‹ L'Art vainqueurChapitre 27 sur 50 · Fustel de Coulanges, La Cité antique · texte numérisé non relu

Fustel de Coulanges, La Cité antique

sent tout ordre et toute beauté, c'est de la tente et du chariot que sortent, par contre, toutes les rêveries sauvages qui ne cessent de rôder aux frontières de notre humanité, toutes les agressions qui de siècle en siècle, des Thermopyles aux Champs Catalauniques, de Poitiers à la Marne, de la Jacquerie à Luther et de Rousseau au bolchevisme, se ruent contre la noblesse de la Cité, tout le socialisme confus où plongent ses racines flottantes le vague étatisme des vieux Germains. Chez eux la terre n'appartenait à personne. Chaque année, nous rapportent les historiens, la tribu assignait à chacun de ses membres un lot à cultiver ; et on changeait de lot l'année suivante. Le Germain était propriétaire de la moisson ; il ne l'était pas de la terre. Que Karl Marx, que Lassalle, que les envoyés du désert viennent un jour planter leur tente parmi les marais où s'embourbait le chariot germain, et l'union sera vite faite, le socialisme d'Etat établira la théorie de la terre sans maître, formulera le code de la moisson sans champ... Ces gens-là n'ont pas comme nous le sens de la maison, n'ont pas reçu d'Athènes, n'ont pas reçu de Rome la religion héréditaire, les cultes du foyer. Leurs plus lointains aïeux n'ont pas connu. Messieurs, cette communauté des dieux domestiques par quoi Plutarque définissait la parenté.

Nous, Messieurs, ainsi que nous le montrent les historiens de nos plus lointaines annales, de lèvre en lèvre, de poëme en poëme, de rite en rite, les pères,

les prêtres de la famille d'abord, les aèdes ensuite ont établi notre tradition, les gardiens du foyer nous ont enseigné cette divine parenté. Nous en suivons le rythme. De strophe en strophe il bat dans le cœur pur des races. Il fait couler dans leurs veines cette fluide civilisation qui constitue l'aristocratie de l'espèce, l'humanité pensante. Il est le sang des races. Il est le sang des Muses, des Muses qui, Messieurs, ont bâti nos maisons. A l'encontre des destructeurs hagards, des prophètes échevelés nous avons reçu de leur bouche l'assurance que c'est un grand honneur qu'être héritier d'un champ, maître d'une demeure. Un fructifiant honneur, une noble responsabilité. Un de ces hauts devoirs où s'affermit la joie de vivre. Par là nous rejoignons nos ancêtres hellènes, nos ancêtres romains, dans la conscience heureuse, dans la foi cornélienne d'être maîtres de nous comme de l'univers.

Entre cent témoignages que nous en apportent les Muses, en voici du moins un. Encore une fois, j'ai choisi Ronsard. Comme il avait l'insigne joie de recevoir un jour dans sa demeure Monseigneur le duc de Touraine, François de France, qui depuis fut duc d'Anjou, voici les vers qu'il lui fit adresser par « une nymphe jardinière » au moment où le duc entrait dans son jardin.

Ces grands, ces triomphans, ces superbes Romains,

Qui avoient eu du ciel un si brave courage,

A leur commencement vivoient de labourage,

El sans honte tenoient la charrue en leurs mains.

Il y a une variante. Les deux quatrains sont également fermes et beaux. Mais dans celui que je vais maintenant vous dire éclate peut-être davantage la splendeur de l'idée, de la mission créatrice de tout héritage bien cultivé.

Ces grands, ces triomphans, ces superbes Romains, Qui avoient eu du ciel un si riche avantage, N'avoient que cinq arpens de terre en labourage, Et si tenoient pourtant l'empire entre leurs mains.

Ces grandeurs, ces honneurs dont les hommes sont plains, Ne sont pas les vrais biens qui font l'homme plus sage ; Un petit clos de terre, un petit héritage Les rend plus vertueux, plus gaillards et plus sains.

N'aimez-vous pas, comme moi, cette charrue ainsi changée en empire en allant d'un quatrain à l'autre, et pourrions-nous mieux saisir le travail intime du poète que dans cette élaboration surprise d'une de ses images ? De même, remarquons, en passant, l'opposition riche de sens entre l'homme et les hommes, dans ces deux vers

Ces grandeurs, ces honneurs dont les hommes sont plains, Ne sont pas les vrais biens qui font l'homme plus sage...

Il y a les éphémères, chargés de faux biens et qui se croient seuls grands, et qui passent, et il y a l'homme, le sage qui se confond avec l'humanité et qui se perpétue avec elle. Peut-on nous donner mieux une plus magnifique leçon par le seul choix d'un pluriel et d'un singulier ? Mais le rythme seul

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est idoine à ces sortes de choix et en peut tirer un plein sens. Et le Rythme, Messieurs, pour en revenir à la grande loi qui nous occupe et pour qui ces beaux vers de Ronsard témoignent, le rythme est lui aussi un héritage ; il est dans notre sang, dans notre sensibilité la mesure héritée des émotions et des pensées humaines.

Aussi, croyons-en nos Muses. Croyons-en Ronsard. Un clos de terre, dont on hérite, voilà le plus sûr moyen, depuis qu'il y a des hommes et des dèmes qu'ils habitent, que la politique ait encore trouvé pour les maintenir en état vertueux de sagesse et de santé. Le poëte Solon, le législateur Platon ne pensaient pas là-dessus autrement que le gentilhomme vendômois. Pour eux comme pour nous la propriété est à la base du droit civique. Platon, dans ses Lois, défend au propriétaire de vendre son champ. La loi de Solon frappait le vendeur de la perte de ses droits de citoyen. Les législations de la plupart des villes antiques portaient la même interdiction suivie de rigueurs analogues. Et ce n'est pas. Messieurs, qu'elles ignorassent le murmure que pouvait élever l'individu au nom des droits anarchiques d'une immédiate jouissance. Platon s'en charge.

— « O dieux ! N'est-il pas bien dur que je ne puisse disposer de mon bien comme je l'entends et en faveur de qui il me plaît ?... »

Et voici sa réponse : « Toi qui ne peux te promettre plus d'un jour, toi qui ne fais que passer ici-

bas, est-ce bien à toi de décider de telles affaires ? Tu n'es le maître ni de tes biens ni de toi-même ; toi et tes biens, tout cela appartient à ta famille, c'est-àdire à tes ancêtres et à ta postérité \ »

Oui, ce champ, cette maison, cet autel, ce foyer, l'individu ne l'a reçu qu'en dépôt. Et ce dépôt est un dépôt sacré. Nous entrons, Messieurs, dans le grand mystère de la religion familiale. Nous en touchons le cœur. Voici son sanctuaire. Pour les Hellènes comme pour les Latins, dans la flamme du foyer, l'âme des ancêtres réside. Sur l'autel domestique brûle le feu sacré, dans ce feu brûle la mémoire des morts. Si le foyer s'éteint, la famille s'éteint. Et, notez-le, seul quelqu'un de la famille peut alimenter le feu pur. Ce feu doit rester pur. Toute la vie dépend de la pureté du foyer. Tout s'ordonne et se fixe autour d'elle.

« Qu'y a-t-il de plus sacré que la demeure de chaque homme, s'écrie le Pro Domo ? Là est l'autel ; là brille le feu sacré ; là sont les choses saintes et la religion ^ »

Voilà l'unanime croyance qui, des tribus pélasges, a fait le peuple hellène, voilà la source vénérée de notre civilisation. Voilà le secret de la continuité de cette solidarité d'abord familiale, puis civique, puis nationale qui, parmi les Barbares, a fait du peuple

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