Elle Faure, L'Art antique
serait l'invincible et fécond travail poétique sans cesse accompli par l'homme sur sa sensibilité et son intelligence qui ferait, par le rythme, le passage de l'une de ces lois à l'autre, — par le rythme, et les habitudes, les inéluctables besoins d'ordre, d'harmonie, qu'il apporte, qu'il impose doucement, qu'il impose avec l'illusion de je ne sais quelle intérieure et suprême liberté. A la faveur de cette aisance intérieure où avec lui. autour de lui, l'homme voit le monde s'ordonner, la poésie tire de l'effort animal la pensée ; la poésie tire des transformations de l'intelligence les transformations sociales. Ne vous hâtez pas de sourire. Je compte vous montrer combien tout ceci est exact.
Aux premiers regards qu'il jeta sur le monde extérieur, l'homme, d'après Fustel de Coulanges, se le figura comme une sorte de république confuse où des forces rivales se faisaient la guerre. Sa mission, en lui et autour de lui, était de les soumettre à la monarchie de sa raison. Il s'agit pour lui de mettre de l'ordre dans cette démocratie brutale et en apaisant ses propres instincts de pacifier ces forces naturelles en guerre. A cette universelle pacification son intelligence s'appliqua tout d'abord ; elle n'a pas cessé depuis. Et c'est cet immense combat que nous résument, nous racontent les poètes. L'emprise du rythme sur le chaos, des grandes formes mélodiques et colorées sur les passions confuses et les cris tumultueux. C'est la royauté de l'homme, les luttes qu'il
soutient en lui et autour de lui pour établir cette royauté. Voilà leur éternelle épopée. Leurs chants, nous l'avons vu, célèbrent chacune des intérieures victoires de l'homme. Ils marquent les étapes humaines de notre instinct. Ils chantent les transformations de l'intelligence. Plus ou moins chacun d'eux s'efforce de fixer les grandes formes de notre sensibilité. La beauté qu'ils imaginent, c'est l'Homme atteint, l'Homme réalisé. La poésie n'a pas d'autre objet. Elle est l'intelligence en acte, l'intelligence en action, en lutte d'abord, en joie, en victoire ensuite, l'intelligence en fleurs.
Elle est l'Homme, l'intelligence de l'homme, l'intelligence visuelle de l'homme. J'insiste, Messieurs, sur cette qualité visionnaire de l'intelligence rj^thmique, car trop souvent on est porté à confondre la conception proprement poétique des choses avec leur émotion purement musicale. Encore que leurs frontières soient bien flottantes et qu'ils empiètent la plupart du temps, et fort heureusement, l'un sur l'autre, ces deux domaines, celui de la musique et celui de la poésie, sont pourtant différents. Il est nécessaire, je crois, de marquer en quoi il est bon de les distinguer l'un de l'autre, et d'autant mieux que ce nous sera une occasion excellente d'aborder par un nouveau biais l'analyse que nous faisons de la vie chantante du vers, de l'âme de la ligne mélodique du rythme.
Et d'abord le poëte est un voyant. La poésie entend et voit, entend et fait voir ce que la musique
ne peut qu'entendre et faire entendre. Qu'il s'agisse des murmures du cœur ou de ceux de l'univers, pour les traduire il y a dans les mots un élément de plus que dans les sons. Il y a tout l'homme, les yeux de l'homme s'ajoutant aux bruits de la nature. Et justement l'art merveilleux du poëte n'est-il pas de juxtaposer, de lier, de fondre ces deux ordres de perception, dont l'un relève plutôt du cœur et l'autre de l'intelligence, de les unir sans les détruire l'un par l'autre, que dis-je ? sans les détruire, en les renforçant bien plutôt l'un par l'autre, en les amenant l'un par l'autre à leur plénitude, à leur plus émouvante et plus significative expression.
Ici encore un exemple, je crois, serait plus décisif. Il n'est que de citer un court, mais parfait poëme où toutes les musiques de la pensée trament les bruits fuyants d'un beau jour qui se couche dans la raison de l'homme. Toute l'émotion de ce bref poëme qui se mesure à la plus haute majesté des choses tient dans sa mélodie. Et cette mélodie, elle, tient unies, attendries entre elles, des images immenses, du plus vaste lyrisme, vous allez voir, mais rendues toutes familières et légères par un art souverain et qui, dans sa nonchalance aristocratique, n'a pas l'air d'y prendre garde, à ces images, que nous ne croyions pas qu'il fût possible de voir ainsi jouer devant nous avant de les avoir entendu vibrer ainsi ensemble, reflétées au même pur cristal de la musique et de la pensée. Ecoutez...
« Homme, descends sur ta terrasse !
Vois, le jour qui s'évanouit
Ote ses bagues et les passe
Aux doigts scintillants de la nuit.
La tendre lune vient de naître ; Le soleil, cher à ta raison.
Dorant les yeux de ta fenêtre Leur dit adieu sur l'horizon.
Sur le sable, chienne câline.
Avec un bruit timide et doux, La mer, au bas de la colline, Vient se coucher à tes genoux. »
Un astre à gauche, l'autre à droite, L'homme vient, beau comme l'été ; Il parcourt sa terrasse étroite, Il s'assied dans sa majesté.
La lune danse sur sa joue ; Le soleil lui baise les pieds ; Lui les regarde, rêve et joue Avec ces objets familiers K
Voilà l'intelligence de l'homme, voilà son chant. Voilà bien cette chantante monarchie de la raison que tout-à-l'heure nous demandions que le poëte impose à la démagogie des choses. On ne peut pousser plus loin, et comme en se jouant, l'anthropomorphisme. En dehors de sa beauté propre, c'est surtout pour cela que je vous ai cité ce poëme, car voilà bien le trait essentiel qui caractérise la poésie en face de la