Lettre
propage. Le vers la maintient vivante. Il y a, devant les yeux, devant l'inspiration du poëte, comme un Homme idéal qu'il veut sans cesse atteindre, comme une Humanité poétique qu'il poursuit d'âge en âge et qu'il échoue de plus en plus noblement à exprimer. De là vient la mélancolie tantôt, et tantôt l'autorité rythmique de sa pensée, de là vient son chant. Nous disions l'autre jour, vous en souvenez-vous, que le rythme naissait dans l'âme du poëte au contact, au passage en lui de l'âme de tous. Et nous voyons maintenant que cet ébranlement en lui de toutes ses puissances créatrices le met en état de percevoir son humanité la plus haute, d'éprouver comme la sensation immédiate de l'Homme immortel, de l'Homme idéal. Et s'il chante, s'il rythme alors ses émotions et ses pensées, autant peut-être pour se les traduire à lui-même qu'à nous, c'est que cette humanité idéale à laquelle il participe alors n'a pas d'autre expression, d'autre existence, d'autre vie que celle justement que lui prête le chant.
Le rythme, comme Vigny disait que le tempérament ardent, c'est l'imagination des corps, le rythme est l'imagination ardente du sang. Le rythme est la perception dans notre sang du sang universel. L'homme y perçoit son humanité, il s'y accorde. H y participe. Elle n'a pas d'autre expression vivante, d'autre existence palpable en nous. Elle se cadence, elle s'intègre dans le rythme. H nous met en état de sentir d'accord avec elle, de sentir en elle d'accord
avec tous ceux qui ont participé et participent à la même émotion. « Chaque nation, dit Renan, chaque forme intellectuelle, religieuse, morale, laisse après elle une courte expression qui en est comme le type abrégé, et qui demeure pour représenter les millions d'hommes à jamais oubliés, qui ont vécu, et qui sont morts groupés autour d'elle. » Le rythme roule en lui toutes ces expressions. Leur fluidité continue constitue notre rythmique humanité, rythmique car nous ne l'atteignons vraiment qu'en lui. Elle naît et meurt avec lui. Elle est toujours là, dans le vers, prête à renaître. Mais il faut que ce vers soit chanté, comme il faut, pour qu'un tableau vive, que deux yeux le regardent. Parmi les remous incessants des choses et des êtres, le va-et-vient des naissances et des morts, le mouvement pressant des générations qui se suivent, il y a un rythme qui se maintient, une circulation, un battement du sang idéal dans les veines chantantes de l'homme, il y a une humanité poétique.
Cette humanité poétique, Messieurs, est née avec le premier rêveur qui en chantonnant, dans les forêts ancestrales, jeta sans peur pour alimenter la flamme une branche dans le feu né de la foudre. Et c'est le mythe de Prométhée. Et cela le singe ne le peut pas, pas plus que la brute ne peut alimenter d'un mot, d'un geste intérieur, d'une collaboration, d'une image, l'universel brasier allumé par les Muses dans le cerveau victorieux de l'homme. Elle a jailli, cette
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humanité poétique, avec la première étincelle du silex recueilli par le plus intelligent de la horde, avec le premier cri de reconnaissance qu'en creusant en forme de berceau le premier tronc d'arbre jeté à la mer, poussa vers les étoiles l'intrépide qui devait un jour leur demander son chemin. Et VOdyssée fut le vaste écho de ce cri. Elle enveloppait le premier forgeron qui cadença sa songerie au branle du marteau. Et sur la porte de sa forge Hésiode s'en souvint. Elle sema le blé, et ce fut Triptolème, les mystères de Démèter. Elle planta la vigne, et ce furent les vendanges tragiques, le théâtre de Dionysos. Elle est née, cette humanité poétique, avec la mémoire chantante. Elle est née avec l'expérience, et le chant qui la conserve. Toute tournée vers l'avenir, elle est la tradition... Elle est l'Homme.
La plupart d'entre vous. Messieurs, ne sont pas sans connaître la grande loi établie par Fustel de Coulanges. Les transformations sociales, dit-il, ont suivi régulièrement les transformations de l'intelligence '. Et M. Elle Faure, dans son Histoire de l'Art, propose cette autre loi : « Toujours, dit-il, au cours de notre histoire, la grande floraison d'esprit suit le grand effort animal et les hommes d'action engendrent les hommes de pensée ^ » Et celle-ci précéderait celle-là, mais pour nous. Messieurs, ce