LE MATELOT ET LES SIRÈNES
Van Dongen, Hollandais venu très jeune parmi nous, et qui n'en a pas uni de scandaliser les personnes modestes par l'audace de ses compositions,
* Vanderpyl, qui est encore l'an leur de Six promenades au Louvre (de Giotto à Puvis de Chavannes) et de lucides critiques, a écrit de Wlaminck : « Si arriver à s'imposer, « sans hésitation, à ceux qui respirent pendant les mômes « 30 à 35 millions de minutes que nous, doit être Tultimc « succès tangible, Wlaminck assiste à i'envjablc iete d'avoir « lu en tous les quotidiens son nom et des louanges, à son
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continue, prolonge l'œuvre de Toulouse-Lautrec ; mais le nabot de génie abordait avec aisance des sujets libres quand le naturalisme des gens de lettres l'avait rendu acceptable. Son libertinage n'est pas évident. Lautrec n'aperçoit dans un chahut du Moulin-Rouge qu'une heureuse cadence à traduire plastiquement. C'est absolument le même être sensible qui campe le feutre de Bruant sous le gaz de son cabaret et qui équilibre dans le paysage artificiel du Jardin de Paris la longue jambe noire de Jane Avril.
Van Dongen est un libertin plus déterminé. Il l'est autant que le fut Devéria. Il n'a pas à son service la psychologie de Toulouse-Lautrec, Français « fin de siècle »; mais il raffine davantage. Moins fin que Lautrec, manquant volontairement d'esprit, haïssant Vhuinour, il lui put arriver de raffiner en barbare. Ce fut alors en barbare passionné de civilisation, en barbare « splendidement Européen », le barbare que rêva d'être Arthur Rimbaud. Est-ce à dire qu'il ne faut voir aucune inlellectualitc dans l'œuvre de Van Dongen, l'un
« sujet, en tous les périodiques. En faut-il plus pour le « producteur ?
« Car peu importe, en fin de compte, de durer plus loug- « temps que soi-même, si vraiment on a su être... Et ^Yla- « minck esl, de toute sa personnalité arbitraire, et massive « et généreuse. »
des bons peintres d'un âge lassé de la seule et trop brève sensation plastique et qui, pour atteindre à une plastique plus haute, eût à se soumettre à la docte Minerve ?
L'intellectualité qui réside dans l'œuvre de Van Dongen est celle qui enfanta la tristesse de l'homme terrassé par sa joie.
Cependant l'art de Van Dongen n'est point triste. Artiste, je devrais dire plutôt homme, sans pudeur, il évite le piège de la pornographie par le sérieux, l'amour et l'importance qu'il donne à ce dont il est encore malséant d'écrire plus avant. Anacréon venu du pays des Kermesses, petit-neveu de Rubens, ignorant des mythologies, matelot ivre fournissant une pacotille galante aux sirènes, Van Dongen est un peut tout cela.
Nous vivons de formules creuses. On nous dit : le nu est toujours chaste, absolument comme on affirme : le noir est toujours habillé. Pourquoi le nu serait-il chaste ? Le cher Van Dongen n'en croit rien. A peine pourrait-on lui reprocher quelque insistance à nous prouver le contraiie, si, en cette insistance, même çà et là pénible, n'éclatait sa sincérité faite de bonne santé.
Dessinateur dominé par une recherche de courbes alliées, harmonisées pour réduire à de profonds éléments un monde de volumes divers — et par là fuyant le pittoresque ; peintre soucieux d'em'
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prunter ses couleurs au prisme capricieux de la vie nouvelle, à l'électricité, ainsi qu'on l'a dit justement ; au maquillage, aux bijoux, aux parures folles, aux violences précipitées des riches carrosseries, aux hardiesses des étalages où Zola * le premier (et l'on n'attendait pas ça de lui) découvrit une beauté ; à tout cet artificiel à quoi le plaisir moderne, qui s'en empare, confère une surréalité, Van Dongen n'a pas le loisir de raisonner son œuvre et c'est tant riiieux. Le besoin accessoire de scandaliser à froid ne lui vient qu'après-coup,' s'il s'avise d'allonger son catalogue d'un bout de préface personnelle.
Il n'en abusa d'ailleurs pas ; bien inspiré quand il déléguait ce soin au poète Guillaume Apollinaire. Est-ce, comme l'écrivit, à cette occasion, ce dernier, Van Dongen qui a retrouvé le « ton de carnation » ?
Ce fut peut-être sacrilège d'affirmer cela quand le grand Renoir, à demi paralysé, ajoutait encore de si pathétiques mesures à la vaste « symphonie de la chair » que fut son œuvre.
Voyez ces nus entre des voiles opulents ; voyez cette Baigneuse et cette maigre beauté immodeste, ouvrage en quoi l'audace frémissante du peintre
* Maïs Zola gâte tout en faisant corriger par le peintre l'étalage du charcutier. Il n'appartenait au peintre que de bien peindre cet étalage, de le copier sans l'imiter.
hausse au pathétique ce dont tant d'autres n'eussent obtenu que polissonnerie ou désolation ; scrutez ces pièces aux tons crus, aux lignes sommaires emplissant quand même la toile, et vous vous persuaderez que Van Dongen vaut d'être loué pour d'autres vertus que celles de Renoir, peintre aristocrate des beautés populaires.
Van Dongen surprenant tous les petits secrets d'une féminité vouée au soin de plaire, aboutit à un art viril. N'est-ce pas là l'élément de surprise, de jamais vu, que l'œil, avant l'esprit, reconnaît en ses ouvrages ?
Naguère encore, il y eut dans les tableaux de Van Dongen, une part de vulgarité nourrie par un candide étonnement de Iluron ; l'épatement — qu'on me pardonne le mot pour son éloquence — de l'étranger devant un soir illuminé du Paris qui... s'amusait. Van Dongen a franchi ce stade délicat.
Le voici capable d'atteindre à l'abstrait, comme en cette toile sobre — deux nus enlacés dominés par une ombre — qui est un religieux poème d'amour terrestre. Il atteint encore à la simplicité avec sa Perruche peinte au moyen de trois tons purs. Eloigné de ses thèmes familiers. Van Dongen est là encore lui-même, ce dont il se reconnaissait bien incapable à ses débuts. Un équilibre constant le soutient désormais, qu'il peigne son orgueilleuse
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danseuse espagnole en sa roide robe rouge et blanche, ou sa scabreuse fille du faubourg gaillardement troussée.
Du jour où cet art me fut révélé dans un petit atelier montmartrois, longtemps avant qu'on vit le peintre de Pilar monter au Bois un cheval de race, je n'ai pu relire certaine nouvelle de Baudelaire (son unique nouvelle) La Fanfarlo, sans penser à Van Dongen. Ses toiles éblouirent, retinrent ou choquèrent bien avant les « hardiesses » des ballets russes, toutes empruntées à plusieurs. J'imagine ce que serait un spectacle de café-concert, une revue montés par Van Dongen... lequel ne méprise point du tout la fantaisie de cette bonne M"i® Rasimi. Et ceci n'est pas un trait final, à pointe double.
Depuis un temps, Van Dongen, congédiant le chœur des humides sirènes, a délaissé les cabarets bleus et rouges où les matelots dansaient la maxixe avec de grosses filles. Il ne trousse plus de riches beautés louées, sur des divans d'une Chine de Paris. Le « portrait sérieux » l'a tenté.
Ce ne fut pas la moindre merveille du Salon d'Automne de 1919 (cette revision des grades !)
que la confrontation des portraits de Van Dongen et des portraits de Wlaminck.
Sans abdiquer rien des qualités profondes, natales, dirai-je, qui firent le Van Dongen qui scandalisa, cet artiste unique, l'un des Fauves assurés de l'avenir, s'est plu, comme Picasso luimême, au luxe un peu hiératique de certaines images féminines. Bref, il n'a pas eu peur du portrait dont on dira qu'il est classique.
Quelle leçon donne Van Dongen à ceux qui, chaque jour plus nombreux, et souvent tentés sans raison, ont voulu s'aventurer dans cette vole !
Le portrait, qui deviendra fameux, de M™® N... G..., doit être ajouté aux ouvrages capitaux de Van Dongen.
Des portraits de cet artiste, qui signe orgueilleusement Le Peintre^ on pourrait dire qu'ils sont des caractères.
JjCs œuvres d'hier, celles dont la licence effraya certains, sont des études personnelles de sentiments communs, publics. Le prince de toutes les audaces physiques s'élevait en artiste de haute tradition, de grande race au-dessus des naturalistes capables d'aborder les sentiments généraux au prix de la banalisation de leurs tempéraments ; mensonge fatal à leurs propres formules.
L'œuvre actuelle de Van Dongen mesure sa
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personnalité, toujours un peu secrète, aux Caractères les moins prompts à se révéler.
S'il faut ne parler que peinture, celle de Van Dongen demeure éblouissante.
Et l'on entend, — et je sais bien qu'il tend l'oreille, — toujours l'orchestre des sirènes, et le vent qui conduit le matelot amoureux recule insensiblement les murs pour la danse, et le vent drape les jupes qu'il va gonfler.
CUBISME
CUBISME
Je ne fis, au premier jour, aucun crédit au cubisme. Témoin des âpres recherches de Picasso, je n'accordai aucune confiance particulière aux premiers qui mirent en appHcation l'esprit de ses trouvailles. Je crois donc n'être suspect ni de snobisme, ni d'indulgence sentimentale.
La rigueur du cubisme, alors même qu'il était entaché d'un parti pris de laideur, astreignit toute une jeunesse à une plus exacte discipline. Cela est si vrai que certains adversaires de ce mouvement, parmi ceux dont l'opinion compte parce qu'elle consent au raisonnement, à la franche discussion, y voulurent voir un retour offensif de l'Ecole.
Certes, il peut naître un académisme aussi fâcheux que l'autre, et jg visitai tel atelier où le cubisme s'enseignait en quinze leçons, mais nous n'avons pas le loisir de nous attendrir sur le sort des victimes. L'art, au reste, veut des victimes et on les pourrait tout au plus souhaiter d'une plus belle qualité.
Le cubisme, alors qu'on me prouverait qu'il doit périr, m'apparaîtrait encore comme la nécessaire révolte contre un art amorphe dont Matisse fut, au-dessus de tous les Fauves, le plus puissant et le plus agréable représentant ; un art amorphe à quoi devait infailliblement aboutir tout ce qui dans l'impressionnisme n'avait pas subi l'influence de Seurat et de Signac éprouvant les premiers, et jusqu'à la violence, le besoin de construire.
Mais, Signac et Seurat, eux-mêmes, — le grand Seurat qui ne put achever, au sens absolu, son œuvre, — furent peu entendus.
On ne vit dans leurs œuvres que les apports de couleurs ; on les leur déroba ; on alla, il est vrai, plus loin que Signac dans cette voie, et non sans profit, mais il arriva que la ligne fut sacrifiée à la couleur, la forme fut perdue. C'est contre cela que se dressèrent, chacun en son temps et a\ec une admiiable exclusivité, Picasso, Derain, duquel dépend un si rayonnairt avenir, et aussi Friesz, Dufy. Vinrent enfin les cubistes.
Juge sévère de leuis premieis effoits, j'écrivais parce qu'ils avaient beaucoup promis : on se croyait à l'académie et l'on sort du gymnase. N'était-ce pas dire que, s'ils n'avaient encore livré aucune œuvre séduisante, on pouvait beaucoup attendre de la méthode ? Une assemblée de personnages dans l'attitude de l'athlète à l'exercice
serait une assemblée de grotesques ; il n'en est pas moins vrai que ceux qui passent par le gymnase perfectionnent leur plastique et formeront, ailleurs, des groupes harmonieux. J'ai dit aussi qu'il me plairait assez de défendre le cubisme contre les cubistes. Depuis, plusieurs de ces derniers réalisent des œuvres harmonieuses en soi.
x\u Salon d'Automne de 1913, le Cubisme remporta sa première victoire publique.
Une partie du jury le combattit rudement.
Certains artistes dé'jà fameux à l'étranger furent exclus par cet aéropage national ; d'autres, la plupart, ne furent admis qu'avec les deux toiles auxquelles leur donnait droit leur titre de sociétaire. Peut-on alors parler de victoire ? Oui certes, et de victoire publique quand la lutte fut ce qu'elle n'avait jarnais été. Pour la première fois, on put écrire que le Salon (1913) était un Salon nettement cubiste. Il le fut, non pas parce que des légions d'imitateurs s'inspiraient de Gleizes ou de Metzinger, sinon de Picasso, mais plutôt parce que ceuxlà mêmes dont l'orthodoxie s'avouait là le moins intéressaient par la sévérité de leur composition, par l'économie particulière des lignes et des couleurs à quoi ils se soumettaient et qu'aucun des artistes, en faveur avant 1908, date qu'on peut fixer aux origines du cubisme, ne leur auraient pu imposer.