‹ L'Art vainqueurChapitre 37 sur 50 · Théodore AubancI, Lou Reire-Souleu · texte numérisé non relu

Théodore AubancI, Lou Reire-Souleu

sérénité dernière est en elles, sous les sanglots cette beauté, cette incorruptible résignation que leurs formes leur ajoutent. Il n'y a pas là d'impureté. Ni grimaces ni cris. Hommes, nous entendons parler des hommes. Une noblesse sort des regrets.

Et puis, ne l'oublions pas, Mimnerme, Théognis sont des exceptions parmi les lyriques grecs. Les grands citharèdes, les Callinos, les Archiloque, les Tyrtée, les Solon, les Phocylide, les Simonide, les Alcée, les Stésichore sont des victorieux, et Pindare qui les domine, qui les couronne tous. Comme les formes, gorgées de sève, du statuaire d'Olympie, comme les [torses, gonflés de puissance, des frontons du Parthénon, tous chantent la vie, les gloires de la vie. C'est un printemps qui éclate avec les premières odes, c'est un été qui resplendit avec la plénitude pindarique. Les purs, les beaux sonneurs de lyre ! Ah ! comme en face de nos imprimeries, on comprend le cri de Banville, leur descendant égaré parmi nous :

Où dors-tu, grande ombre d' Alcée ? '

Leurs nomes, rudes et lai'ges, s'envolent dans la pleine lumière de la force triomphale. Leurs chants sont religieux, ce sont des chants de fête. Ils les chantent dans les processions, dans les cérémonies, dans les festins. Ils les chantent, à l'heure de l'assaut,

1, Théodore de Banville, Les Exilés.

L'ESPRIT LYRIQUE li9

au milieu des hoplites ou, sur la tête un chapeau de lauriers, comme dit Ronsard, au cœur de l'acropole prise. Et avec eux, c'est tout un peuple qui chante. Déjà, même avant qu'ils en aient composé leurs hymnes, leurs inspirations sourdent de toutes parts. On dirait que l'heureuse vie de lutte de ces grands primitifs hellènes n'est qu'une perpétuelle chanson. Tous les hommes, tous les métiers chantent, toute la Grèce bourdonne, — comme le parvis de nos cathédrales dans la semaine des Mystères, comme notre Provence au temps des cours d'amour. Tout le monde, dit Thucydide en parlant de cette époque, a les armes à la main, Tiàia r^ 'EXXaç taio-r^Y-iov., et la chanson aux lèvres, pourrait-on ajouter. Bergk a fait un recueil de tous les fragments qu'il a pu rassembler de ces chants populaires. Les moissonneurs, les pêcheurs, les meuniers ont les leurs. Il y a un chant de l'alouette que dans l'île de Rhodes les enfants s'en allaient chantant au printemps, d'Annunzio s'en est souvenu. Les bergers, eux, se passaient de bouche en bouche des mélodies qui sont parvenues jusqu'à Théocrite et dont il s'est inspiré. Depuis les berceuses de nourrices jusqu'aux thrènes des funérailles, toute l'existence de l'homme était enveloppée de poésie. Il en était baigné, soutenu, exalté. Ces cœurs forts ont vine vision lyrique de la vie. La guerre et le chant, ce sont alors les deux grandes noblesses, les deux valeurs humaines. Dans un élan d'orgueil, Alcman s'écrie : « La cithare, bien

maniée, est digne de Tépée. » Et c'est le même qui se glorifiait tendrement en avouant : « Je sais tous les chants des oiseaux. »

Le moment le plus radieux peut-être est le début du vil" siècle. La première guerre de Messénie est terminée. Sparte, dans l'ivresse de sa puissance, prodigue les fêtes civiques et religieuses. L'Hellas l'imite. C'est alors que Thaletas compose ses paeans et ses hyporchèmes. Toutes les cités, tous les dèmes chantent, les hommes, les éphèbes, les jeunes filles. Pour celles-ci Alcman compose ses parthénées, qu'elles chanteront et danseront aux fêtes d'Artémis. Artémis, Aphrodite, Zeus, Apollon, les dieux se mêlent à la vie. Les héros en descendent. L'hymne des citharèdes, le récit des' rhapsodes les fait revivre. Une familiarité divine s'établit. Tout est heureux. Tout est divin. Il y a là comme une minute enivrée que les choses ne retrouveront plus. Musset a admirablement senti cela avec son intuition de poëte ; il lui a suffi de quelques pages de la Symbolique de Creuzer sans doute, pour ébranler son imagination créatrice et nous tracer de ce moment azuré un tableau qui demeure de la plus pénétrante exactitude psychologique, même après les savants travaux de Guigniaut, de Curtius et de Fustel. Je ne veux pas perdre l'occasion de redire ces vers avec vous, car ils nous seront, en passant, une preuve de plus de ce que peut le rythme pour nous remettre en état de mémoire poétique, pour nous faire retrou-

ver un des moments de la sensibilité humaine. Ne cherchez pas, Messieurs, sous les mots chantants que vous allez entendre un rigoureux exposé de doctrine mythologique, non, ils résonnent plus profondément, retrouvez sous leur évocation rythmique les fluides sensations, la nature transparente qui baigna l'âme des lyriques grecs.

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux ; Où Vénvis Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? Regrettez-vous le temps où les nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ? Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ; Où, du nord au midi, sur la création Hercule promenait l'éternelle justice, Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ; Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes, Avec les rameaux verts se balançaient au vent, Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant ; Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines ; Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui ; Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée ; Où tout était heureux... '

Oui, les dieux, en cette heureuse époque, se comptaient par milliers et vivaient dans l'imagina-

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