Victor Hugo, La Légende des Siècles
L'ART VAINQVEUR
grandeur, toute l'émotion, toute la pensée, — le mètre, le rythme, la beauté s'en va.
D'un mot mis à sa place enseignant le pouvoir...
nous dit Boileau qui, lui aussi, je compte vous le montrer, sinon cette année, du moins l'an prochain, était un grand, un très grand poète et, comme nous y avons été invité en passant, digne d'être cité, vous le verrez, et commenté avec tous ceux-ci. C'est le rythme qui met à leur place les mots et leur confère cet étrange pouvoir, cette puissance d'image et d'évocation, cette force de création et de penser. L'enchanteur Virgile, disait le Moyen-Age '. Oui, sa magie, c'était son rythme. Et son enchantement durera tant que les hommes comprendront le latin. L'enchantement de la poésie durera tant qu'il y aura des hommes qui liront les poètes. Toujours. Car chaque homme qui pense et qui aime porte en lui
1. Je retrouve chez Baudelaire une idée analogue. Il écrit, dans ses notes : « de la langue et de l'écriture prises comme opérations magiques, sorcellerie évocatoire. » Oui, le vers est bien une sorte d'incantation. M. André Gide, dans ses Nouveaux Prétextes, et à propos de Baudelaire justement, écrit : « Musical ! veuille ce mot, ici, n'exprimer point seulement la caresse fluide ou le choc harmonieux des sonorités verbales par où le vers peut plaire même à l'étranger musicien qui n'en comprendrait pas le sens ; mais aussi bien ce choix certain de l'expression, dicté non plus seulement par la logique, et qui échappe à la logique, par quoi le poëte-musicien arrive à fixer, aussi exactement que le ferait une définition, l'émotion essentiellement indéfinissable. » Voir là-dessus le très intéressant article de M"* Henriette Charasson, dans sa Vie littéraire du Rappel (26 avril 1919).
un poète qui s'ignore. Et l'être de génie justement est celui qui peut éveiller en chacun de nous cette puissance obscure, celui qui nous traduit en images, en sons mesurés, en paroles claires, cette poésie confuse, l'anime, et l'anime avec une telle intensité que, pour un moment radieux, son œuvre, qui nous émeut si profondément, oui, pour un moment, nous croyons qu'elle est notre œuvre. Lui et nous, et tous les hommes, nous ne faisons plus qu'un. Il n'y a de grand poëte qu'à cette condition. Le génie nous force à collaborer avec lui, à collaborer avec l'humanité. Il atteint, il éveille toutes nos puissances intimes, le fleuve de la race qui coule au fond de nous, l'universalité humaine où nous baignons. J'ai essayé de vous le montrer l'autre jour, lorsqu'un grand lyrique dit Je, c'est le moi de son âme qu'il énonce, mais c'est aussi le vôtre, c'est le nôtre plus profondément peut-être que le sien. Insensé qui croyais que je n'étais pas toi, dit justement Hugo dans une de ses préfaces à son lecteur.
Hj'pocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère ! '
sussure perfidement ce pervers Baudelaire, en tête des Fleurs du Mal. Mais celui-là est le plus magnifique exemplaire des poètes de décadence. Il fallait qu'il eût le lyrisme atrocement chevillé avi corps et