Paul Cézanne. Le mot est de lui
2. Les grandes Baigneuses de la collection de M. Jacques-Emile Blanche, dont la composition est toute inspirée, calquée, dirait-on, sur le bas-relief de la fontaine, aux escaliers d'eaux, de Bouchardon.
dire, et qu'il était besoin d'une forte secousse pour renouveler notre art comme nos façons de sentir et de vivre. Oui, mais le fait est, et c'est contre ce fait, ce méfait-là, que je m'élève et qu'il faut nous élever de toutes les forces de notre victoire, le fait est qu'un siècle après que la race fut allée chercher la famille royale à Versailles et se fut décérébrée, selon l'expression de Renan, en tranchant le tête du Père de la patrie, le fait est, Messieurs, qu'à la fin du siècle dernier, à la veille de la Marne, l'individu était roi, on lui devait tout sacrifier, et même l'héritage des ancêtres ; la liberté était notre culte, rien ne lui devait faire obstacle, pas même l'expérience accumulée des générations ; la nature était la vraie, l'unique voie, aucune civilisation ne devait prévaloir contre elle. Vous reconnaissez là, je n'ai pas besoin de vous le dire, la franche doctrine romantique, sa proclamation des droits de la passion et de l'individu, sa frénésie de liberté avant tout.
L'homme né bon, l'homme de Tolstoï et de Rousseau, ah ! il est propre, il est pur, l'homme romantique, lorsqu'on le libère, lorsqu'on lui donne conscience de ses droits, lorsqu'on le décrasse de ses vingt siècles de catholicisme et de civilisation ! Qu'on nous le rende plutôt corrompu, comme il l'était par Corneille et par Bossuet, comme la guerre et la victoire nous l'ont rendu. Nous savons trop aujourd'hui où cette bonté et cette liberté mènent. Hélas ! il n'y avait pas qu'un jeu brillant de sensations, un
tissu, un agencement sonore de rimes et d'images dans Rolla ou dans La Marseillaise de la Paix, il n'y avait pas qu'un flot de lave passionnée sous les pages de Georges Sand ou de Michelet, pas plus que chez Jean-Jacques ou Chateaubriand. Il y avait, chez tous ces écrivains qui mettaient le sentiment à la place de la raison et qui, selon l'expression de l'un d'entre eux, faisaient « de la pensée avec leur cœur », ce qui est proprement l'erreur romantique ; il y avait une vision ardente, mais d'autant plus dangereuse, de l'univers et de l'âme des hommes. Car elle était fausse. Et quelle vision !
Elle vient de loin... Pour la mieux comprendre, Messieurs, reprenons le cours de ces leçons, s'il a pu vous sembler que nous en soyions sortis un instant. Mais non. Vous avez bien senti, n'est-ce pas, que pas un moment nous n'avons quitté des yeux les idées qui les dominent. Ce n'est que pour les retrouver, plus sereines et plus expressives, que nous avons eu l'air de les abandonner en suivant, loin d'elles, les caprices destructeurs du romantisme et ses dérogations à l'ordre fécond des lois. La poésie est harmonie. La poésie est civilisation. La poésie classique est, depuis sa naissance, le plein développement de l'être et de la race humaine. Elle est, Messieurs, le développement de l'homme, sans révolte, sans heurt, dans sa sérénité conquérante, de l'homme qui partant de lui, solidement conquis tout d'abord sur lui-même, bien épanoui dans sa
force et sa sève, s'empare lentement, sûrement, de tout ce qui l'approche, l'entoure, et de cercle en cercle, jusqu'aux derniers horizons que sa pensée puisse atteindre sans désordre. Et le romantisme, Messieurs, ce serait justement la méthode inverse, le mouvement contraire. Consciemment ou non, dans la nature ou dans son cœur, c'est l'inconnu, l'infini, l'inattingible qui tout d'abord tente le romantique. Il met tout charme et toute puissance dans l'opposition violente, terrassée ou frénétique, de l'individu et de la nature, dans le heurt de l'âme et de la conception qui l'oppresse. Il trouve cela sublime. Entre lui et le monde, la masse divine du monde, plus rien que son émotion, sa révolte ou son désespoir. Il trouve une sorte d'orgueil douloureux, d'humilité tragique, à la Dostoïewsky, à la Pascal, il trouve une sorte de grandeur passionnée à se sentir infime, perdu dans l'immensité écrasante, — mais il sait qu'il est écrasé et elle, l'immensité aveugle ou flamboyante d'yeux, n'en sait rien : voilà son pathétique.
Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux, Soit que, déshérité de son antique gloire, De ses destins perdus il garde la mémoire, Soit que de ses désirs l'immense profondeur Lui présage de loin sa future grandeur '.