Charles Maurras, La Bataille de la Marne
Mais, Messieurs, n'allez pas croire que Ronsard, s'il nous peint en un raccourci si sobre et si fier, et qui remue toutes les fibres héroïques du cœur, s'il nous montre en une opposition si pathétique la mort profitable du patriote en face de l'égrotant sans utile grandeur dans son lit, ne croyez pas que Ronsard ne puisse, s'il veut, et comme Lamartine, nous peindre aussi en traits de feu l'âme et son passage à l'immortalité. Mais, là-même, son souci de réalisme lyrique ne le quittera point. Au contraire, il s'y livre, il s'y applique davantage. Il en renforce sa vision. Voyez, pour nous la faire sentir, nous la rendre vivante, cette immortalité, voyez comme, au lieu de se servir de romantiques antithèses, il l'enracine, si je puis dire, dans la nature, sentez comme il veut nous en donner un avant-goût terrestre, et après l'avoir orchestrée avec la fuite des choses, comme, avant de nous la montrer réalisée en Dieu, son rythme en crée le besoin en nous, l'angoisse, la nécessité:
Que ta puissance, ô Mort, est grande et admirable ! Rien au monde par toy ne se dit perdurable ; Mais tout ainsi que l'onde, à val des ruisseaux, fuit Le pressant coulement de l'autre qui la suit ; Ainsi le temps se coule, et le présent fait place Au futur importun qui les talons luy trace. Ce qui fut, se refait ; tout coule comme une eau, Et rien dessous le ciel ne se voit de nouveau ; Mais la forme se change en une autre nouvelle, Et ce changement-là, vivre, au monde s'appelle,
Et mourir, quand la forme en une autre s'en va ;
Ainsi avec Venus la Nature trouva
Moyen de s'animer par longs et divers changes,
La matière restant, tout cela que tu manges ;
Mais nostre âme immortelle est tousjours en un lieu.
Au change non sujette, assise auprès de Dieu,
Citoyenne à jamais de la ville éthérée,
Qu'elle avait si long temps en ce corps désirée.
Et c'est alors que, lancé de ces hauteurs, éclate le grand mouvement :
Je te salue, heureuse et profitable Mort...
Se peut-il, Messieurs, pour amener ces pleines sonorités quelque chose de plus fluide et de plus serré, de plus ténu et de plus solide à la fois, une mélodie qui dise mieux
Le pressant coulement de l'autre qui la suit
et nous en donne par avance le frisson par l'espèce de vide ému qu'elle creuse, à son passage, dans notre imagination toute ébranlée et, Messieurs, comblée, satisfaite aussitôt. Nous ne respirons plus avec ces vers l'air ordinaire de nos habitudes, si je puis dire, nous aspirons l'air véridique des cîmes. Tout notre être s'est rythmé à des cadences plus hautes. Notre sang, les battements de notre sang mesurés, accordés à ces nobles mètres, s'y empourprent d'un destin meilleur. Nous pensons mieux. Le sang de notre cœur ne peut concevoir de voir sa source, ses
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jours tarir dans un lit misérable. Et les deux héroïques images, au-dessus de ce lit, se joignent, se balancent, se répondent, se rythment : assise auprès de Dieu, du haut des remparts de la ville éthérée, mon âme voit, pour mieux servir mon Prince, mon corps
Navré, poitrine ouverte, au bord de ma province.
Logiquement, Ronsard, dans le travail de sa pensée, avait juxtaposé ces éléments de ma vision ; sa mélodie pressée m'a mis dans l'état de la recevoir toute pure ; et brusquement, porté, modelé par son rythme, tout mon être l'a éprouvée, j'ai entendu, j'ai vu, je l'ai vue avec lui. L'image, ses images ont chanté en moi. Son image vit dans la vision des hommes.
Et notez que c'est de la mort pourtant, de l'âme qu'il s'agit ici. Nous sommes en plein domaine éthique. Avec quel art, toutes ces conceptions abstraites le grand classique a su nous les rendre sensibles, par quel rythme sûr toutes les mélancolies que ces conceptions traînent d'habitude après elles a-t-il su les ennoblir et les tonifier. Et si de l'ordre moral nous étions passés à l'ordre politique, nous eussions pu conduire la même analyse autour d'un vers encore de Ronsard, un vers si simple, si coulant, si uni, et qui dit tout :
Et bref, c'est presque un Dieu que le Roi des Français.
Quelle fresque d'histoire il nous faudrait reconstituer, et dans quelle pompe catholique nous faudraitil la dérouler jusqu'à lui pour le situer dans sa plénitude, ce beau vers de familiarité souriante et que seul un gentilhomme, un poëte de la cour des Valois pouvait ainsi laisser tomber parmi les grandes strophes décoratives, à la Rubens, qu'il disposait, le long de son palais chantant, autour de la majesté adorée de ses rois.
De Ronsard toujours, — car cette merveille d'homme, on ne peut plus le quitter une fois qu'on l'a rencontré, — ce chant cosmogonique, en douze syllabes, cette invocation aux Étoiles :
Je vous salue, enfans de la première nuit.,.
Peut-on dire davantage en moins de syllabes, éveiller au fond de notre mémoire cosmique plus de chantantes perspectives en une plus profonde et plus ramassée musique, — à la Bach cette fois, comme tout à l'heure je songeais à Rubens ; peut-on éveiller plus de vastes images en une seule ligne où nous voyons l'ordre du ciel s'inscrire au-dessus du chaos. Comme le grand Ave à « l'heureuse et profitable Mort », ce salut clôt un des hymnes aussi, cet Hymne des Astres que, si magnifique soit-il, Ronsard retrancha pourtant de ses dernières éditions, sans doute pour qu'il ne fit pas double emploi avec l'Hymne des Estoilles. Mais moi je ne puis résister à la joie
Gasqi'et, Arl. 5
de redire avec vous ces grands vers surplombants, et comme tout penchés du ciel de la pensée sur le destin des hommes :
Je vous salue, enfans de la première nuit, Heureux Astres divins, par qui tout se conduit 1 Pendant que vous tournez vostre tasche ordonnée Au ciel, j'accompliray çà bas la destinée Qu'il vous pleut me verser, bonne ou mauvaise, alors Que mon âme immortelle entra dedans mon corps !
Quelle immense musique ! Pour moi, c'est en écoutant s'éteindre en nous les sévères délices de tels vers que je suis prêt à accorder pleinement raison à M. Raymond de la Tailhède lorsqu'il affirme que la poésie représente l'extrême perfection des biens intellectuels. Mais vous faut-il d'autres exemples de ce que peut le lyrisme pour nous donner le sentiment de ces abîmes devant lesquels recule impuissant le seul effort logique des mots, mais que leur sens chantant, leur ordre mélodique, leur rythme enfin peut parvenir à nous traduire. Voici l'adieu de l'Iphigénie de Jean Moréas. Il n'est rien de plus pur. Ce pur sanglot, c'est la chute même du monde, sa blanche mort dans les yeux de l'amour.
O Zeus 1 Flambeau du jour, ô splendeur coutumière ! Mon destin me réclame : adieu, belle lumière I ^
Et Racine, dans Eslher, pour nous peindre d'un