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Alfred de Musset, Lettre ci Lamartine

en face de l'homme classique d'Athènes, de Rome et de la Renaissance, voilà l'homme romantique. Le procès du romantisme n'est plus à faire, je le sais. Mais s'il allait essayer de renaître. Messieurs, sous une autre forme ! La guerre, semble-t-il, lui a porté le dernier coup. Elle a remis toutes choses en place, intellectuellement et moralement, dans la plupart des cerveaux, surtout dans les cerveaux qui comptent. Elle nous a appris à mieux regarder les choses en face, doctrines, sentiments ou idées. Arrêtonsnous un instant pour mieux voir, de son point de vue, le grand débat qui nous occupe.

Au moment où nous nous apprêtons à réaliser dans sa force et sa plénitude le grand siècle européen, je veux dire le xx^, celui qui, s'ouvrant sur la victoire de la Marne et répondant à notre grand xiii% sera le siècle classique d'une nouvelle grandeur française, il serait fou, je crois, de nier tout ce que nous devons au xix*^ : son prodigieux essor lyrique, sa soif de science, ses fièvres généreuses, ses conquêtes matérielles. Mais prenons garde. Il y a, en ce romantique xix" siècle, un tel mouvement de sentiments, une telle poussée de sève, une si frémissante ivresse du cœur, sinon de la pensée, qu'on est tenté, à première vue, de l'aimer comme quelque chose de jeune et de renaissant, comme une riche promesse d'avenir et de joie. Il nous menait pourtant à la plus épouvantable des catastrophes, à la plus formidable des guerres. Fils de la Révolution, il est le père des

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Invasions et du bolchevisme. Il était romantique, il ne tenait aucun compte des réalités.

Saisi d'ensemble et vu comme du dehors, il peut prendre un masque d'ardeur magnifique. Je n'oublie pas, pour ne parler que de la France, que Delacroix et Courbet le peignent, qu'Hugo le chante, Stendhal l'ausculte. Je sais que le cœur de Berlioz y bat fiévreusement, et celui de Michelet, et celui de Verlaine, et plus sombrement celui de Rodin, et plus pesamment celui de Zola. Bien entendu, je ne vous cite que des romantiques ou qui m'apparaissant tels ont exercé une influence immédiate sur la sensibilité de leurs contemporains. Un Balzac ou un Taine, un Cézanne ou un Proudhon, si imprégnés de leurs temps qu'ils soient, c'est déjà autre chose, et c'est toute autre chose encore qu'un Comte ou un Sainte- Beuve, et surtout un Mistral ! Ceux-là, ce sont déjà les traits épars que l'homme de demain rassemblera. Mais laissant ces grands constructeurs de côté et qui pour la plupart vécurent, en somme, comme en marge de leur époque, s'il est vrai qu'à l'heure où nous sommes nous devions, nous inspirant justement de leurs méthodes, chercher et aimer la vérité avant tout, — sous cette multiple expansion, sous cette abondance fougueuse des auteurs et des mœurs romantiques, nous serons vite amenés à découvrir une tare secrète, un mal rongeur, — sous la pulpe brillante le venin et la mort.

Ah î vous devez bien le sentir à travers toutes mes

paroles, je suis très gêné. J'hésite comme devant la plus ingrate besogne lorsque je dois attaquer l'œuvre d'un Michelet ou d'un Hugo. Il le faut bien pourtant. Mais permettez-moi de leur en faire comme une sorte d'excuse honorable. Nous sommes quelques-uns qui devons à de tels esprits des plaisirs si persistants, ils ont secoué notre adolescence de tels frissons et de telles extases, ils ont promené notre imagination sous de tels océans, que notre sensibilité, — ô persistance du rythme, même désaccordé des cadences traditionnelles, ô force des poètes, — que notre sensibilité est encore toute imprégnée de la leur, et que, même après ces quatre années terribles, et tout ce que nous avons vu, tout ce que nous avons subi, nous portons, pour ainsi dire, dans notre sang, le battement prolongé encore de leur émotion et de leur cœur.

Malgré nous et malgré les leçons foudroyantes de la tranchée, nous voyons encore, à certaines heures, le monde à travers leurs yeux ; ce que ressentaient leurs organismes surexcités devant la montagne, les moissons et la mer, nous l'éprouvons encore comme s'ils étaient là devant le même ciel et les mêmes paysages. Il serait vain de le nier. Nous ne pouvons rien là contre. C'est un fait. Soyons justes, Messieurs. Le romantisme, et c'est en cela qu'il était nécessaire, le romantisme, après la Révolution, nous a redonné le sens de la nature et l'amour de la terre. Les mots, durant le xviii* siècle, avaient pris une signification trop dépouillée, trop abstraite : il les a doués d'une

plus vivante et plus communicative saveur. Il n'y avait plus de poètes. Avec Chénier % il a recommencé l'œuvre de Rabelais, de Montaigne et de Ronsard, comme avec la Remise des Aigles et le Sacre de David il a retrouvé la fougue et le sens des grandes compositions réalistes des Renaissants. Grâce à lui, nous sommes' en communion plus directe avec les choses, avec la sensation, veux-je dire, que nos idées prennent des choses. J'ai essayé de vous le montrer, vous en souvenez-vous, à propos du rythme de Hugo. Et c'est un grand charme, sinon un grand bien.

Ce serait un grand danger, si à côté du mal nous n'avions le remède. Ce remède, les meilleurs d'entre nous, nos maîtres n'avaient pas attendu la guerre pour le découvrir. Dès la fin du siècle dernier, un Maurras, un Cézanne, un Debussy, n'avaient qu'à aller passer un après-midi dans le parc de Versailles, en emportant leur Racine ou une partition de Rameau sous le bras, un Soury ou un Quinton n'avaient qu'à refeuilleter Corneille ou Descartes à l'ombre de ces charmilles, pour se remettre d'accord avec le génie raisonnable de notre race et sentir avec plénitude jusqu'à quel

1. Chénier n'était pas romantique. Je parlerai, un jour, longuement de lui. Je voudrais essayer de marquer la classique influence qu'il eût exercée, et si salutaire, avec son lyrisme profond, sur les destinées poétiques du xix* siècle. Songez à l'Hermès inachevé, aux vastes odes qu'il eût écrites et dont les ïambes nous font pressentir l'élan. Il eût été notre Lucrèce ou notre Goethe... ou toute autre chose, mais certainement quelque chose d'aussi grand.

point de perfection le goût de l'ordre peut amener les forces de la nature. Un Renoir, dans ces pures allées, est forcé de sentir, à l'encontre de son instinct peut-être, que rien de brutal ni d'excessif ne pouvait attendrir nos pères, non pas même le nu le plus nacré, et s'il ne tente pas, comme son ami ', de « faire du Poussin sur nature », vous savez du moins quelle frémissante et lumineuse composition il tire de la contemplation des nymphes de Bouchardon -. Les hommes qui, à la suite du grand Roi, venaient là et se plaisaient sous ces ombrages, détestaient la confusion, ces arbres et ces murs nous le disent, ils n'aimaient que les émotions ornées, jouissant surtout des vastes ensembles et des perspectives bien ordonnées, leur plaisir le plus égoïste ayant toujours besoin, pour s'épanouir tout à fait, et tant ils étaient équilibrés et sains, de se prolonger, de se fortifier dans le grand courant de la race en coulant d'accord avec lui.

Je vous entends. J'entends bien certains d'entre vous, Messieurs. Je sais ce qu'ils vont m'opposer tout de suite. Je sais bien que lorsque Rousseau et la Révolution détruisirent ce magnifique équilibre, l'imagination, l'esprit, la raison française se traînaient languissants et ternes, trop centralisés si j'ose

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