincérité. Immolant sans pitié ïrissotin qu'il méprise, Qu'il unisse toujours la grâce à la franchise ; Spirituel rival d'un stupide rimeur, Qu'il reste gentilhomme en ses excès d'humeur.
La sincère Henriette à Trissotin confesse Que le loyal Clitandre a toute sa tendresse, L'engage à refuser, mais inutilement, Un hymen que sa dot rend, hélas ! trop charmant. Mais croyant aux malheurs qu'un faux message annonce, A cet hymen sans dot tout à coup il renonce. Dans cet instant qu'amène un artifice heureux. Entre elle et son amant quel combat généreux 1 Brillant à nos regards d'une clarté nouvelle, C'est là que de leurs cœurs la beauté se révèle :
i82 l'art théâtral
L'un est charmé, parmi la commune douleur, De pouvoir d'une amante abriter le malheur, Et l'autre, refusant ce gage de tendresse, Ne veut pas le charger du poids de sa détresse. Elle prévoit les maux d'un fâcheux avenir, Et la raison chez elle à l'amour vient s'unir. Fuyez des mots pompeux le fracas inutile ; Voyez combien l'auteur est simple dans son style. Imitez son exemple ; évitez à la fois Le geste ambitieux et l'éclatante voix, Et par votre action facile et naturelle, Prouvant que la vertu vous est habituelle, Soyez, quand loin de vous la fortune s'enfuit, Courageux sans orgueil et généreux sans bruit.
A côté de ce couple un autre se dessine : C'est le faible Chrysale et la franche Martine, Venant nous rappeler, dans leurs plaisants portraits, Marotte et Gorgibus ces deux types si vrais. Pareil à ces poltrons qu'un trop sanglant outrage Échauffe tout à coup d'un accès de courage, Chrysale quelquefois, justement irrité, Par son emportement venge sa lâcheté.
Mais observons combien cette colère ardente, Dans son cours passager, sait être encor prudente, Comme il lance à sa sœur, de lui-même effrayé, Les traits qu'il destinait à son aigre moitié.
CHANT SEPTIEME l83
S'apprêtant au combat qni déjà l'épouvante,
Il ramène au logis sa fidèle servante,
Et n'osant du mari revendiquer les droits,
Il laisse cette tâche à sa rustique voix,
Par quelques mots jetés l'approuve, l'encourage.
Orgueilleux d'un succès qui n'est pas son ouvrage,
Lorsque tout est d'accord, quel air d'autorité
Remplace sa faiblesse et son humilité 1
La frayeur de l'époux cesse alors de paraître :
Quand il ne craint plus rien, Chrysale parle en maître.
Du léger Mascarille et du lourd Jodelet
Trissotin, Vadius, sont un lointain reflet.
Toutefois Philaminte, austère et chaste muse,
N'admet point les lazzis dont Madelon s'amuse.
Si de sots écrivains trônent dans son salon,
Le mauvais goût, du moins, n'exclut pas le bon ton
Cependant quand la foule, heureuse de l'entendre,
Sous les traits de Fleury reconnaissait Clitandre ;
Lorsqu'Henriette à Mars empruntait ses beaux yeux
Et de sa douce voix le charme gracieux,
J'ai vu des Vadius, défigurant Molière,
Exciter dans la salle une gaîté grossière.
Au lieu d'aller offrir, pour l'amour seul du grec,
Un docte embrassement plein d'un chaste respect,
D'un lubrique regard lorgnant chaque visage.
Aux attraits de la femme ils mesuraient l'hommage.
ï84 l'art théâtral
Le bruit retentissant d'un baiser efiVonté D'Armande saluait l'éclatante beauté ; Philaminte n'avait qu'un baiser peu sonore ; Mais l'âge de Bélise obtenait moins encore, Et d'elle, A^adius, s'approchant à regret, D'une bouche insolente à peine l'effleurait. C'est ainsi que souvent, du public applaudie, La farce a remplacé la fine comédie.
Supprimez de tels jeux : les sots vous blâmeront ; C'est un succès de plus ; leur plaire est un affront. D'un généreux artiste ayez le fier courage. Et des faux connaisseurs dédaignez le suffrage.
Accablé de malheurs par un sort inhumain,
L'honnête homme jamais ne sort du droit chemin :
Sa probité sévère et repousse et méprise
Aux dépens de l'honneur une fortune acquise.
Le vrai talent, des sots craignant d'être loué,
N'aime que le succès par le goût avoué.
Soyez d'un art charmant noblement idolâtre :
A la ville honnête homme, il faut l'être au théâtre.
Non, quoi qu'on puisse dire, un grossier tombereau Du théâtre des Grecs ne fut point le berceau ; Un autre que Thespis est son glorieux père : L'art d'Eschyle naquit de la lyre d'Homère. Quel poète, quel peintre offrit dans ses tableaux Des portraits plus vivants, plus variés, plus beaux ? Homère a du théâtre enseigné les mystères : Pathétique, grandeur, passions, caractères, Un dialogue vrai, rapide, vigoureux, Les préparations, les contrastes heureux, La science du cœur, l'émotion, la flamme. Tout ce qui donne au drame enfm la vie et l'âme Dans les livres d'Homère apparaît à nos yeux : Victorieux du temps, ces livres précieux Sont le code éternel de la race choisie, Noble amante des arts et de la poésie.
i86 l'art théâtral
Quand l'aveugle divin, las de i'adversilé.
Alla chercher aux cieux l'immortelle clarté,
La mort n'éteignit point le flambeau de sa gloire :
Ses vers lui survivaient dans plus d'une mémoire.
Parcourant les cités et les bourgs et les champs,
Des hommes récitaient des lambeaux de ses chants,
Et, réunis autour de ces bardes antiques.
Les Grecs leur prodiguaient des clameurs sympathiques,
Heureux d'ouïr chanter les revers des Troyens.
Lycurgue, voyageant aux bords ioniens,
Sentit son cœur ému par les beautés suprêmes
Dont la muse d'Homère a semé ses poèmes.
Pisistrate et ses fils, tyrans amis des arts.
En firent rassembler tous les fragments épars :
Sa gloire resplendit, et la publique ivresse
Vit dans ce dieu des vers un des dieux de la Grèce.
C'est au temps de Solon que Thespis apparut ; Le peuple athénien à ses jeux accourut ; Mais on craignait qu'un jour ces fictions scéniques N'altérassent les mœurs et la candeur antiques, Avec son art naissant, d'Athènes, sans pitié, Sur son char vagabond Thespis fut renvoyé : Lorsque des factions grondait le sourd murmure, Athènes pour les arts n'était point encor mûre.
CHANT IIUTTIÈME 187
Un siècle s'écoula : des monarques altiers, Jetant sur le sol grec leurs peuples tout entiers, Font aux fils de Cécrops porter d'indignes chaîne^. Mais aux jours du malheur on voit grandir Athènes ; La guerre fait surgir d'invincibles héros : Battu de tous côtés sur la terre et les flots, L'ennemi, qui rêvait des conquêtes faciles, Tombe, nouveau Troyen, sous ces nouveaux Achilles. Abritant de Xerxès et la honte et l'effroi, Une barque a loin d'eux emporté le grand roi ; Le peuple de Pallas, qui voit des jours plus calmes, Aux palmes des combats va joindre d'autres palmes. Parmi les cœurs vaillants et les fameux esprits Par la Grèce enfantés, par les muses nourris, Brillait le fier Eschyle ; et ce fds de TAttique, Avant d'orner son front du laurier poétique, S'était pour son pays dignement signalé î Dans d'illustres combats son sang avait coulé. Ces luttes de géants, où, dans un coin du monde. Du joug de l'étranger l'aversion profonde, Le mépris des périls, et l'amour exalté Du pays, de l'honneur et de la liberté Préparaient ces récits, nobles pages d'histoire ; Où, courant au trépas, on rencontrait la gloire ; Tous ces faits merveilleux, dignes d'être chantés, Formaient l'âme d'Eschyle aux sublimes beautés : C'est par lui qu'enivrant une foule idolâtre, La tragédie enfin monta sur le théâtre.
i88 l'art théâtral
Euripide, Sophocle, étalèrent aux yeux Plus d'un front couronné poursuivi par les dieux. Et d'un destin jaloux les sentences fatales Jetant d'affreux malheurs sur les races royales. Tout ce peuple, ennemi des monarchiques lois, Voyait avec plaisir l'ahaissement des rois. Des humaines grandeurs le funeste naufrage Aux hommes retracé dans un divin langage, Ces tahleaux du passé, terribles ou touchants. Et du dieu protecteur de ces jeux, de ces chants. Aux spectateurs pieux la majesté présente, D'un spectacle si beau la grandeur imposante Passionnaient ces cœurs, si sensibles, si fiers, Pour qui le dieu du jour était le dieu des vers. De leurs juges briguant les glorieux suffrages. Les poètes jouaient dans leurs propres ouvrages. Ils enseignaient le chœur ; des prix étaient donnés : Les acteurs au mépris n'étaient point condamnés : Plus d'un, hors du théâtre esprit diplomatique, Auprès des rois voisins représentait l'Attique, Et sut, ambassadeur habile autant qu'heureux. Remplir avec succès ce rôle dangereux.
Notre profession, par les Romains flétrie. Fut dans l'antique Grèce honorée et chérie. De masques variés les visages couverts Dérobaient aux regards leurs mouvements divers. Attentifs aux accents d'une passion feinte, Des milliers d'auditeurs, se pressant dans rcnccinte,.
CHANT HUITIÈME iSq.
Applaudissaient l'ouvrage et les acteurs chéris. De l'art et du public illustres favoris ; C'étaient Callipidès, Molon, Néoptolème, Timothée, Œagrus, Poilus, Aristodème, D'autres non moins fameux, dont les noms éclatants Ont su vaincre l'oubli, cette rouille du temps. Leurs utiles leçons, leur parole savante, Formaient les orateurs dont la Grèce se vante. L'histoire nous l'apprend : la tribune parfois Au théâtre emprunta ses plus puissantes voix, Et d'un maître de l'art l'éloquence divine Put seule triompher de l'éloquent Eschine.
Ah ! dans ces temps fameux, souvenirs toujours chers,
Combien était puissant le charme des beaux vers !
Sophocle, chargé d'ans et d'une gloire immense,
Fut par un fils ingrat accusé de démence :
C'était à l'instant môme où son puissant cerveau
Enfantait pour la scène un chef-d'œuvre nouveau ;
Et l'auguste vieillard contre la calomnie
Défendit sa raison en prouvant son génie.
Sa muse retraçait un prince infortuné,
CEdipe aveugle, errant, par ses fils détrôné ;
Et lorsque, dédaignant une vaine éloquence.
Le poète à ses vers confia sa défense ;
Devant un auditoire attentif, étonné,
Lorsqu'il lut son chef-d'œuvre à peine terminé.
IQO
Quand retentit, terrible et semblable au tonnerre.
Cette voix poétique et presque centenaire,
Tous pleuraient de pitié, tous frémissaient d'effroi,
Et dans le vieux poète ils voyaient le vieux roi.
Du courroux paternel la sévère justice
Retombait sur le front d'un autre Polynice
Qui subissait, tremblant, l'anatlième jeté
Par ce prince de l'art vengeant sa royauté.
De ses juges émus l'unanime suffrage
Consola le poète agrandi par Foutragc,
Et du nouvel OEdlpe on vit le noble auteur
Par le peuple escorté comme un triomphateur.
Sous ses cheveux blanchis, fier d'un nouveau trophée,
Le vieux Sophocle alors ressuscitait Orphée.
Athène était vaincue, et de longs jours de deuil
Punissaient de ses fils l'ambitieux orgueil :
Leurs corps avaient jonché les champs de la Sicile,
Les guerriers qu'épargnait la mort, troupeau servile,
Subissaient des combats le droit injurieux.
Mais déchus de leur gloire et trahis par les dieux,
D'autres dieux plus cléments consolaient leur misère.
Dieux toujours adorés, postérité d'Homère,
Euripide, Sophocle, Eschyle, noms sacrés.
Les vaincus, récitant leurs chefs-d'œuvre admirés,
Quand le sort des combats humiliait i'Attique,
Rappelaient aux vainqueurs sa gloire poétique,
Et ceux-ci rougissaient de tenir dans leurs fers Des hommes nés aux bords fameux par de tels vers. 0 merveilleux langage ! ô pouvoir du génie 1 La haine s'éteignait sous ces flots d'harmonie : Ils écoutaient, surpris et charmés à la fois, Ces sublimes leçons des peuples et des rois. Ces vers, qui retraçaient les malheurs de la gloire. Apaisaient dans leurs cœurs l'orgueil de la victoire. De ceux qui leur offraient ces tragiques tableaux Ils plaignaient l'infortune, ils soulageaient les maux ; Plus d'un captif se vit affranchi par son maître, Heureux d'aller mourir au sol qui le vit naître ; Les Grecs asservissaient aux arts de leur pays Les peuples étrangers dont ils étaient haïs. Athènes triomphait, et, dans sa lutte même, Portait encore des arts le brillant diadème.
Melpomène, charmant de nombreux spectateurs*
Voyageait dans la Grèce avec ses grands acteurs ;
Philippe l'appelait à ses royales fêtes.
L'orgueilleux roi rêvait de lointaines conquêtes :
A la tête des Grecs, par ses armes soumis,
Il voulait châtier leurs anciens ennemis,
Et, marchant vers l'Asie, il allait entreprendre
Les travaux que plus tard accomplit Alexandre.
Un superbe festin célébrait à la fois
Les noces de sa fille et ses futurs exploits.
Vers la fin du banquet, l'acteur Néoptolème,
Comme un sinistre oracle inspire du ciel même,
Dans de tragiques vers h. la scène empruntés
Rappelait le néant de nos félicités.
Terrible, il s'écriait : « Mortels, race orgueilleuse,
(( Votre pensée au ciel s'élève radieuse ;
« Vous planez sur la terre, et l'heure du trépas
« Au sein de vos grandeurs ne vous apparaît pas.
« Entassant des trésors, votre impuissante envie
« Recule follement les bornes de la vie :
« Mais, cachant son approche et préparant ses coups,
(( La Mort, la sombre Mort se glisse parmi vous. »
Chacun, songeant alors à la prochaine lutte,
D'un empire ennemi voyait déjà la chute,
Et, vengeant le sol grec par les Perses foulé,
Darius expirant sous son trône écroulé,
Tous célébraient d'avance avec leurs coupes pleines
La gloire de Philippe et celle des Hellènes.
Le lendemain promet d'autres solennités ;
Et quand brillent du jour les premières clartés.
L'impatiente foule, aux jeux de Melpomène,
Accourt pour applaudir le grand acteur d'Athène,
Dont le talent magique, aux yeux du peuple entier.
Dans un rôle nouveau, pourra se déployer.
Voir des douze Grands Dieux les images sacrées
Pour la pompe du jour, très richement parées
Et d'un treizième Dieu, l'image qui s'offrait,
C'était celle du roi. Lui-même il apparaît,
CHANT HUITIÈME IqS
Vêtu de blanc, superbe et précédant sa garde.
Tandis qu'avec amour son peuple le regarde,
Qu'au milieu des clameurs s'élançant dans les cieux,
Il rêve un avenir encor plus glorieux,
Et qu'il règne en espoir sur un puissant empire,
Un assassin le frappe, et le monarque expire.
Néoptolème, après cette scène d'horreur,
Resta longtemps frappé de trouble et de terreur ;
Quand on lui demandait, de tant de tragédies
Sur le théâtre grec justement applaudies,
Laquelle préférait son goût judicieux,
L*acteur, que poursuivait, comme un spectre odieux^
D'un spectacle sanglant la mémoire importune,
Disait : « Depuis ce jour je n'en préfère aucune. »
Les antiques Romains, cœurs belliqueux et fiers,
Pour leurs champs de bataille avaient pris l'univers ;
Chez les peuples tremblants leur race audacieuse
Promenait en tous lieux l'aigle victorieuse.
Mais la terre d'Asie, où Crassus l'entraîna,
Vit un jour son honneur terni par Suréna :
Crassus périt, frappé par une main perfide ;
Et deux rois, réunis dans un banquet splendidc
Fêtaient pompeusement et leur pays vengé,
Et les Romains défaits, et Crassus égorgé.
L'acteur Jason, charmant leurs yeux et leurs oreilles.
Du vieux théâtre grec leur offrait les merveilles ;
ig/l l'art théâtral
D'une mère il peignait le délire inhumain :
Tenant de son fils mort la tête dans sa main,
Et croyant d'un lion agiter la crinière,
De cet affreux trophée elle se montrait fière :
Ce fils, c'était Penthée, un roi haï des dieux.
S'imaginant combattre un lion furieux
(Car, pour punir le fils, la céleste colère
D'une horrible démence avait frappé la mère),
Elle l'avait tué dans son égarement ;
Et la main de l'acteur montrait en ce moment
Un masque figurant la tête de Penthée.
Soudain une autre tête aux rois est apportée :
C'est celle de Crassus : des guerriers envoyés
Au nom de Suréna la mettent à leurs pieds.
Jason, du roi thébain jetant la froide image.
Ramasse des vainqueurs l'épouvantable hommage,
Et par cette action redouble la terreur ;
Des Bacchantes il feint la barbare fureur,
Et, poursuivant son rôle, il s'écrie : « Avec joie
Du haut des monts ici j'apporte cette proie,
Victime récemment frappée ». Alors le chœur :
« Du premier coup porté qui réclame l'honneur ?
— Moi : c'est, répond Jason, ma gloire. — C'est la miennel»
Dit un acteur nouveau de cette étrange scène.
Un Parthe dont le bras avait assassiné
Le général romain dans un piège amené.
De Crassus à l'acteur il arrache la tête,
Et le festin devient une sanglante fête ;
CIIANÏ HUITIÈAIE IqS
I La fiction fait place à la réalité :
I Crassus après sa mort lâchement insulté,
I Les malédictions contre Rome lancées,
Un bruit tumultueux de clameurs insensées
ÉtoufTent de Jason la pathétique voix.
I Guerriers et courtisans, tous enfin, jusqu'aux rois,
Poussent des cris confus de haine et de victoire.
La Tragédie ainsi se mêlait à THistoire.
Jason, Néoptolème, à ces tableaux sanglants Sentaient battre leurs cœurs et grandir leurs talents ; Et cette émotion, dans leurs âmes gravée, Sur la scène sans doute ils l'auront retrouvée. L'acteur qui pour son nom rêve un long avenir Doit sentir, observer et se ressouvenir.
Moins d'éclat entoura la comédie antique,
Pamphlet en action, satire politique,
iju'on vit pendant longtemps, en vers licencieux,
Kailler l'État, ses chefs, ses sages et ses dieux.
Ménandre, succédant à cet Aristophane
3ue l'esprit applaudit, que la vertu condamne,
5ut la faire parler en des vers moins hardis,
yiais qui, non moins brillants et non moins applaudis,
Inspirèrent plus tard une muse romaine.
Quel funeste destin, quelle main inhumaine Du poète vanté nous ravit le trésor ?
Son œuvre a disparu, son grand nom vil encor. Térence apprit son art à celle école illustre : Au théâtre latin donnant un nouveau lustre, Il régna sur la scène, il enchanta les fils Des spectateurs que Piaule avait charmés jadis.
Conduite aux bords latins, la Melpomène grecque
Manqua de majesté dans les vers de Sénèque.
Pour ce peuple, cruel en sa servilité,
L'art tragique c'était un cirque ensanglanté,
Les cris de la douleur et l'odeur du carnage,
Mais avant que l'empire apportât l'esclavage,
Roscius, Ésopus, avaient su conquérir
Un nom qui brille encore et ne doit point mourir.
Aux insolents mépris de la superbe Rome
Ils pouvaient opposer l'amitié d'un grand homme
Du talent de conduire et le geste et la voix
Cicéron apprit d'eux les importantes lois,
C'est ainsi que les Grecs virent leur Démosthène,
Disciple studieux des tragiques d'Alhène,
Prêtant à Roscius un éloquent soutien,
Cicéron dans l'acteur loua l'homme de bien.
Après qu'il eut des lois assuré la victoire,
Les douleurs de l'exil châtièrent sa gloire ;
CHANT HUITIÈME IQJ
Et le grand orateur, par d'ingrats citoyens Privé d'un ciel aimé, dépouillé de ses biens, Rougissait de pleurer ces murs, ce Capitole Que sauva son courage, où régna sa parole.
Quand d'équitables lois demandèrent qu'un jour
Le repentir du peuple ordonnât son retour,
La haine résistait ; mais, dans Rome, en balance
Esopus à la haine imposa le silence,
Et (stratagème heureux d'une adroite amitié !)
Voulant pour un proscrit exciter la pitié,
Du poète Accius il joue une œuvre ancienne.
Dont le public latin se souvenait à peine.
Il y représentait un prince détrôné,
ïélamon, par son peuple a l'exil condamné.
u Dieux justes, rendez -moi, disait l'acteur antique,.
Et ma terre, et mon ciel, et mon toit domestique,
Et les tendres amis à qui j'étais si cher :
Le pain de l'étranger à ma bouche est amer.
Tristement solitaire au milieu de la foule,
Je me sens repoussé par le sol que je foule.
Eh ! qui peut effacer de nos cœurs attendris
Le lieu des premiers pleurs et du premier souris.
Où nous avons, enfants, senti sur nos paupières
Les premières clartés du soleil de nos pères,
Qui garde leurs tombeaux, triste et cher souvenir,
Où le passé repose, attendant l'avenir !
igS l'art théâtral
Les bois où s'égaraient mes pas, mes rcvcrles. Jusqu'à l'eau murmurante, à l'herbe des prairies,
Pour moi tout est regret 0 mes concitoyens.
Que mon dernier soupir entre les bras des miens, Exhalé sous les cieux témoins de ma naissance, Soit un soupir d'amour et de reconnaissance ! »
Les pleurs, mouillant ses yeux, interrompaient ses mots,
Et tous les spectateurs éclataient en sanglots.
Il leur semblait ouïr cette voix admirée,
Par l'amour du pays tant de fois inspirée,
Ce consul qu'à l'exil un décret condamna
Pour avoii* arraché Rome à Gatilina,
Et, trompant d'un pervers l'homicide furie
Mérité ce beau nom : Père de la pairie.
On le plaint, on l'admire, et l'illustre exilé Par les larmes du peuple est bientôt rappelé. On le revoit enfin, ce dieu de l'éloquence : Accompagné, porté par une foule immense, Il revient triomphant vers ces Romains ingrats, Désavouant leur crime, et rouvrant à ses pas L'immortelle cité cjui du monde est la reine. 0 joie ! ô pure ivresse I ô volupté sereine ! Jour trop rare, où l'envie avec douleur se tait, Contrainte de sourire aux vertus qu'elle hait !
CHANT HUITIEME IQQ
Là, pas de rois captifs, de dépouilles sanglantes, Pas de cris douloureux, de clameurs insolentes, De vainqueur orgueilleux, de vaincu gémissant : C'est une sainte fête, un triomphe innocent. Un peuple repentant qui console un grand homme, Rome enfin réparant l'injustice de Rome ; Et, dans un jour si beau, le sublime orateur Dut presser tendrement la main du grand acteur.
Le théâtre chez nous eut de longs jours d'enfance : Mais Corneille parut, et le Cid prit naissance. Bientôt de l'art comique illustre fondateur. L'heureux père du Cid enfanta le Menteur. Racine avec éclat s'élança dans l'arcne ; Sans lui ravir le sceptre, il régna sur la scène. Voici venir Molière, et Scarron tant prôné Par ce peintre du cœur est enfin détrôné. Paris était charmé ; l'amant de La Vallière Attirait à sa cour la muse de Molière. De ces auteurs aimés trois théâtres rivaux Offraient avec orgueil les précieux travaux. Pour eux la renommée embouchait ses trompettes ; Les acteurs s'efforçaient d'égaler les poêles. Montfleury fit parler le Cid avec bonheur ; De mentir avec art Bellerosc eut l'honneur, Mais la noblesse simple était encore absente ; Le naturel manquait sur la scène naissante.
Pour mieux représenter la majesté des rois, Les acteurs cadençaient et le pas et la voix, Et, se souciant peu d'une étude incommode, Ils venaient réciter sans art et sans méthode. Le geste était outré, le ton était bruyant ; L'amour le plus discret s'exprimait en criant ; La passion prenait l'accent de la démence : On était furieux jusque dans la clémence, Et les amants, en proie à leurs transports jaloux, Semblaient des échappés de l'hôpital des fous.
Floridor, le premier, à l'usage infidèle,
D'un débit sans cadence offrit l'heureux modèle :
Il supprima des cris l'insipide fureur,
Et, ménageant l'oreille, il parla mieux au cœur.
Baron vint, qui, paré de sa jeunesse extrême,
Charmant, près de Psyché semblait l'Amour lui-même.
Il avait tous les dons de l'esprit et du corps,
Et l'étude y joignit ses précieux trésors.
Fier, enjoué, brillant, profond, tendre, énergique.
Acteur de comédie ou bien héros tragique,
A mille tours divers habile à se plier.
Le merveilleux acteur créa l'art tout entier.
Disciple de Molière, il est bientôt un maître :
Nul autre n'eut jamais plus de grandeur peut-être ;
Nul autre dans son jeu ne sut mieux allier
Le sublime au correct, le noble au familier.
Champmeslé de Racine est l'amante et l'élève : Au sommet du talent la passion l'élève : Esprit borné, cœur tendre et volage à la fois, Soumettant au poète une docile voix, Interprète fidèle, écho rempli de charmes, Par son maître inspirée, elle arrachait des larmes. Quand Racine, honteux de combattre Pradon, De ses succès au ciel eut demandé pardon, Heureux d'ensevelir sa gloire poétique Dans l'innocente paix du foyer domestique, L'inconstante, dit-on, oublia promplement L'amour du grand poète et son enseignement. Mais ses admirateurs applaudissaient en elle De son passé brillant un reflet infidèle.
Plus tard on entendit la pompeuse Duclos Modulant ses soupirs, cadençant ses sanglots ; Les fureurs de Beaubour, ses cris d'énergumène. Son jeu désordonné courrouçaient Melpomène. Le Couvreur vient régner : son imposante voix Du tragique débit ressuscite les lois. Joignant à ses attraits une grâce royale. Émule de Baron, et souvent son égale, La grande artiste, hélas I avant l'âge expira ; Le public en gémit. Voltaire la pleura,
Près des talents voués à la muse tragique,
Des noms aimés brillaient sur la scène comique
Créateur des Crispins, à sa postérité
Raymond Poisson léguait sa burlesque gaîlé.
Molière eut sur la scène une gloire complète^
Et l'acteur partagea les succès du poète,
A ses comédiens dont il était l'appui,
Le précepte et l'exemple étaient donnés par lui.
Justement bonoré de la faveur publique,
La Grange du théâtre écrivait la chronique.
De Brie, au jeu naïf, fut la Mars de son temps :
Elle joua, dit-on, Agnès à soixante ans.
Quels rires éclataient quand, joyeuse soubrette,
Beauval représentait Nicole ou Zerbinette I
La trop coquette Armande entre toutes brillait :
De l'amour du public Molière s'effrayait.
Et l'époux a gémi souvent dans la coulisse
Des applaudissements prodigues à l'actrice.
D'autres jours sont venus, qui, non moins fortunés, Ont donné des talents dignes de leurs aînés : Raisin, à trente-huit ans terminait sa carrière, Grand acteur qu'égala bientôt La Thorillière ; Armand, Dave parfait, plaisamment sérieux; Auge, moins naturel et moins ingénieux, Obtenant par la charge un rire trop facile ; Et le maître de Part, cet immortel Préville,
CI1A^T HUITIÈME 2o3
Devant qui s'inclinaient les talents les plus fiers, Admirable Protce à mille aspects divers ; Dazincourt, accusé d'un peu trop de réserve ; Dugazon, qui pécha par un excès de verve : Artistes applaudis et valets excellents, [Dont plus d'une soubrette égala les talcnls : iTémoin Desmare, et toi, sa nièce si vantée, jQui fus, comme Préville, un séduisant Protée ; jDangeville, au débit plein de grâce et de sel, Talent si vrai, si souple, et presque universel ; Et Quinault, d'une race en grands acteurs fertile, Sur la scène portant son esprit de la ville ; Bellecour, à Pœil vif, au jeu franc et joyeux ; Et Joly, qui charmait l'esprit plus que les yeux ; Son modèle, Luzy, savante en Part de dire ; Et Fanier et Devienne au gracieux sourire.
Si, quittant l'antichambre on arrive au salon,
Que d'actrices dont Part a consacré le nom !
La touchante Gaussin, de qui la voix divine
Faisait parler Agnès et Zaïre et Nanine ;
Olivier, transformée en page adolescent,
Jeune et charmante fleur moissonnée en naissant l
Sans pouvoir des attraits essayer la puissance.
Doligny de son jeu fit aimer la décence,
Et quand brillaient Mole, Préville et Bellecour,
Près d'eux charma vingt ans et la ville et la cour.
12 04 l'aUT TllÉx^TKAL
Vailhove, qu'à ïalma l'hymen avait unie, Dont l'organe enchanteur, d'une douce harmonie Venait charmer l'oreille et le cœur à la fois. Elle avait, disait-on, des larmes dans la voix.
Contât régna longtemps, et Dangeville en elle Semhla ressusciter, mais plus noble et plus belle. Grandeur, verve, gaîté, comique ingénieux. Souplesse, naturel, tous ces dons précieux Accordés par le ciel, fécondés par l'étude. Tout ce que de la scène une longue habitude Donne de sûreté, d'aisance, de fini, Dans le jeu de Contât se trouvait réuni. L'épouse de Préville avait été son guide. D'abord, pâle talent et disciple timide, A des succès obscurs le sort la condamna : L'auteur de Figaro la vit, la devina : Voilà Suzon, dit-il, et, plein de confiance, A son joyeux barbier Beaumarchais la fiance, Et l'hymen réussit, et le public accourt ; Et Contât, grandissant auprès de Dazincourt, Bientôt de l'art comique est l'illustre héroïne. Et devant son éclat tout s'efface ou s'incline.
Après trente-trois ans de travaux glorieux, A la foule idolâtre elle fit ses adieux.
Et sur la scène, Mars, sa célèbre héritière,
A plus de soixante ans termina sa carrière.
Mars n'eut point de Contât la verve et la grandeur ;
Mais quel jeu délicat ! quelle aimable pudeur 1
Qui mieux qu'elle à l'amour allia la décence?
Qui peignit mieux d'Agnès la naïve innocence?
Belle comme Contât, mais d'une autre beauté,
Que sa grâce ineiïable avait de chasteté,
Et comme elle savait, dans son jeu plein d'aisance,
Doubler de cerlains mots le charme et la puissance î
Son sourire si pur, son naturel charmant
Excitaient dans la salle un doux frémissement.
Ses accents pour l'oreille étaient une caresse :
Sa voix sexagénaire avait tant de jeunesse I
0 types ravissants où son talent brilla,
Victorine, Araminte, Elmire, Silvia,
Je n'oublierai jamais ces heureuses soirées
Où, jeune, sous ses-traits je vous vis admirées ;
L'œil s'attachait sur vous, et le cœur soupirait :
C'était peu d'admirer l'actrice : on l'adorait.
En ramenant ses yeux sur la tragique scène, Au-dessous d'Adrienne on aperçoit Deseine, Moins connue en nos jours, et dont le nom pourtant A reçu de Clairon un hommage éclatant ; Dumesnil et Clairon, deux grandes renommées, Actrices par la foule également aimées ;
2o6 lVrt théâtral
Raucourt, à la savante et large diction, Mais à qui trop souvent manqua la passion. Quoique Vestris régnât par l'esprit et les charmes, Devant elle les yeux restaient vides de larmes Élève de Lekain, à ce maître admiré Elle n'avait pas su ravir le feu sacré. Des deux Saintval, l'aînée, impétueuse actrice, Avait de Dumesnil la flamme inspiratrice. Et, tandis qu'au théâtre éclataient ses fureurs, L'autre, douce et touchante, attendrissait les cœurs. Quand Degarcins peignait l'amoureuse tendresse. Dans ses traits, dans sa voix, quelle brûlante ivresse! Sans avoir de Gaussin les attraits ravissants, Elle en eut l'heureux charme et les divins accents. L'impitoyable mort fit trop tôt disparaître Maillard, jeune talent dont Monvel fut le maître. Par Duchesnois le vers trop souvent fut chanté ; Mais sa touchante voix, sa sensibilité.
Voilèrent ses défauts aux regards du vulgaire. Près de Talma. trente ans Duchesnois a su plaire ; Auprès de ce grand nom le sien longtemps cité A droit au souvenir de la postérité.
L'art tragique, en ce temps, se mourait de vieillesse, Disait-on ; et de l'art une jeune prêtresse, S'élançant radieuse et d'espoir et de foi, S'écrie : Il ne meurt pas, et je le prouve, moi !
C'était Rachel... On sait son triomphe et sa gloire, Je n'en conterai pas la trop récente liistoire : Les beaux-arts ont pleuré son précoce trépas, Mais son nom lui survit et ne périra pas,
Après le beau Grandval succédant à Defresne,
Deux tragiques acteurs ont illustré la scène :
Au feu des passions joignant la profondeur,
Lekain fit admirer sa sublime laideur ;
Talma, non moins profond, plus vrai, moins pathétique,
Quand il représentait un personnage antique,
Par son geste, sa pose et son costume, offrait
Des héros du vieux monde un étonnant portrait ;
Il était Grec, Romain : c'est vous que j'en atteste,
OEdipe, Manlius, Sylla, Néron, Oreste,
Vous, sortis de la tombe à sa puissante voix,
Sous sa noble figure applaudis tant de fois :
I/art en lui secondait une heureuse nature,
Et son goût à l'audace alliait la mesure.
Vainement de ses ans le nombre s'accroissait :
Sous leur fardeau léger son talent grandissait.
Au faîte du succès, le grand artiste expire,
Et le trône est vacant dans le tragique empire.
0 douleur ! en bornant ses précieux travaux,
La mort lui ravissait des triomphes nouveaux.
Jeune de cœur, devant sa vieillesse si verle
Une longue carrière encor semblait ouverte,
2o8 l'art théâtral
Et, dans un avenir à ses yeux plein d'altraits, Pour son talent sublime il rêvait le progrès.
Le public, de Lekain lorsque la mort le prive, A sa succession semble appeler Larive.
Avec ses dons brillants et sa superbe ardeur, 11 n'eut pas de Lekain Tâme et la profondeur, Ni du savant Talma le jeu pur, simple, antique. Mais sa chaleur, sa voix sonore et sympathique Transportaient le public : acteur éblouissant, Il avait d'un héros les dehors et Taccent ; Par l'éclat de son jeu fascinant l'auditoire, 11 obtint le succès, sans conquérir la gloire.
Plus d'un acteur savait autrefois marier Une palme comique au tragique laurier : Defresne interprétait le bouillant Orosmane, Tufière, Euphémon fils, le jeune Métromane : Voltaire, dans ses vers, l'a vanté quelquefois ; Et Grandval, après lui, joua ces deux emplois. S'il eut dans l'art tragique une palme moins belle, La comédie en lui vit un brillant modèle.
Le charmant Bellecour, qui précéda Mole, Successeur de Grandval, ne l'a point égalé.
CHAINT HUITIEME SOQ
Mais son sage débit, son ton, sa grâce aimable, Rappelaient au public l'artiste regrettable ; On ne l'admirait point; mais il était aimé. Mole fut le plus grand et le plus renommé. Il connut de son art les plus secrets mystères, Sut prendre tous les tons et tous les caractères : Petit-maître, vieillard, plein d'esprit et de feu, Ami du célibat, au vil amour du jeu Immolant son épouse et jusqu'à son fils même, Bourru dans Morinzer, pour la femme qu'il aime. Dans l'Alceste fameux par Molière tracé, Quels transports, quel amour noblement insensé I Dans le nouvel Alceste offert par d'Eglantine, La vertu l'échauffait d'une flamme divine. Optimiste, jaloux, inconstant, séducteur, Il ne se lassa point d'être un sublime acteur.
Après Mole, Fleury, qui fut moins grand sans doute,
S'ouvrit vers le succès une nouvelle route.
Moins léger, moins brillant et moins passionné,
Mais railleur plus parfait, il a mieux dessiné
Des marquis du vieux temps l'insolence tranquille,
Et la cour n'a jamais mieux persillé la ville.
Dans les pères, les rois, la foule applaudissait Le vertueux Brizard, que Ducis chérissait.
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<3uel auguste maintien ! quelle âme paternelle I
Que sous ses cheveux blancs la vieillesse était belle I
La nature àMonvel refusa ses présents :
îl n'avait ni la voix ni les traits imposants ;
Mais, vieux avant le temps, il portait dans son âme
L'amour sacré de l'art et sa brûlante flamme.
A Talma, jeune encore et bientôt sans rival,
11 apprit les secrets du débit théâtral.
Saint-Prix, dont le talent semblait manquer d élude,
D'une voix monotone avait pris l'habitude :
Quand d'un parler trop lourd secouant le fardeau,
L'artiste s'animait, le réveil était beau.
Dans son savant débit, trop recherché peut-être,
Baptiste aîné de l'art fut un habile maître.
Des pères vénérés grave et noble portrait,
>Dans Vanderk, près de Mars, le public l'admirait.
11 est un emploi riche en plaisants personnages, De notre vieille scène égayant les ouvrages, Portraits brillants de verve et de variété, ^ous offrant la vieillesse et la maturité : "Les tuteurs, toujours sûrs de déplaire aux pupilles. Les anciens Turcarets, esprits lourds, âmes viles. Le prétendu malade esclave de Purgon, Et le faible Chrysale, et l'avare Harpagon ; Chicaneau chez son juge accourant dès l'aurore. Et d'autres que le temps n'a pas courbés encore.
Arnolphe, Sganarelle, amants infortunés.
Aux rires du public justement condamnés, Enfantés et joués par notre grand Molière. A quatre-vingt-deux ans terminant sa carrière, Guérin se fit un nom dans ce comique emploi. La veuve de Molière, en lui donnant sa foi Comme à l'époux vivant, infidèle à sa cendre, Quitta pour lui le nom du moderne Mcnandre. Il eut en Duchemin un successeur aimé ; Et Bonneval, talent moins grand, moins renommé, Sut plaire aux spectateurs par un jeu toujours sage ; Des Essarts vint plus tard : il avait en partage Le mordant, la rondeur, une franche gaieté.
Sur la scène française à cinquante ans monté, Orandmesnil dans son art fut cité comme un maître, Et nuisit à Gaumont, trop oublié peut-être : Par un autre éclipsé, cet acteur excellent N'obtint pas un renom égal à son talent.
Bellemont, qui pour maître eut la seule nature, Offrait d'un paysan la naïve peinture.
Michot, plein de franchise et de simplicité, Au comique joignait la sensibilité.
De Baptiste cadet les traits et la parole Jetaient les spectateurs dans une gaieté folle ;
Et sa nièce, héritant de son père et de lui, De l'art servi par eux fut un vaillant appui.
Du Théâtre-Français étudiez l'histoire :
Connaissez ses grands noms et chérissez sa gloire.
Malheur à qui méprise un passé glorieux î
C'est, fils dénaturé, renier ses aïeux.
Il les faut honorer pour en suivre la trace.
Sachez des vrais talents continuer la race ;
Regardez, entendez ! à l'acteur studieux
La leçon vient s'offrir en tout temps, en tous lieux.
Par l'exemple, en causant, chacun peut vous instruire
De l'art essentiel d'écouter et de dire.
Qu'habile à démêler les sentiments divers,
Les visages pour vous soient des livres ouverts.
Dans les inflexions où notre voix s'eno;age,
Pénétrez la pensée à travers le langage.
Amoureux de votre art, de vos progrès jaloux.
En observant autrui, vous-même observez-vous.
Voyez par votre cœur comme on hait^ comme on aime
Nos meilleures leçons nous viennent de nous-même.
Fleury, qu'en ses vieux ans je vis encor briller (En lui, j'ai des marquis salué le dernier).
CHANT HUITIÈME 2x3
Était né dans Nancy d'un acteur de la ville.
Enfant, son jeu charma la cour de Lunéville.
Voilà le jeune acteur loué, choyé, fêté ;
De ce petit Versailles il est l'enfant gâté :
Il partage au palais, où son père le laisse.
Les divertissements de la jeune noblesse ;
Tous traitent en égal l'acteur imberbe encor.
Ils grandissent : adieu ces jours de l'âge d'or I
Adieu l'égalité de la joyeuse enfance :
L'âge aux jeunes seigneurs rappelle leur naissance ;
Chacun d'eux a repris son rang et son orgueil.
Surpris, humilié d'un dédaigneux accueil,
Fleury les délivra d'un obscur camarade :
Il se souviendra d'eux lorsqu'il jouera Moncade.
ïalma donnait, dit-on, au premier empereur De secrètes leçons de grâce et de grandeur. Non ; l'acteur qu'il aimait et qui lui fut fidèle, Au lieu d'un écolier, n'eut en lui qu'un modèle. Il vit, admis souvent dans son intimité, Combien la grandeur vraie a de simplicité. Les gestes du héros, son ton, son attitude. Tout était pour l'artiste une vivante étude. A ces leçons d'en haut son talent se forma : C'était Napoléon qui posait pour Talma.
-'C'est peu de conquérir un renom légitime : En cherchant le succès, aspirez à l'estime. N'ayez point de grands airs, d'impertinents propos : ■L'importance est toujours la parure des sots. Jeune, écoutez des vieux les discours salutaires : Ils vous conteront l'art, son passé, ses mystères, ;Et peut-être, pour mieux vous frayer le chemin, Un d'entre eux vous tendra sa paternelle main. -Cette dette si sainte, et jamais oubliée, A la jeunesse un jour par vous sera payée, Et les jeunes, mûris par l'âge et les travaux, Plus tard viendront en aide à des talents nouveaux Ainsi l'art entre tous forme une heureuse chaîne.
Pour moi dont les cheveux ont blanchi sur la scène, <3ue ne puis-je, en mes vers, de loin utile encor. Des athlètes nouveaux guider le jeune essor. Préparer leurs succès, empêcher leurs défaites, .Fier de leur épargner les fautes que j'ai faites !
De votre vieux théâtre ô soutiens glorieux, Qui m'avez entouré de fraternels adieux, Dans la prospérité dont vous goûtez les charmes. Donnez une pensée à l'ancien frère d'armes Qui, fidèle au drapeau par lui toujours aimé, A vieillir près de vous s'était accoutumé.
Heureux de vos succès au sein de la retraite, Pour prix de ses travaux (est-ce trop ?) il souhaite Que son nom emporté bientôt par l'avenir, S'efface lentement de votre souvenir.