LE PONT DE CHATOU
Sur le pont de Chatou où André Derain laissa Wlaminck...
L'émotion est-elle défendue au critique ?
Elle n'est pas marchandée, en revanche, au poète à qui le consentement universel a, peu à peu, livré la critique. Nous serons donc émus. Comment ne pas l'être?... Vlaminck!... Quelle rencontre I... Quel temps!... Quel âge!...
Souvenez-vous que le nom de Maurice de Vlaminck était inséparable de celui d'André Derain et que nous faisions connaissance de l'un et de l'autre dans l'atelier de Picasso, bien avant le cubisme, sous l'œil bleu de Van Dongen venu en voisin, au sens absolu du mot, si j'ose m' exprimer ainsi.
Vlaminck venait de publier deux romans naturalistes, à la manière de Mirbeau, croyait-il, et illustrés par André Derain, un Derain devinant fraternellement Vlaminck ; mais c'était, pour nous,
beaucoup plus que du Mirbeau, et j'écrirai un jour tout ce que comportait de vertus plastiques cette absence de littérature.
Alors, comme je l'ai dit, Vlaminck et André Derain représentaient l'école de Ghatou dont Henri- Matisse reconnaissait la puissance.
André Derain semblait posséder sur Maurice de Vlaminck l'avance du parcQurs, en tous sens, des musées d'Europe. Mais il les avait traversés d'un pas sonore, avec de fortes exclamations et parfois de grands rires, à la façon de Maurice de Vlaminck coureur de routes, conférant au grand chemin la dignité du musée. Je n'abuserai pas de ce ton. Mais, j'ai trop de plaisir pour chercher à me faire mieux cOtliprehdre. Et puis, on me comprendra.
Sans doute, c'est, d'abord, l'amitié, la confiance, qui réunissent les jeunes hommes. Mais il y a autre chose qui conditionne l'amitié. Les jeunes artistes se rencontrent et se reconnaissent aux carrefours un peu à la façon des enfants pauvres qu'on envoie à la même fontaine.
La fontaine, aux envirohs de 1904, c'était Cézanne.
Une fontaine bien cachée.
Mais — voici l'instant d'être un critique tout à
AAT ET CftlTIQUE
fait sérieux — Vlaminck que ne devait toucher aucunement le cubisme, fut peut-être le premier à distinguer en Cézanne ce qu'il y avait de pureté, d'absolu, d'éternel, c'est-à-dire de digne d'un prolongement et ce qiiç le peintre Georges Braque nomme si justement « les tics » du maître d'Aix. Maurice de Vlamick se composa un métier par la mise à l'écart de ces tics.
C'est à cela que fait lointaiiiement allusion, en une préface qui, ailleurs, surprend par le ton grognon, M. Gustave Geffroy, paternel jusqu'à nous laisser la joie de découvrir le plus secret Cézanne, mais qui comprit bien ce que devait être la peinture, au point de justifier par avance, dans la Justice de Clemenceau (en 1886), le cubisme qu'il devait mépriser, lorsqu'il se faisait l'intelligent, le juste, le fraternel apologiste de Seurat.
Car c'est ainsi. Et que M. Gustave Geoffroy ne s'en étonne pas. Je me propose bien de prouver — ce sera à l'occasion de Fetnand Léger — que M. Louis Dimier me fournit, dans V Action Française, des arguments en faveur du cubisme ! . . .
Paysagiste de la banlieue parisienne, Maminck a toujours été enclin à reconnaître le dramatique dès campagnes réputées les plus adoucies. Mais réputées à tort. Les amis et contemporains de Guy de Maupassant, réalistes et impressionnistes, hormis Seurat, furent inaptes à s'apercevoir, malgré Mau-
passant, qu'ils peignaient des sites de tragédie.
A mesure qu'elles croissent en force, en puissance concentrée, les œuvres de Maurice de Vlaminck gagnent en dramatique.
Il est à l'aise dans le drame, parce que le malheur exige un choix multiple : choix de moyen et choix de circonstances. C'est ainsi que cet homme robuste, c'est ainsi que ce peintre vigoureux a été amené à peindre des ciels de désespoir qui sont parmi les plus beaux de la peinture, non seulement de la contemporaine, mais de toute la moderne.
M. Gustave Gefîroy a noté justement qu'ils pèsent de façon unique sur l'ensemble de la composition.
Peut-être a-t-il cru Vlaminck trop jeune pour oser lui dire que ces ciels pourront désormais servir de mesure, d'étalon et qu'à côté des ciels de Boudin il y aura demain des ciels le Vlaminck.
Transcripteur plus fidèle de la nature qu'à l'âge de ses débuts, Vlaminck rejoint aujourd'hui ses compagnons de jeunesse par la volonté, si aisée, du choix des moyens.
Une touche brève de carmin adoucie d'ocre sur Técorce d'un bouleau, c'en est assez pour nous imposer la gloire d'un couchant dont les faux maîtres d'avant-hier ne surent tirer qu'une vulgaire pyrotechnie.
Il faut encore aimer, admirer les premiers plans
ART ET CRITIQUE
de ce jeune peintre. Un faisceau de touches brèves, qui sont beaucoup plus que d'intelligents « repentirs », fournissent tout à coup « et comme par jeu » — mais au prix de quelle patiente sagesse ! — le secret de toute l'économie des plans et des volumes. Maurice de Vlaminck doit être tenu pour l'un des maîtres actuels du paysage français, mainteneur de la tradition dont les audaces qui « ne vous choquent pas » — heureux miracle ! — sont, si vous n'y prenez garde, la justification de tout ce que certains d'entre nous tiennent encore, (à tort, mais à la veille de se rendre) pour des excès.
Chatou devait -avoir son soir rouge
Walminck l'a dénoncé en cent ouvrages où l'eau
Comme un couteau... [bouge
L'année qui s'achève quand j'écris nous livre un Wlaminck nouveau qui laisse subsister le premier en sa splendide intégrité. On a pu s'en convaincre lors du premier Salon d'Automne d' après" guerre.
Avez-vous lu les i^ers superbement imprimés par François Bernouard : La Santé du Corps ? Parfois, à peine sauté du train, mon vieil ami vient me lire un nouveau poème ; le dernier, toujours le meilleur.
Ces veis ne ressemblent à rien de connu.
Ils expliquent la peinture de Wlaminck devenu portraitiste.
Aussi bien, Wlaminck a-t-il commencé par peindre l'image d'un poète, d'un poète qui lui ressemble par plus d'un point, un poète que nous pouvons tous aimer, celui des Saisons Douloureuses, le violent sensitif Vanderpyl, flamand comme Wlaminck et comme lui soumis par l'harmonie d'Ile-de-France *.
C'est — ce portrait — d'une étonnante psychologie, et c'est bâti comme les paysages dramatiques. Et quelle couleur ! Ah ! oui, celui-ci peut pratiquer, le choix sans peur ; il a l'abondance !