‹ L'Art vainqueurChapitre 11 sur 50 · Jean Moréas, Iphigénie · texte numérisé non relu

Jean Moréas, Iphigénie

trait la puissance de Dieu, mais dans ce seul trait tous les horizons de la pensée s'abîment :

Il voit comme un néant tout l'univers ensemble.

Et le jeune Hugo lui répond, dans ses premières odes :

Il porte dans sa main l'univers réuni.

Dans un vers l'un a dispersé le monde et dans un vers l'autre l'a rassemblé. Mais Hugo, lui, c'est plutôt à la chair, à l'ordre des sensations que s'accorde son intime musique. H a singulièrement agrandi le domaine de notre sensibilité. H est surtout prodigieux dans ces réussites verbales où la pointe extrême des sens s'épanouit, tandis qu'ils s'emparent de l'énigme fuyante sans quitter, semble-t-il, la matière même de leur émoi. Aucune des impressions qui nous viennent par les organes des sens n'a pu lui résister. H les a traduites toutes. Ses Contemplalions, sa Légende des Siècles, ses Chansons des rues ei des bois, toute l'océanique envolée des poèmes, en un mot, qui datent de l'He, en sont le répertoire frissonnant. H en coule comme une sève nouvelle. Presque toujours, il est vrai, il est demeuré dans le domaine de la sensation brute, si je puis dire. Mais à ce qui n'est pour la plupart qu'un morne écoulement des choses il a su donner une valeur pathétique. H a vu vivre les éléments dans une sorte d'énorme hallucination vraie, au sens que Taine a

prêté à ce mot. Et lui-même, dès qu'il s'accoudait à sa table de travail, dans son belvédère de Guernesey, il vivait ainsi. Il se fondait dans ces éléments. Il s'hallucinait en eux. Et eux, si c'est possible, vivaient, hallucinés en lui. Ses mots, son verbe, ses rythmes en étaient comme le produit, l'aboutissement humain, la pensée. Ce n'est pas tant lorsqu'il voulait penser, lorsqu'il s'appliquait à penser, comme vous et moi, qu'il pensait, précisément. Ou du moins, ses idées alors n'étaient que les plus vulgaires du monde, celles d'un Rochefort ou d'un Gambetta. Malgré Renouvier, je ne sais même s'il pensa souvent, à la façon des philosophes; mais certainement, à la manière des poètes, il développa, comme nul avant lui, nos dispositions plastiques, nos facultés créatrices d'imaginer et de sentir, nos puissances de voir, d'écouter, de traduire ce que nous écoutons et ce que nous voj'ons, et donc, en fin de compte, nos possibilités de penser. Comme au Faune de sa Légende,

... tête éblouie A la fois par les yeux, l'odorat et l'ouie ',

rien de la nature ne lui demeura étranger. Ses mots en ont étrangement pris le goût, en ayant pu pénétrer et traduire tout le tissu terrestre, le mystère ambiant. Ils en traînent comme une odeur visible de

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