‹ L'Art vainqueurChapitre 9 sur 50 · Alfred de Vigny, Les Destinées, La Maison du Berger · texte numérisé non relu

Alfred de Vigny, Les Destinées, La Maison du Berger

Si de l'ordre métaphysique nous passons à l'ordre moral, — avec la sobriété subtile d'un dessin tout français, en une seule ligne et le moins de mots qu'il faut pour le dire, mais avec toutes les résonnances que ces mots comportent dans les ombres de la mémoire et les lumières de l'espoir, voici un paysage intérieur de Ronsard dont la plénitude atteint une sérénité égale et qui peut pacifier, semble-t-il, l'âme des plus misérables :

Je te salue, heureuse et profitable Mort...

On sent, vous les sentez, de telles denses perspectives. On ne les explique point. Permettez -moi d'insister cependant. Et d'abord rappelez-vous que ce ferme et grand vers est celui qui donne son élan au plein mouvement qui couronne l'Hymne IX, De la Morl, hymne que Ronsard commente en deux mots, inscrits sous le titre : Vers héroïques. Et ce mouvement lui-même, ou plutôt le départ de ce mouvement, rappelez-vous que Lamartine semble l'avoir repris dans une de ses plus belles Méditations :

Je te salue, ô mort, libérateur céleste...

Mais comparez tout de suite l'inspiration flottante et comme allégorique du poëte romantique.

Je te salue, ô Mort, libérateur céleste ! Tu ne m'apparais plus sous cet aspect funeste Que fa prêté longtemps l'épouvante ou l'erreur. Ton bras n'est point armé d'un glaive destructeur,

Tu n'anéantis pas, tu délivres ; ta main, Céleste Messager, porte un flambeau divin... '

Comparez ces aspects, ce glaive, ce flambeau, tout symboliques, comparez la fiction de ce messager à l'inspiration réaliste et drue du classique :

Je te salue, heureuse et profitable Mort,

Des extrêmes douleurs médecin et confort !

Quand mon heure viendra, Déesse, je te prie

Ne me laisse long temps languir en maladie.

Tourmenté dans un lict ; mais puis qu'il faut mourir,

Donne-moy que soudain je te puisse encourir,

Ou pour l'honneur de Dieu, ou pour servir mon Prince,

Navré, poitrine ouverte, au bord de ma province 1 -

C'est là-dessus que se termine l'hymne, — comme se clôt l'ode de la Balailîe de la Marne par la strophe déjà fameuse et que vous saisissez bien pourquoi je veux la redire ici avec vous :

Oiseux témoin de tant de gloire.

Soldat-né, qu'oublia le sort.

Loin des travaux de la Victoire Et des chances de belle mort, J'ai, du fossé de la muraille Où le flot roule ses entrailles, Fait au Germain calamiteux Cette chanson que j'ai chantée . A la manière du Tyrtée, Le maitre d'école boiteux ^.

Page 1