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ORIGINES ET INTENTIONS

C'est donc aux environs de 1908 * qu'il faut faire remonter la révélation du cubisme. Si je ne précise pas davantage, c'est à dessein, et par scrupule. En effet, l'intention de créer de toutes pièces un art dit cubiste ne précéda pas sa découverte. Mais, au contraire, les inquiétudes constantes d'un artiste tourmenté par quelque souci d'absolu précédèrent la reconnaissance de cet art, qui ne dut qu'à un hasard d'être baptisé cubiste. Au surplus, cette dénomination fut-elle toujours très arbitraire.

A l'époque que je dis, le peintre Pablo Picasso, Andalou d'origine, depuis l'adolescence à l'école des maîtres français, commençait d'atteindre au succès public avec les grandes figures depuis cataloguées : les nus de Vépoque rose. Ces mendiants, ces stropiats qui sont toute la douleur et toute la prière avaient précédé : époque bleue des amateurs et des marchands, et aussi les grandes toiles des saltimbanques en quoi se purifiait, se personnalisait l'intention profonde une première fois exprimée par l'artiste dans ses ouvrages de début, alors qu'il était encore tributaire de Toulouse-Lautrec.

* Picasso, dès 1906, le préparait, sans y trop songer.

CUBISME

Les peintres modernes chargés par le destin de scandaliser leurs contemporains étaient les Fauves, et ils avaient pour chef reconnu Henri-Matisse, peintre puissant, dessinateur d'une rare souplesse et le continuateur fécond des plus éclatants coloristes de l'impressionnisme.

Henri-Matisse fréquentait l'atelier de Picasso, ainsi qu'André Derain, Georges Braque, que l'impressionnisme retenait encore et aussi des poètes ; enfin un mathématicien M. Maurice Princet qui seul sait sa véritable part dans ce qu'on appelle bien improprement l'invention du cubisme.

Henri-Matisse, qui avait peint les mêmes paysages provençaux, André Derain, anxieux de haute composition, et Picasso, qui avait percé le secret de Cézanne traitant ses personnages comme les éléments de ses natures mortes ainsi que des volumes dans l'espace — avant tout — commençaient, avec leurs amis les poètes, et le mathématicien esthète, si l'on y tient, à rendre au maître d'Aix-en-Provence cette pleine justice que les plus timorés osent à peine lui marchander aujourd'hui.

Dans l'atelier de Picasso figuraient en belle place quelques merveilles égyptiennes d'une assez haute antiquité.

Dans le même temps, André Derain et son ami Maurice de Wlaminck commençaient de s'intéresser, hors de tout souci d'exotisme un peu court, à la

Statuaire africaine et polynésienne. Dans ces simulacres, dans ces fétiches, Henri-Matisse reconnut à son tour d'authentiques œuvres d'art, exemptes d'aucune barbarie, mais encore toutes rayonnantes de pittoresque.

Avec cette étonnante certitude qui fait sa force, Picasso vint à son tour aux négreries et, le premier, osa non seulement les confronter avec les merveilles égyptiennes indiscutées, mais encore osa les opposer à l'art grec.

Alors commencèrent dans le vieil atelier montmartrois ces examens, ces discussions passionnées d'où devait sortir le cubisme.

Nous aimions l'ignorant qu'on a appelé le Douanier Rousseau, parce que ce vieil enfant adoptif des Fauves n'aspirait qu'à peindre le mieux possible, à exposer, comme le rêva Cézanne, au « Salon de Bouguereau » dont les habitués, disait-il, savaient si bien « finir leurs toiles ». Nous l'aimions, parce que cet ignorant qui fréquentait le Louvre, sans avoir retenu les noms des maîtres, possédait avec le don inné de la construction, une fraîcheur d'âme, une pureté, pour tout dire, que n'avaient jamais possédée les gens de la rue Bonaparte et que, par excès d'intellectualité, ceux du post-impressionisme commençaient d'avilir en même temps qu'ils se ruaient aux abîmes de l'amorphe, dominés par la couleur aux dépens de la forme.

CUBISME

Enfin, M. Maurice Barrés — qu'on sera peutêtre surpris de retrouver si souvent en cette affaire — fournissait à une clientèle de bonne volonté le moyen d'aimer Greco dont, avant que M. Barrés l'aimât, la plupart pensaient qu'il était haïssable.

Les élèves de Barrés, dévots dociles du Greco, devaient honnir les précubistes qui avaient découvert le Greco avant que Barrés s'en mêlât. Mais au Greco les cubistes joignaient Ingres. Oui, Monsieur Ingres. Aujourd'hui encore, dans presque tous les ateliers cubistes, vous verrez V Odalisque ou le Bain turc près du Saint- François recevant les stigmates ou du Julian Romero de las Azanas en prière, et non loin du Chahut de Seurat, le seul maître de 1885 qui ait trouvé grâce devant les cubistes.

Récapitulons : Cézanne, les nègres, le Douanier Rousseau, le Greco, Ingres, Seurat.

Le lien est étroit, et solide, et indestructible et continu entre tout cela qui semble s'opposer. C'est ce que je vais essayer de justifier.

Picasso, André Derain et Georges Braque — Henri-Matisse * ne devait décidément pas participer à la grande révolution — prennent (encore

* C'est lui qui aurait baptisé l'école. On dit que, voyant au Salon d'Automne de 1908 des paysages ornés de « fabriques » réduites aux lignes élémentaires, des espèces de cubes, il s'écria : « Mais c'est du cubisme ! » La hâte des échotiers fit la fortune du mot.

que je vienne d'écrire le mot révolution) position de réactionnaires.

Ils ne reconnaissent plus les signes de la pureté dans ce fugitif qui vient de l'impressionnisme, pas plus que dans l'académisme.

La pureté ? Elle rayonne du noir foyer des statuettes polynésiennes.

Plus que de figuration, les artisans de couleur out eu souci de plasticité, et la plasticité c'est l'harmonie, c'est la perfection des volumes dans l'espace.

Les cubistes voient le post-impressionnisme précipiter la peinture dans l'amorphe où l'art ne se soutient que par des jeux arbitraires et équivoques de la couleur abandonnée de toute forme.

Un ignorant, Rousseau, les a précédés dans la voie de la rédemption.

Epris de classicisme — mais oui ! — ils songent avec angoisse qu'il fallut attendre jusqu'à Cézanne pour que fut continué Grèce, le rigoureux constructeur.

Et ne fallut-il pas qu'eux-mêmes vinssent pour que s'affirmât dans le respect la loi de Cézanne, ce Cézanne dont aujourd'hui encore tant d'artistes ne copient ou n'interprètent que les tics ?

Seurat ? Il fut le seul impressionniste que tourmenta la géométrie, selon Baudelaire. Le fugitif put bien avoir quelque part dans la composition

de sa palette chatoyante ; mais la rigueur do son dessin tend au perdurable, à l'éternel. Seurat est un classique, au même titre que M. Ingres.

A ce point de leur inquiétude, les futurs peintres cubistes vont être désormais conduits par les seules méditations de Picasso, les méditations actives d'un inspiré cultivé, savant toujours fâché de son ignorance, et qui pense le crayon ou le pinceau à la main.

Je rendrai justice à tous et dirai la part de chacun dans la suite. Mais en 1907 il n'y a que Picasso, Les poètes ne font rien que donner une plastique (eux aussi) à la langue qu'il faut pour se comprendre en face de ces nouveautés, et le mystérieux mathématicien fournit ses amis de précisions raisonnées. Il est une « règle » pensante, pour ainsi dire.

Ce sont les recherches passionnées et souvent douloureuses de Picasso qui permirent, plus tard, à Jean Metzinger, soucieux d'explications publiques quand Picasso les dédaignait, d'écrire ceci qui est juste : « Avant nous, aucun peintre n'avait eu le souci de palper les objets qu'il peignait. »

Ceci a trait à ce désir moderne de rendre sensibles sur la toile toutes les faces d'un objet à la fois.

Méthode de décomposition tendant à une renaissance de la composition, absolument méconnue depuis le triomphe de ces talents charmants mais

parfaitement anarcliiques : Bonnard, Vuillard, voire Gauguin, ce qu'on n'a jamais osé écrire.

Je ne prétends ici qu'à l'essentiel. Un gros livre serait nécessaire à la justification du cubisme, dont il ne faut encore tracer, sinon l'histoirie, du moins la courbe historique, en quelques pages.

Ici commence le martyre de Picasso et la grande fureur des honnêtes gens qui ne reculeront devant aucun outrage. Ils feront méchamment et sottement du cubisme, non seulement une fumisterie collective, alors que la sincérité des maudits est incontestable, mais encore un art boche. Et ce sera vraiment une grande sottise. J'ai nommé Ingres, mais je dois ajouter le nom de Chardin. Si Jean Metzinger a raison devant le fait absolu, Chardin eut souci, avant ce jeune artiste, de palper les objets qu'il peignait. Picasso en conviendrait aisément, et le regretté Guillaume Apollinaire, le plus audacieux défenseur du cubisme, en eût convenu aussi, lui qui chérissait si intelligemment Chardin et qui inventa l'art tactile *.

A l'instant des premières expériences, ainsi que je l'ai dit en 1912 dans ma Jeune Peinture Française, Picasso commença de transformer des figures à demi achevées, à demi conçues, de grands nus ressortissants encore à l'art de « l'époque rose ».

* Le Poète assassiné.

CUBISME

Uniquement inquiet de la valeur du volume dans l'espace, conduit pour y parvenir à de violentes décompositions, il dédaigna d'abord tout de cette grâce dont il était le maître. Or, l'homme qui fit Dieu à son image chérit en barbare cette image. Et la hideur des figures de Picasso déchaîna la colère universelle.

Est-ce pour cela que les cubistes s'en tiennent aujourd'hui — et avec des thèmes d'école presque toujours identiques — à la nature morte ? J'ai été souvent témoin de la naïveté d'amateurs éclairés repoussant un nu cubiste quand ils commençaient d'accepter la représentation cubiste de quelque objet usuel, exactement conçu selon les mêmes lois.

J'ai usé à dessein du verbe concevoir. La grande loi qui domine l'esthétique nouvelle est la suivante : La conception l'emporte sur la vision.

Limitée à ces termes, cette loi pourrait conduire à des excès plus grands que ceux à quoi entraîna le post-impressionnisme et contre quoi s'insurgea la Réforme cubiste. Oui, la Réforme. Il y eut, au début, quelque chose de huguenot dans cette révolution qui est aussi une réaction.

Je dois ici essayer de me faire comprendre en peu de mots. Louis Vauxcelles, l'un de nos meilleurs écrivains d'art et qui longtemps fut seul à défendre les peintres nouveaux quand Mirbeau cessait

d'écrire, passionné de l'art des Bonnard, Vuillard, que je tiens pour anarchisants, est celui qui a dit un jour : « Le Cubisme n'est pas autre chose qu'un retour offensif de l'Ecole. »

Si Yauxcelles veut dire l'Ecole de la rue Bonaparte, il a tort. Mais s'il veut dire l'Ecole en soi, la Règle, alors les défenseurs du cubisme pourront reprendre à leur compte sa déclaration dépouillée de toute intention péjorative et s'en servir en toute bonne foi.

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