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J.-H. Rosny, L'Appel du Bonheur

peuvent confirmer mes vues. Ici encore, ici surtout, au moment où en une prochaine leçon nous allons voir le monde entrer avec ses lois dans la conception poétique que le père et le prêtre de la famille se faisait des choses et de lui, vous comprendriez que j'hésite à aborder devant vous, avec l'assurance que j'y apporte, ces problèmes des origines du lyrisme si je ne pouvais, comme je le fais à chacun de njes pas, m'appuyer, mieux encore que sur l'intuition de Rosny, sur l'autorité raisonnée de Fustel de Coulanges.

C'est le grand historien de La Cité antique qui nous montre en effet la famille naissante, la famille unie, groupée, sous la royauté du père, autour du feu sacré qui brûle sur l'autel domestique. Ce feu, cendre la nuit, quelques branchages à l'aube suffisent pour ranimer sa vie qui couvait dans les braises, quelques branchages et le souffle du père. Ainsi de nous, pense l'antiquité, ainsi de la famille.

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« O générations des feuilles et des hommes ! » répète le vieux Simonide de Céos après Homère. L'homme, une feuille ; les générations, des tourbillons de feuilles. Par lui-même l'individu n'est rien. Il n'est pas plus qu'une goutte de sève. Rappelezvous sur les vitraux du moyen-âge et dans nos vieux livres héraldiques l'image parlante des arbres généalogiques. L'homme et la feuille se rattachent à la

branche, et les bi'anches au tronc. L'individu, seul, n'est rien. Le père de la famille hellène est le premier qui l'ait pressenti. Il fait partie d'une grande chose qui le dépasse, qui l'enveloppe, qu'il continue et qui lui succédera, dont il n'est qu'un des moments vivants, il fait partie d'une famille. Et cette famille dont il sent en lui l'existence, la sève, l'animation confuse, l'institution perpétuée, il en contemple dans le feu sacré de son foyer la présence permanente. Toute sa vie profonde est là, dans ses ancêtres qui brûlent là. O mystère, naissances ! O poésie et civilisation î Le sens de la continuité des êtres, des choses, lui vient, — de la continuité des siens, de lui-même. Il se rythme sur cette religion. La circulation de la sève humaine commence à palpiter dans le vers. Car cette religion du foyer, nous avons vu que pour la célébrer ses prêtres étaient devenus, avaient dû devenir poètes. Les voici qui prennent poétiquement conscience de ce qui les lie. Entre ces poètes d'une même famille, entre ces pères d'un même foyer, ces prêtres d'un même autel, une tradition s'établit. Chacun, si j'ose dire, coule sa vie, sa matière plastique, dans le rythme familial, dans la forme traditionnelle. Et voilà le classique. Messieurs. Tout ce que nous appelons classique, Messieurs, vient de là, part de là, puise ses lointaines origines dans ces chants religieux du foyer.

Bientôt, lorsque, religieuse toujours, mais civique déjà, et d'une inspiration, d'une allure plus libre, la

poésie sortira de la demeure, délaissera l'encomion, pour chanter et danser le prosodion ou l'hyporchème, c'est le père, entouré des siens, qui entonnera le nome Ij'rique, ses amis qui formeront le chœur, ses concitoyens qui danseront l'hymne. L'ode s'essaiera alors à figurer l'âme du dème, l'âme de la cité, comme elle a exprimé celle de la famille, de la maison. Vesta, la flamme vivante, est devenue commune à plusieurs foyers. Saluons en elle le premier rayonnement de cette clarté auguste qu'un jour les Vestales entretiendront au cœur de Rome pour établir la paix de l'univers. Avec ces Vesta des dèmes hellènes, avec les hymnes de ces premiers citharèdes l'ordre moral est né dans le monde. La conception de la patrie s'ébauche. La patrie est la terre des pères, la terre où reposent les morts, où les foyers brûlent. Cette terre est inaliénable, ce droit imprescriptible. La brute seule, les Barbares seuls y peuvent attenter. Voici le point fixe, voici l'âme, la civilisation des morts. En parlant de cette sorte d'être moral dont le feu sacré entretient la vie sur l'autel de la famille, nous avons entendu, tout à l'heure, Plutarque nous dire : « La parenté est la communauté des mêmes dieux domestiques. » La patrie, Messieurs, est la communauté des mêmes cultes, des mêmes sentiments et des mêmes idées, des mêmes dieux nationaux.

Et voilà le deuxième grand élément de notre poésie classique qui se conjuge ainsi avec le premier,

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et dans ses origines mêmes. Comme elle est née avec l'âme de la maison, la poésie classique est toute cimentée aussi dans les assises de la cité. Elle est familiale, elle est nationale. Comme elle équilibrait rhomme à la famille, — (Rappelez-vous, sur le bouclier d'Achille, le souverain tableau, l'admirable description homérique : « L'épouse sortait de sa demeure et, parmi les torches brillantes, était conduite par la ville ; Thyménée sonore retentissait : les jeunes hommes dansaient en tournoyant ; les flûtes et les phorminx mêlaient leurs voix, et les femmes, debout aux seuils des maisons, regardaient avec admiration. » C'est, pris sur le vif, l'hymne nuptial, l'hyménée lui-même. Et chaque heure essentielle, chaque moment solennel de la vie familiale avait son nome, son chant), — comme la poésie, notre poésie classique, équilibrait l'homme à la famille, elle équilibre la famille à la cité, les cités à la nation, la nation au monde. Nous verrons comment, si vous le voulez bien, dans notre prochaine leçon.

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