Baudelaire, Les Fleurs du Mal
(jasqlet, Art. 10
mesures, bouleverser ce qui est. Le romantisme est d'essence révolutionnaire. C'est un rêve d'infirme. Aujourd'hui que la poésie l'abandonne, il se réfugie dans la politique. Il en venait, il y rentre. Il y rapporte son messianisme. A Hugo succède Wilson.
Nous voici bien loin de la divine et mesurée et réaliste Hellas. Je ne veux pas dire que l'antiquité grecque n'ait pas connu, elle aussi, le mal romantique. Il faudrait pour cela ignorer la mollesse et le désespoir de la poésie de Mimnerme ou n'avoir jamais lu ce qui nous reste des Elégies à Kyrnos de Théognis, — pour nous borner aux seuls lyriques qui font l'objet plus particulier de notre étude, cette année. Nous verrons les Tragiques, plus tard. Mais chez ces lyriques grecs, comme la race, la santé classique reprend vite le dessus î Ces appels désespérés qui montent, par éclairs sauvages, des vers du grand pessimiste de Mégare, c'est, en somme, un parfait manuel de la vie aristocratique qu'ils traversent, car ces élégies à Kyrnos ne sont pas autre chose en leur fond, vous le savez, qu'un chantant et ferme traité d'éducation. Et si Mimnerme pleura comme il le fit, ses larmes qui débordent à propos de Nanno, une simple joueuse de flûte, coulent d'une source plus profondément ouverte en lui, certains de ses nomes en font foi. Mimnerme chante à Colophon, Colophon malheureuse dans ses guerres contre les Lydiens. Les vaincus toujours sont portés à la mélancolie. C'est à eux que le mal romantique s'atta-
que le plus volontiers. Ils sont sa proie naturelle. Ecoutez Mimnerme :
« Les noires destinées nous environnent, l'une amenant la faible vieillesse, l'autre la mort. Le fruit de la vieillesse est éphémère : il dure autant que la clarté du soleil. Une fois ce moment dépassé, oh ! alors la vie devient pire que la mort. » La vieillesse, voilà la grande crainte de ce vaincu voluptueux. Plus rien de la sainte évocation paternelle d'Achille en face de Priam, plus rien de la mort pindarique de Diagoras porté en triomphe par ses fils victorieux. « Quand arrive la vieillesse douloureuse, qui confond la laideur et la beauté, l'homme est déchiré de cruels soucis ; les rayons du soleil n'égaient plus son regard ; les enfants le détestent, les femmes le méprisent ; tant les dieux ont fait la vieillesse misérable. » Et il nous dit son vœu le plus chei* : « Puissè-je, sans maladie et sans chagrin, rencontrer la Parque à soixante ans ! »
Je retrouve comme un écho de ces plaintes dans la grande chanson des Vieux d'Aubanel. « Les pauvres vieux qui sont en purgatoire regardent, de leur seuil, les jeunes qui sont rois... ' » Et le lyrique de Provence m'aide à comprendre les élégiaques d'Hellas. Si affreuses, si atroces qu'elles soient, elles sont classiques, elles sont mesurées, leurs plaintes, comme l'est l'amertume des Stances de Moréas. Une