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JULES FLANDRIN

Des talents opposés se rencontreront comme se rencontrèrent Livingston et Stanley, l'un traçant, en allant à lui, les voies nouvelles du retour victorieux quand le premier était parti en quête de la grande Source, et non plus d'un paradis barbare ainsi que fit Gauguin.

Tout le monde veut être classique ! gronde M. Jacques-Emile Blanche. Chacun ne s'y efforce pas comme il faut.

Entouré par les seconds impressionnistes ses amis, les hommes de sa génération, Jules Flandrin fut des premiers à désirer se nourrir de l'air puissant et mesuré qu'on îespire sur les voies classiques.

Des croyances chères à ceux de son âge, Jules Flandrin garde entière la foi en la vertu permanente, indestructible du « langage direct », selon l'expression d'André Lhote.

Othon Friesz siège au conseil des Fauves révolutionnaires pour méditer, parmi ces démolisseurs

généreux, ardents à la besogne, sur la vertu de reconstruire.

Raoul Dufy, fidèle aux grâces sœurs de celles qui enchantèrent Henri-Matisse, articule, dans le temps même des grandes recherches de Picasso, et loin de lui, les premières syllabes du « langage indirect ».

André Derain qu'aucune amitié n'a pu fixer, nourrissant sa science de sa sensibilité, apporte de bonne heure à la République des Arts l'espérance de libertés inconnues permises par la force généreuse d'un austère Régulateur.

André Lhote, plus jeune, à l'âge encore des essais, veut être riche de tout l'univers plastique pour atteindre à la santé, à la plénitude par le sacrifice.

Seul, l'aîné, Jules Flandrin, aura des disciples directs, parce que son effort est limité. Picasso, responsable du cubisme qu'il ne patronne même pas, n'a pas de disciples directs.

Jules Flandrin peut, malgré ce qui vient d'être dit, revendiquer la gloire d'avoir gouverné contre le cahos, quand le cahos semblait aimable et sain.

La joie qui ordonne, la sagesse qui édifie, sont les vraies puissances de Jules Flandrin, peintre

A LA DÉCOUVERTE DES VOIES CLASSIQUES

assez robuste, assez lucide aussi, pour prodiguer tous ses dons sans contrarier la règle nécessaire. Aussi bien, est-ce de cette généreuse discipline qu'est fait le tempérament de ce montagnard épris des altitudes et sensible aux charmes paisibles de la vallée.

La montagne, les arbres, les troupeaux, sont les éléments de la poésie qu'il nous fait chérir.

Apercevra-t-on là un moyen ? Le désir d'une certitude classique, solide mais étroite, et par d'autres éprouvées ?

Thèmes éternels ! La grande vertu n'est-elle pas plutôt d'ajouter des thèmes nouveaux au répertoire des thèmes éternels ?

Gardons-nous d'oublier qu'une étude de Flandrin nous ramène aux premiers jours de ce siècle. Tout à l'heure, nous verrons de quoi s'inquiète ce peintre en 1919.

Longtemps il ne peignit rien que de ces paysages tendres et graves d'où s'élèvent des parfums de terre promise. Sous un ciel d'un bleu profond, gonflé, peuplé de nuages blancs, dont le volume correspond aux vallonnements du sol tranquille, des bœufs descendent de la Grande-Chartreuse. Il peint non pas « des bœufs » — et c'est alors une grande nouveauté — mais « un troupeau » que mène une placide et commune vigueur.

En d'autres toiles, voici, roulant sur la vallée

qu'on sent déjà humide des pluies prochaines, des nuages de tous les gris s'élevant jusqu'au violet.

Enfin, préoccupé du « tableau » dont deux générations glorieuses avaient enseigné le dédain, et dont les académiciens, les Pompiers, manquèrent de nous donner tout à fait le dégoût, Jules Flandrin voulut et sut composer le difficile drame plastique à personnages.

Regardez l'une de ses toiles les plus fameuses, V Amazone (imitée même par des jeunes gens déjà hors de sa voie) — : Vêtue de gris, elle monte une élégante cavale au poitrail blanc éclaboussé de soleil ; la Belle et la Bête expriment la fierté ; le paysage semble reculer, amazone et cheval le pénétrant, mais la lumière descend au-devant des personnages.

Si l'on examine ensuite les Trêis Jeunes bergers dansant, et dont l'un joue de la flûte, on est saisi par l'humaine frénésie de cette composition sans désordre et sans délire. Une Naissance de la Tragédie.

Les paysages d'Italie, que Flandrin interprète volontiers, n'ont peut-être pas toute la pureté de ceux du Dauphiné. Sous un climat étranger, il s'efforce ; et ses dons se dispersent un peu. Mais, toutefois, son effort ne va pas sans d'exquises réussites, et l'on peut hasarder le mot comme Flandrin peut risquer ce hasard, lui dont l'œuvre con-

A LA DÉCOUVERTE DES VOIES CLASSIQUES

damne cet art défunt uniquement fondé sur la réussite possible.

Dans ses paysages italiens, nous savourons la lumière méridionale s' ébrouant sur les pierres ({u'elle anime jusqu'à la souffrance.

A l'œuvre de Jules Flandrin, il faut ajouter de riches natures-mortes, fortes et légères, célébrant, non sans gravité, l'âme profonde des choses participant à notre vie.

Je me souviens d'un Trophée champêtre, mêlant flûte, syrinx, violon et guirlande de chêne, entre des meubles familiers, qui évoque doucement la silencieuse volupté d'une chambre de poète. Ce qu'il y manque encore, Flandrin va nous le livrer bientôt.

Avant la guerre, il s'amusa des ballets russes dont il fit une longue suite vantée pour la richesse des couleurs. C'était quelque chose comme la restitution de l'enchantement, un peu confus, dont nos yeux étaient emplis. Je ne crois pas qu'on se soit avisé alors, de louer plus justement ces petites toiles pour cette liberté d'expression qui rapprochait l'aîné Flandrin du centre de la vie actuelle de l'art, sans rien lui faire perdre de ses qualités d'ordre, de mesure.

La dernière œuvre de Jules Flandrin est significative. Nous ferons sur cette toile un crédit d'autant plus grand qu'elle est mauvaise.

Il manquait à Flandrin de se tromper.

Je veux parler du portrait de M. S..., gros et riche propriétaire de cinémas.

Le personnage du premier plan, M. S..., est indigne de l'adroit portraitiste. Pourtant, d'attachantes intentions sont révélées par cette figure. Flandrin a voulu faire « ciné », il a voulu faire « nouveau riche », et il a voulu le traduire plastiquement, hors de l'esprit impur. Un souci trop direct de réalisation, trop précis, réduisant un désir joyeux à la pire contrainte l'a paralysé. Mais Flandrin triomphe presque avec la figure du second plan, l'officier kaki à la fourragère rouge devant l'établissement cinématographique; ce marcheur qui traduit peut-être le mieux le mouvement de la rue moderne selon le sentiment moderne.

Quel peintre de l'âge de Jules Flandrin, déjà aux portes du Musée, ne contrariant presque plus les sénateurs de l'art, peut à ce point se rajeunir, fut-ce au prix d'une erreur dont ne souffrira même pas M. S..., et dont on peut tout attendre ?

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