Taine, Philosophie de l'Art, t. ii
chantent dans les mêmes rythmes traditionnels. Et cette magnifique matière neuve n'en apparaît que plus brillante d'ainsi se soumettre et d'emprunter des formes là même où tant d'âme s'est ennoblie déjà. Ecoutez un de ces vénérables créateurs d'ordre, le vieux citharède Pratinas, voyez éclater son indignation devant une innovation trop prompte : « Quel est ce désordre ? que veulent ces danses ? quelle violence ose s'attaquer à l'autel de Bakkos ? C'est le chant que la Muse a fait roi ; la flûte doit suivre, elle qui n'est qu'une servante. »
La flûte, pour Pratinas, c'est l'inspiration romantique déjà, avec ses qualités et ses dangers, ses dangers surtout pour lui, vieux joueur de cithare. Chaque conception nouvelle doit être comme éprouvée, acceptée, confrontée à l'usage, — au nome, à la loi, à la coutume. Et d'autant plus que si nous en croyons les scoliastes, la question de mètre, de mesure était d'une importance égale à celle de l'idée. Le son et l'image ne faisaient qu'un. Le poète qui inventait une espèce de rythme inventait véritablement une espèce de sensation. Le style, dit quelque part Flaubert, est une manière de penser. En ces temps familiaux rien ne dure, rien n'est bon, équitable, qui ne peut s'asseoir au foyer, participer aux rythmes, au style de la maison. Les dieux euxmêmes doivent accepter cette espèce d'intromission. Ils sont comme intronisés dans la demeure. La famille associe à son foyer chaque nouveau dieu
qu'elle crée. C'est comme un pan du monde, de l'énigme de la nature, dont elle s'est emparée, à qui elle a donné forme et vie, et qu'elle introduit, ainsi divinisée, chez elle. Elle agit un peu, dans cette étroite enceinte de son petit royaume, comme plus tard Rome en son Panthéon où tiendront assemblée toutes les divinités de la terre soumise. Sans cesse nous rencontrons, chez les anciens Grecs, des expressions comme « le Zeus de mon foyer », « l'Apollon de mes pères. » Il y a là comme une prise de possession respectueuse. C'est ainsi que nous voyons dans Virgile Hercule adoré au foyer d'Evandre.
Ai-je besoin d'insister pour vous faire sentir, du point de vue classique qui nous occupe, du point de vue traditionnel, l'importance d'une telle formation ? Et quelle apparence d'ordre, — que dis-je ? quel ordre véritable prenait ainsi le monde autour de la maison ? Vous le vojez, dans cette création à la fois religieuse et poétique, la nature entière s'infléchissait, des plus lointains horizons de la terre et de la pensée, vers le foyer familial, s'ordonnait, épanouie, autour de lui. Et pour y aider, pour mieux l'achever, à cette impulsion rituelle et morale, à ce mouvement d'intuition créatrice, mais tout ramené sur lui-même, s'ajouta la force du développement politique.
De même qu'au lieu de mener un récit continu comme dans l'épopée, l'inspiration dans l'ode revient sur elle-même, et ce sont les strophes ; de même,
lorsqu'une famille devenait puissante, prospère, la cité adoptait son dieu, le priait. La famille en gardait le sacerdoce, mais tous les citoyens étaient admis aux cérémonies et aux bienfaits du culte. C'était une strophe nouvelle dans la grande ode de la cité. La Déméter d'Eleusis était celle de la famille des Eumolpides, comme, à Athènes, l'Athéné de l'Acropole était celle des Butades et le Poséidon celui des Cécropides. A Rome, Hercule était à la famille des Politii et Minerve à celle des Nautii. On peut multiplier ces exemples. Vous sentez combien ils sont significatifs de l'ordre harmonieux que les cultes mûris à la maison imposaient ainsi au monde. Ils le pacifiaient, ils l'ennoblissaient, le poétisaient, si j'ose dire, lentement. C'est exactement la marche inverse que suit le romantisme. Ils étaient ennemis des à-coups et des révolutions. Le chaos, la barbarie fuyait devant eux. Les foyers groupés autour du même autel faisaient une cité. Les cités en adorant le même dieu national faisaient une patrie. Toutes les routes s'en allèrent, un jour, vers le même Apollon, à Delphes : et la Grèce fut, ce jour-là.
L'admirable, vous le sentez, c'est qu'il n'y a rien là d'artificiel, de surajouté, d'extérieur. Tout est naturel, d'une intime logique vivante, d'un mouvement lié, d'un élan mûrissant. Tout cela se créait dans la joie, dans la foi, avec des chants de rhapsodes, des processions triomphales, des chœurs, des épinicies. On en pourrait suivre l'histoire en traçant
celle du lyrisme. Le nome, au vi" siècle, devient une sorte de drame. La tragédie sort du dithyrambe. L'encomion, le simple chant de festin devient le choral épidictique, la grande ode d'apparat, l'hymne triomphal de Pindare. C'est le moment où la Méditerranée est tout entière explorée. Elle se tourne vers Athènes, elle y rayonne ses lois d'or. Chacune de ces grandes étapes lyriques marque une égale emprise dans le mouvement social et religieux. Et la statuaire, comme pour le jalonner de chefsd'œuvre, suit le même chemin. Depuis les premières figures d'argile cuites à Sicyone par Butadès au moment où Callinos forge la véhémente et sereine Marseillaise que nous a conservée Stobée, depuis les premières statues de marbre que sculpte Mêlas à Chio au moment où à Sparte chante Tyrtée, d'olympiade en olympiade elle se développe, d'accord avec le lyrisme, pour éclater dans sa perfection avec l'ère victorieuse qui suit les guerres médiques. Tout s'ordonne et croît d'ensemble. On n'a jamais vu une telle harmonie, une telle explosion chantante, un tel printemps de l'âme. On y respirait partout ce même air de force irrésistible qui nous enveloppa un moment en novembre dernier. La nature et l'esprit, semble-t-il, s'épousaient, un esprit d'accord avec luimême, et par cela même d'accord avec les choses, les entraînant dans sa sérénité. Un style naissait, uue saison de l'être épanouie, — la plus belle peutêtre que l'homme ait encore connue. Tout s'ordon-
naît du dedans au dehors. Tout obéissait à l'imagination constructrice. Tout obéissait à l'imagination civilisatrice. Tout affirmait. Rien ne disait non à la beauté. En sa lente, mais sûre conquête, la raison intime s'emparait de tout, embellissait, apaisait tout.
Connaissez-vous la grande page où Elie Faure, dans son Hisloire de l'Art, défend la sculpture grecque contre ceux qui l'accusent d'avoir méconnu la vie intérieure ? « On pourrait rappeler, répond-il, que dès l'époque archaïque, il y a des statues, comme la Femme Sami'enne, comme telle Oranle de l'Acropole, dont le visage fait penser à celui des vierges gothiques, par cet enchantement naïf à vivre qui l'illumine par dedans. Mais la question n'est pas là. On croit trop généralement que la pensée ne peut habiter ailleurs que dans la tête du modèle. Or, elle est tout entière dans la tête de l'artiste. La qualité intérieure d'une œuvre plastique se mesure à la qualité des relations qui nouent les éléments dont elle est faite. Et nul art ne fut plus intérieur que celui du cinquième siècle. Tout est modelé du dedans au dehors. Les surfaces, les mouvements, les vides mêmes, tout est déterminé par le jeu des puissances profondes qui passent de l'artiste dans la matière comme le sang du cœur dans les membres et le cerveau \ »
C'est quelque chose d'analogue, Messieurs, qui se