‹ L'Art vainqueurChapitre 28 sur 50 · Cicéron, Pro Domo · texte numérisé non relu

Cicéron, Pro Domo

grec et du peuple latin les peuples d'humanité souveraine. Voilà le rythme mystérieux d'où les poètes reçurent leur sagesse, où ils puisèrent leur inspiration.

En effet, le père de famille, à qui incombait le soin rituel d'entretenir le feu sacré, faisait fonction de prêtre et fonction de poète. Chaque matin, en alimentant le feu de branchages il chantait un hymne. Il chantait un hymne, à chaque occasion solennelle où la famille se réunissait autour du foyer. Il en chantait un, à chaque événement décisif de sa vie et de la vie des siens. Ces hymnes en leur forme traditionnelle lui avaient été transmis par son père qui lui-même les avait reçus du sien, et ainsi jusqu'aux origines mystérieuses du premier ancêtre divin. La plupart de ces formules chantantes obéissaient à un rythme aussi invariable que le furent plus tard ceux des textes de loi. A ceux-ci nous avons vu qu'on ne pouvait changer une seule syllabe. De même, dans ces prières. Certains mots prenaient une signification redoutable, d'autres un sens bienveillant. Tous, et selon la place qu'ils occupaient dans l'hymne, en recevaient un lustre, comme un brillant nouveau, en conservaient comme un frisson auguste que la famille seule percevait. Us signifiaient une présence qu'eux seuls pouvaient atteindre, qui naissait et s'évanouissait avec eux dans l'esprit de ceux qui les prononçaient, mais qu'on retrouvait toujours la même dès qu'on les récitait. Une tradition lyrique s'établit ainsi, tout

un rapport sensible d'images et de cadences. La poésie naissait.

Autour de ces mots, comme aujourd'hui autour d'une image poétique, se cristallisèrent naturellement les rêveries du père, du prêtre, du poète. Devant le foyer, il méditait pour tous les siens. La flamme, où s'avivait la mémoire des ancêtres, l'inclinait vers tout un ordre de réflexions, de songeries, plus graves, plus divines. La mort prolongeait la vie, la vie baignait dans la mort même. La personnalité du rêveur se fondait dans celle, plus ample et plus mystérieuse, plus sacrée, de la famille.

D'autre part, pour conserver la pureté du feu et ne pas attenter à sa bienfaisance, on ne devait pas commettre de mau\-aise action en sa présence. Rien d'impur ne devait se passer devant lui. Sa flamme ne pouvait éclairer rien de bas. Et de même, le rêveur chassait de son imagination toute pensée jugée impure. Un choix se faisait entre ses sentiments. Sa sensibilité s'affinait, s'ordonnait. En cette flamme vi\ante il finissait par entrevoir une sorte d'être moral. Il s'en approchait. La volonté lui venait de s'en rendre digne. Il s'en inspirait. Une nuance nouvelle, un rythme plus profond animait le chant qui montait de son cœur à ses lèvres, une nouvelle manière d'être, un nome.

Car, Messieurs, dans la langue de ces Hellènes, les philologues nous apprennent que c'est le même mot qui désigne le chant, la loi et la coutume. Un nome,

c'est le premier poëme, la forme régulière qui distingue le premier chant, le premier assemblage poétique et musical du langage familier ; et ce même mot, voao;, signifie aussi la coutume, la loi. Une manière d'être, une manière de chanter ne trouvent, en cette langue analytique, qu'une seule expression pourtant pour les traduire, tant les deux actions se confondent pour elle, ont pour elle même air. Oui, un certain air, c'est ainsi que nous pourrions traduire, nous, ces deux nuances du vieux nom, en laissant de côté celle de la loi qu'y ajoutaient les Hellènes et où justement s'unissaient, trouvaient leur source les deux autres. L'air que prend un visage, une personne qui chante, et l'air que cette bouche, cette personne chante, ces deux airs, que notre langue ne sépare pas non plus, tant l'habitude atavique qui les conjugue est forte, ces deux airs n'ont qu'une âme, un son d'âme, qu'un mot, un même mot pour se traduire. C'est un nome. Et c'est. Messieurs, qu'au temps où la poésie et les mœurs de l'homme naissaient, ces deux manières n'obéissaient qu'à une même coutume, une même habitude victorieuse, découlaient de la même loi intime, n'obéissaient qu'à un seul et même rythme. Le chant et la loi, les mouvements du cœur et de la pensée, les cadences du sang et de la voix, de la voix et du mot, de la voix et de la croyance, tout cela qu'aujourd'hui le vers seul nous rappelle, tout cela n'était qu'un tout vivant. Cela créait une institution vivante. Cela for-

mait un rythme. Avec ces rythmes, la poësie, l'humanité naissait.

En ces temps décisifs où l'homme s'emparait de sa ■jeune raison, la plus haute façon de penser était de chanter, car dans le chant seul se formulait la loi, s'établissait le mérite des sensations, car dans le chant se perpétuait religieusement la coutume, héritée des ancêtres, dans le chant l'homme prenait conscience de sa famille et de lui. Et c'est pourquoi, Messieurs, nous sommes constamment sollicités depuis le commencement de ces leçons à retrouver dans les caractéristiques du vers et de sa structure les caractéristiques des grandes lois universelles. Les unes et les autres se sont formulées ensemble. La même énergie constitutive les rend indestructibles. Et voyez, un pas encore, dans cet intérieur domaine où nous sommes en train de le voir prendre conscience de ses ancêtres et de lui, et dans le chant encore l'homme va prendre conscience du monde. En voyant mourir, en croyant, pour se consoler de la mort, que les morts brûlent dans son foyer, il va s'emparer du mystère. Son chant va s'élever du visible à l'invisible, du transitoire à l'immortel, sa pensée va passer de l'humain au divin. Le chant de l'homme va devenir la substance vivante des dieux.

Un grand romancier contemporain. Messieurs, l'auteur de Vamireh, à^Eyrimah et de la Guerre du FeUf ces beaux récits préhistoriques où sont dépeints avec une divination si aiguë et une émotion si com-

municative, les sentiments et la pensée naissante de l'Homme à son aurore, J.-H. Rosny prête les paroles suivantes à l'un des personnagesde son dernierroman. Celui-ci, qui est hypocondriaque, après avoir prédit à ses interlocuteurs, en une heure d'humeur noire, toutes sortes de maux qui les guettent avec la vieillesse, s'arrête brusquement : « Soudain, son visage se détendit ; une lueur inconnue passa dans son regard, sa bouche s'entr'ouvrit d'une manière douce et presque extatique :

« — Eh ! non, — affirma-t-il, — ce n'est pas possible. Nous ne sommes pas venus pour cela... pour cela seulement !

« Il déposa d'un geste peureux le reste de son cigare et tomba dans une rêverie étrange. Les lignes dures de son masque avaient disparu ; on discernait de la tendresse, de la grâce et quelque chose d'extraordinairement enfantin dans le sourire qui, par intervalles, estompait ses paupières.

« — Non, pas seulement pour ces choses baroques et monstrueuses ! Quand on rentre positivement en soi, et qu'on observe avec patience, avec humilité, on finit par voir qu'on a passé à côté de soi-même. On ne s'est pas vu. On a vécu comme un étranger dans sa propre maison. Il y a, tout autour de l'être et au fond de l'être, un monde, un monde immense, un monde sans fin et sans bornes. On comprend le philosophe qui a dit que chacun de nous reflète l'univers tout entier... Allez î vous ne savez pas, jeunes créa-

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tures, quel océan de beauté nous emportons dans notre pèlerinage !

« Il parlait bas, avec un frémissement continu qui remplissait Geneniève d'inquiétude. Mais il éleva la voix pour dire, avec un brusque retour de son humeur agressive :

« — Randall démontre par des arguments irréfutables — irréfutables — que l'énergie constitutive de l'âme est indestructible, et que les caractéristiques de la formule du moi sont identiques aux caractérisques universelles. Ah !

« Il vida dédaigneusement sa tasse de café, tourna vers Maurice des yeux pleins de défi et conclut :

« — Notre devoir est de connaître ces choses '. »

Je vous ai cité ces grandes paroles, Messieurs, parce que bien que Rosny les prête à un personnage contemporain elles me paraissent atteindre une vérité humaine si profonde qu'elle ne dépend plus d'aucune époque. Les sentiments qu'elles expriment me semblent répondre, par delà leur terminologie et la nervosité moderne q"ui les baigne, aux sentiments encore confus qui, comme la nôtre, agitaient déjà l'âme naissante de ces êtres lointains qui reflétaient notre univers pour la première fois dans leur pensée et dans leurs yeux. Et je vous les ai citées aussi parce que j'essaie de m'entourer, en ces délicates matières, de tous les témoignages qui

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