‹ L'Art vainqueurChapitre 38 sur 50 · Alfred de Musset, Rolla · texte numérisé non relu

Alfred de Musset, Rolla

tion tout pareils, en somme, à des hommes, à des hommes parfaits, plus accomplis que les autres. C'était leur seule différence. Que de fois, dans VOdyssée , n'entendons-nous pas Ulysse ou Télémaque rencontrant un inconnu, grand et beau, lui demander : « Es- tu dieu ? » Et sur le bouclier d'Achille, rappelez-vous la description de l'armée : « Les hommes marchaient, conduits [par Ares et par Athéné, tous deux en or, vêtus d'or, beaux et grands ainsi qu'il convient à des dieux, car les hommes étaient plus petits. » J'insiste, Messieurs, pour vous faire remarquer que les Grecs n'avaient pas la conception de divinités incommensurables, et vous allez voir pourquoi. Ils ne sont touchés ni par le vague ni même par l'universel. Nous l'avons noté l'autre jour, chaque famille avait ses dieux et qui différaient entre eux, jalousement cachés à l'étranger. Mais deux ordres de croyances, deux religions, pourrait-on dire, se partageaient les âmes. D'une part, les grands cultes où s'enracine la poésie que nous avons appelée classique, ceux de la famille, des tribus, des cités. Et en face d'eux, la religiosité éparse, le sentiment confus des divinités de la nature, du monde extérieur, le naissant panthéisme, le flottant romantisme où se profilent les premiers linéaments et comme les visages olj'mpiens des lois universelles.

Mais ce flottant romantisme, voyez comme ils s'en emparent, comme ils l'ordonnent. Ils n'en sont point

troublés. Chez eux aucun de ces cultes absorbants qui écrasent d'un coup la raison ou qui la brutalisent dans un agenouillement sanglant, comme chez les Indiens, les Egyptiens, les Sémites ou les Germains. L'universel leur échappe. Plus tard, ce principe des choses, un Thaïes croira le découvrir dans l'eau, un Anaximandre dans l'air, un Heraclite dans le feu. En ce moment heureux, sans analyse ni scepticisme, en cette heure victorieuse, en ces saisons lyriques, des dieux l'incarnent. L'imagination est créatrice, l'intelligence amoureuse. L'homme n'a pas encore une idée, une pensée abstraite du monde ; il n'en subit qu'une sorte de massive et sentimentale sensation dont il veut sortir en la percevant le plus distinctement possible, sans qu'elle perde rien de sa poésie. Sa raison ne s'en emparera qu'après sa vision et lorsqu'il faudra modérer son cœur. Il contemple, il adore, il chante. L'âge de la prose viendra. Mais déjà voyez comme il est en garde contre les désirs démesurés. Némésis lui enseigne à redouter la prospérité complète. Il se défend de tout excès. Mr,oÈv 'i'fxv. Rien de trop. En tout et même dans les choses de la religion il faut d'abord conserver la mesure.

« Nulle part, dit Taine, l'instinct n'a été si lucide et la raison si spontanée. Quand au premier éveil de la réflexion, ils essayent de concevoir le monde, ils le font à l'image de leur esprit. C'est un ordre, Kosmos, une harmonie, un bel arrangememt régulier

de choses qui subsistent et se transforment par elles-mêmes. Plus tard, les stoïciens le compareront à une grande cité gouvernée par les meilleures lois. Il n'y a point de place ici pour les dieux incommensurables et vagues, ni pour les dieux despotes et dévorateurs. Le vertige religieux n'entre point dans les esprits sains et équilibrés qui ont conçu un pareil monde '. »

Dès ces lointaines origines lyriques, le Grec est équilibré. Mais ces deux premiers épanouissements de sa pensée religieuse, celui, que nous disons classique, qui éclôt à la chaleur ordonnatrice du foyer, et celui, d'où aurait pu sortir son romantisme, qui flotte avec les rayons et les vents à la cîme des moissons et des vagues, ont dans son âme des racines communes. Entre eux des échanges incessants se produisent. Jamais ils ne se sont opposés avec la rigueur que notre analyse est obligée d'y apporter. Au contraire, dans la même ferveur les deux ordres de conceptions tendent à la même unité. Ce romantisme épars se classicise. Tous ces dieux flottants de l'aurore, du ciel tonnant, de la mer et de la forêt, c'est à son foyer surtout que l'homme veut les prier, leur rendre un culte. Le premier autel qu'il leur dresse est appuyé à celui de ses ancêtres. Leurs prières sont coulées dans les anciens moules, les anciennes formules ; les vers qui les

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