Lamartine
Gasqvet, Art. 8
ils lavent leurs blessures. Ils sont couverts de la peau des bêtes qu'ils tuent... Comment deviendrontils un peuple ? Est-ce le pays azuré, l'air qui les baigne ici, qui les retiennent et fixent ces élus ? Nulle part, il est vrai, ils ne rencontreraient une plus tiède sérénité de la terre et du ciel. La nature ici, à son image, fait l'homme tempérant. Ils en éprouvent la robuste douceur. Une rumeur d'aube se dégage des formes. Une humanité vague enveloppe les choses. Ils murmurent, chantonnent, ils parlent d'accord avec elles. L'Attique naît. Ils la voient. Ils perçoivent un rythme dans leur sang. Ils se rapprochent...
Mais non, si elle les aide à se connaître, si elle les incline ainsi à bien vivre, la beauté du pays, pas plus que la langue qui les modèle, la seule aménité de la contrée ne pourrait faire d'eux le peuple qu'ils vont devenir. Il leur faut une loi plus profonde de solidarité, un conseil plus intime d'harmonie, un exemple plus évident de continuité. Si rapprochés qu'ils soient, pour prendre conscience du rythme qui les unit et pour le perpétuer en lui obéissant, il leur faut une foi tangible, une présence, une institution sensible. Il leur faut des règles communes.
« Pour instituer le commandement et faire accepter l'obéissance, nous enseigne Fustel de Coulanges en traçant l'histoire de cette lente conquête de l'homme par lui-même, pour faire céder la passion à la raison, et la raison individuelle à la raison publique, il faut assurément quelque chose de plus fort que la force
LE MONDE ET LA MAISON lU
matérielle, de plus respectable que l'intérêt, de plus sûr qu'une théorie philosophique, de plus immuable qu'une convention, quelque chose qui soit également au fond de tous les cœurs et qui y siège avec empire '. »
Cette chose-là, Messieurs, c'est une croyance. Les Hellènes en avaient une. Ils crurent à leurs foyers. Ils eurent ce point fixe. Ils eurent cette religion. Tout le reste en découle. Le foyer fait la terre sienne. Autour de lui, il bâtit la maison. Autour de la maison, il place les bornes du champ. La propriété naît, la noblesse responsable de l'homme. Avec elle, l'ordre social, la chose politique. Les dieux de son foyer prédestinent le Grec à édifier la cité. Voyez, les nomades sans art. Le Juif, dès que ses troupeaux ont tondu le pâturage, roule sa tente et part. Le Germain, dans ses forêts marécageuses, cahote toute sa misère sur un chariot. En face de la tente du Sémite et du chariot du Barbare, voyons avec piété. Messieurs, s'élever la maison de l'Hellène. C'est là que les Muses chantent. Un temple est dans ses fondements. Notre civilisation a pris sa source là. Toutes les idées que nous défendons. Là sont nos lettres de noblesse. Là tous les nobles de l'intelligence et de l'art, de la pensée et de la politique, devant la pierre du même autel et du même foyer, se rencontrent, Messieurs, dans la même origine.
Loin de cette pierre angulaire sur laquelle repo-