‹ L'Art vainqueurChapitre 19 sur 50 · Xavier de Magallon, Poëme · texte numérisé non relu

Xavier de Magallon, Poëme

Gasqcet, Arl. 6

musique. Tout- à-fait à ses débuts, nous le verrons dans une prochaine leçon, l'homme ne se séparait pas de ce qu'il voyait. Subjectivisme, objectivisme, il s'ignorait, il ignorait l'univers. Les choses étaient lui et lui était le monde. La musique peut nous faire retrouver cet état primitif, nous replonger dans ce frisson universel des origines. La poésie, non. Elle ne peut oublier l'homme. Mais ne croyez pas que je lui en fasse un grief. Je verrais là au contraire son plus haut titre de noblesse. Elle est l'épouse d'Apollon. Si voisine des météores, si impalpablement subjective que vous puissiez l'imaginer, avec Shelley ou avec Walt Withman, si fondue, si dissoute en la nature, qu'elle se veuille, si perdue, si vague, si élémentaire, si proche de la musique qu'elle soit, toute poésie, et la plus panthéiste, baigne dans l'anthropomorphisme. Apollon, au centre du chœur, tient la cithare, et Apollon, c'est la clarté, l'intelligence. Il voit. Vous pourrez concevoir une musique sans intelligence peut-être, toute enfoncée encore dans la sensibilité, dans les seules pulsations du cœur, vous pourrez la concevoir comme un art élémentaire, soit comme une première organisation intime du chaos, soit comme une sorte de lyrisme collectif s'emparant de l'âme, de l'émotion éparse. Vous pourrez imaginer la musique comme un art de la volonté, un art chrétien de la mort, de l'infini, où la raison peut ne jouer aucun rôle, n'avoir aucune part, aucunes prises sur . l'inspiration. Mais quelque chose de païen toujours

LÀ VIE Dr VERS 83

demeurera dans la poésie. Elle fuit l'infini. Le cœur, l'oreille peuvent se perdre, émus, dans l'infini. L'œil, l'intelligence ne le peuvent point. Il n'y a pas d'infini visible. Dès que nous essayons de concevoir l'infini, de l'atteindre, nous le figurons, il se limite. La musique nous baigne dans l'infini sonore, sans représentation. Il n'y a pas de poésie sans représentation, sans image. Un rythme vide, le concevez-vous ? Un pur son, auquel vous en ajoutez un autre, une pure suite de sons, de mots, de sonorités verbales, sans signification, sans éveil métaphorique de sentiments ou d'idées au fond de vous. La musique peut éveiller ce chaos passionné, ces éléments flottants, ces puissances en suspens dans les courants émotifs où trempent les racines de l'âme. La poésie le peut, par le rythme ; mais sans l'image cet éveil où la musique peut continuer à rêver, sans l'image cet éveil poétiquement sera vain. Il retombera sur lui-même. Il s'évanouira. Il n'atteindra pas l'humain. Cet humain, ce vaste anthropomorphisme où nous a^ons dit que la poésie baigne. La musique, s'il nous était permis d'employer le langage des philosophes, la musique, dirions-nous, atteint subjectivement la nature à travers l'homme, la poêsieatteintobjectivementl'hommedans la nature. Elle ne cherche, elle ne peut atteindre que lui. Admirable cri du poète impuissant à tout pacifier :

J'ai voulu tout aimer et je suis malheureux, Car j'ai de mes tourments multiplié les causes,

D'innombrables liens frêles et douloureux

Dans l'univers entier joignent mon âme aux choses... '

Et un autre lui avait déjà répondu, dévoilant à demi un des grands secrets de cette transmutation poétique :

La Nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de sj-mboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Et toute la sensible, la mystérieuse musique, l'exemple, l'aveu :

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies... -

Et c'est dans l'unité harmonieuse des méninges, dans le cerveau, l'âme de l'homme, dans l'esprit et les sens, dans le chant du poëte que s'épanouit cet univers aux intimes correspondances. Mais un autre, allant plus loin encore, avait osé montrer cet humain aux aguets partout, cette âme partout répandue dans les choses par les anciens poètes, perdue, oubliée aujourd'hui au point de nous apparaître

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