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Elie Faure, L'Art antique

produisît dans la création des grandes formes mythiques et lyriques de la religion grecque, soutenues, elles aussi, comme les marbres des beaux frontons, par la circulation de leurs énergies intérieures. Ces énergies. Messieurs, vous pouvez pleinement vous en rendre compte à présent que nous touchons au terme de notre démonstration, ces énergies, elles les ont reçues des poëtes du foyer qui les conçurent. Oui, Messieurs, ces formes splendides, et même les plus envolées en plein azur spirituel, elles sont toutes nourries par cette méditation du foyer qui les a lentement ordonnées et les soulève, qui les ramène à l'unité de la vie et les soutient. O force et beauté, création classique du lyrisme grec ! Voyons une dernière fois comment il s'est emparé de la terre. Résumons ses efforts. Tirons-en la loi.

Les rêveries en face de la nature sont aussi innombrables que fugitives. Elles dispersent, entraînent l'esprit. S'il ne se défend pas, il retombe vite à la matière, au néant. Il lui faut un point, des directives fixes. Il a son foyer, sa maison. Il a la religion de ses morts. Tous les mystères se fondent, se ramènent à celui-là. La raison a une prise. Les cérémonies ont beau se présenter distinctes, les dogmes s'offrir contradictoires. Une continuité intérieure les rassemble, les unit. Et cette continuité le chant la traduit, le chant en donne la sensation. Les premiers dogmes de cette religion peuvent même s'effacer, les rythmes subsistent, et par le rythme les sentiments se perpé-

tuent immuables. Dans le rythme des poètes la vérité intime persiste. Les morts s'y survivent, s'y surajoutent les uns aux autres comme ils brûlent dans la flamme sacrée du foyer. Les mots en reçoivent un sens immortel, qui dépasse les objets furtifs qu'ils signifient. Le verbe qui lie ces mots entre eux prend une force d'âme, une vertu de loi. Il agit. Le hasard, la dispersion, l'évanouissement, le chaos sont vaincus. Quand le poëte chante il crée vraiment le monde. Ceux qui écoutent ne pourront plus le voir autre qu'il le leur dit. Apaisé, harmonieux, serein, s'il en a une vision classique. Tulmultueux, haletant, menaçant, si le romantisme l'envahit. L'orageux cerveau d'un Hugo n'eut pas été possible au temps d'Homère pas plus qu'un Rodin ou un Cézanne au temps de Phidias. Ou bien l'immense et sereine civilisation d'où nous recevons encore la vie intellectuelle n'eut pas été. Car vous le sentez bien, le classicisme pathétique d'un Cézanne vient de cela justement qu'il a voulu reconstruire le monde cahotique que l'impressionnisme peignait, tel que Phidias l'aurait vu, après avoir lu Dante et entendu Beethoven.

Quand le poëte chante, il crée vraiment le monde. Je veux dire, pour nous. H suit le lent travail de l'esprit humain. Son rythme est parallèle à la vie de l'espèce. Que dis-je ? parallèle, il est cette vie même dans son intégrité. Non, il ne se calque pas sur elle. n est elle. Il ne lui vient pas du dehors, comme

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pour la mouler dans ses cadences. Il est cette cadence. Il est son cœur constant. Il est sa loi vivante. Je ne le sépare pas de la vie. Je ne dis pas qu'il est son expression. Il est cette vie même. C'est en lui que nos sentiments et nos idées prennent force, en lui que nos sensations reprennent puissance. Il leur donne conscience d'elles, de leur plénitude, de leur joie.

Dans la persévérance de l'être, vous le savez, Messieurs, de grands philosophes nous ont enseigné que réside toute morale. Et ces philosophes me paraissent avoir dégagé, sans y songer peut-être, la loi même du lyrisme grec. La souffrance est en nous constatation d'une diminution ; chaque fois que notre être décroît, nous souffrons. Nous luttons contre tout ce qui nous diminue, physiquement, intellectuellement, moralement. Et la joie est en nous conscience, certitude que notre être s'accroît. Chaque fois que notre être s'augmente, physiquement, intellectuellement, moralement nous sommes heureux. Le but de l'homme, dit Bossuet, est le bonheur. Eh bien ! Messieurs, la vie hrique estj[i» conscience heureuse de notre accroissement.^ La poésie est la conscience du bonheur. Chaque fois que notre être s'accroît, un rythme le constate, un rythme naît et persévère, un rythme, Messieurs, s'efforce de maintenir ce gain vital. Et la poésie classique est celle qui maintient ces rythmes unis. Elle est la tradition heureuse, l'expérience du

bonheur. Elle poursuit partout son grand travail d'assimilation humaine. Elle intègre tout ce qui augmente l'homme en nous. Elle atteint toutes nos raisons d'être, et d'elles toutes elle est la chantante, la vivante raison.

Il y a des poètes qui souffrent. Le plus grand d'entre eux, celui dont nous descendons tous, Homère fut aveugle. Il fut errant. Il fut très malheureux. Et rien n'est plus serein, plus calme, plus pieux, rien n'est plus radieux que le monde qu'il chante. Dans les malheurs d'Hector, les fatigues d'Ulysse je sens l'humanité qui augmente son patrimoine d'âme. Je me sens plus homme. Homère me rend heureux. Il y a des chansonniers joyeux, de bons drilles, dit-on. Et à les écouter, ces menteurs inconscients qui veulent m'abaisser, je les sens tristes affreusement. Ils vulgarisent, ils parodient. Ils font de l'esprit, c'est-àdire qu'ils recherchent des rapports non prévus, scurriles, entre les choses et les idées. Au lieu des vrais rapports sans lesquels le lyrisme n'est point, le lyrisme vérace. Messieurs, le lyrisme qui crée. Eux, leurs pauvres vers vulgaires boitent, loin du rythme royal. Leur bouffonnerie me dégrade. Leur rire me fait mal. Homère me rend heureux. Béranger ou Rostand me rendraient morne à pleurer.

C'est vous dire que l'atmosphère, le style fait tout. Le sujet de l'œuvre importe à peine. C'est surtout l'âme, c'est l'âme seule qui importe. C'est son rythme. Lui seul augmente mon être, accroît, s'il

est véridique, ma sensibilité, ma force de penser, mes façons de sentir. En chantant les fureurs de Didon ou de Phèdre, en soupirant les Stances^ Virgile, Racine ou Moréas nous rendent plus purs, nous apaisent et nous tonifient. Et cependant, comme lui-même Moréas, un jour, me le disait, le sujet de son livre est démoniaque. Mais il a su rendre saine la mélancolie la plus dévastée. Il a soumis au rythme consolateur le cours de jours désespérés. Il les surmonte. Sa blessure est vivante, sa tristesse sublime.

Vie exécrable, ô jours que corrompt l'amertume,

Je vous surmonte encor, mais mon cœur est brisé... '

Et de ce grand cœur sonore nous entendons le pouls sombre et dépareillé. Nous l'entendons, nous le voyons qui s'apaise et s'éteint. Nous le voyons mourir avec tant de noblesse qu'un noble amour nous vient de vivre mieux encore. Moréas est classique. C'est un poète humain. Il nous parle de son mal avec tant de santé qu'il s'en guérit en nous.

L'important n'est pas que le poëte soufiFre ou qu'il vive joyeux. L'important est que de sa vie, de ses joies ou de ses malheurs, il fasse une œuvre sereine, une œuvre saine qui n'aille point porter le trouble dans les cœurs. « Le propre des grands cœurs, disait Clotilde de Vaux à Auguste Comte, est de ne pas répandre le trouble qu'ils éprouvent. » Qu'ils souf-

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