‹ L'Art vainqueurChapitre 25 sur 50 · Ernest Curlius, Histoire grecque, t. i · texte numérisé non relu

Ernest Curlius, Histoire grecque, t. i

la terre même où ils habitaient. C'est elle qui fit d'eux le peuple classique, entre tous. Arrivée à son complet développement avant l'aube même de l'histoire, disent ses historiens, les Hellènes lui devraient tout, — tout, si à côté de leurs dons d'artistes ils n'avaient possédé au même degré éminent ceux du politique.

Parler une telle langue c'est déjà beaucoup, c'est même suffisant pour conduire ces futurs artistes à prendre conscience d'eux-mêmes, lorsqu'ils menaient encore leur dure existence inquiète, dans l'âpre Piérie, avant que les Muses soient venues se poser sur l'Hélicon. Mais est-ce suffisant, même dans ce climat et dans ce milieu privilégiés, pour établir entre ces essaims si divers, ces libres groupes, ces errantes familles, pour établir entre ces rudes êtres à peine humains, inconstants comme de grands enfants qu'ils sont, un lien social qui les maintienne unis, les rassemble en tribus fidèles, qui de ces tribus éparses et encore tout instinctives fasse le peuple hellène, le peuple de la raison et de l'art souverain ? Non, Messieurs, la langue, l'art n'y suffisent pas, — et ne prenons point les effets pour la cause. Les œuvres de l'imagination aident puissamment aux œuvres de la politique. Elles en sont, si vous voulez, le couronnement, l'achèvement fécond. Filles en sont le stimulant. Seules, elles ne peuvent rien. Un art qui ne s'appuie pas sur des institutions est voué au désordre, condamné à la mort.

La langue réalise bien l'unité dans l'esprit, mais cette plastique unité, Messieurs, pour qu'elle puisse naître d'abord il a fallu des circonstances spéciales, puis, une fois née, pour la maintenir contre tant de dangers qui la pressaient de toutes parts, au milieu d'incessantes menaces, il a fallu la transporter hors de soi, pour ainsi dire, la figurer dans des œuvres durables. Cette intérieure unité, cette langue grecque, pour qu'elle se perpétue, il était nécessaire que les choses, que la terre autour de ceux qui la comprenaient, que la matière qu'elle exprimait, la parlât, pour ainsi dire, aussi, que le monde s'y conformât et la prolonge. A cette même unité il s'agissait, pour ce fruste Hellène, cet Homère naissant, d'amener avec soi-même, tout l'univers confus autour de soi, et de l'y amener sans rien lui laisser perdre de son adorable, de son universelle diversité.

C'est ici. Messieurs, qu'intervient le sens politique des Hellènes. Oui, déjà. Et avec une grandeur, j'ose l'affirmer, une sûreté que plus rien ne dépassera jamais. La famille est l'unité sociale. Hs découvrent spontanément cette loi ; ils fixent instinctivement cet axe de toute politique durable, ils vont droit à cet axiome d'où tous nos théorèmes moraux découlent ; ils établissent d'un coup le fondement sur lequel tout notre positivisme repose, sur lequel nous vivons encore, des siècles et des siècles après eux. Artistes, ils ont créé la plus souple et la plus féconde, la plus belle des langues. Politiques, ils ont, en face du

monde, et pour s'en emparer, bâti la maison, fondé le foyer.

Ah ! divin peuple grec !

Il fonde les cités, familles immortelles ; Et pour les soutenir, il élève les lois Qui, de ces monuments colonnes éternelles, Du temple social se divisent le poids '.

Mais les hommes de cette création, avant que ce Parthénon s'épanouisse, lorsqu'ils en jettent les premiers fondements, voyez-les dans la pierreuse Argolide, suivez-les errant dans la péninsule qui va devenir, mais qui n'est pas l'Attique, accompagnezles rôdant d'île en île au couchant de la mer Egée. Comme tout à l'heure nous évoquions leurs frustes demeures, imaginez ces anciens hommes, ces durs chasseurs, ces bergers sauvages, ces rudes laboureurs. Parmi les rapines constantes, imaginez, au bord de plages, si clémentes soient-elles, ces grouillants pêcheurs vivant d'une poignée d'olives et de poissons grillés. Regardez ces ancêtres. Ah ! qu'ils sont loin de Platon et de Phidias ! Ce sont pourtant là les origines de l'esprit humain. Le long des dentelures de cette divine feuille de mûrier jetée au milieu des mers, dont parle Renan, dans ce coin privilégié du monde, voyez éclore pour la première fois la chrysalide de notre intelligence. Voyez leurs maisons basses. Ils boivent l'eau glacée de la source, où

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